3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 20:40

 

 

[...] une lutte pour que nulle position ne puisse définir comme légitime la mise sous silence d’autres, qui sont censés ne pas compter 

 

Isabelle Stengers : « La gauche a besoin de manière vitale que les gens pensent »

 Enseignante à l’université libre de Bruxelles, la philosophe des sciences Isabelle Stengers dénonce la sorcellerie capitaliste et invite à croire dans la force d’un collectif puissant et multiple.

Isabelle Stengers 
a d’abord suivi une formation scientifique. Les travaux de cette physico-chimiste ont 
porté sur le temps 
et l’irréversibilité. 
Avec le physicien 
belge d’origine russe 
Ilya Prigogine, prix Nobel 
de chimie, elle a coécrit, en 1979, la Nouvelle Alliance. Élargissant son champ 
de compréhension, 
elle s’intéresse ensuite, en faisant appel aux travaux de Foucault et de Deleuze, à la critique de la science moderne. Isabelle Stengers devient philosophe des sciences. Elle travaille sur la critique de la psychanalyse et de la répression, par cette dernière, de l’hypnose. Dans la dernière période, elle se consacre à une réflexion autour de l’idée d’une « écologie des pratiques », d’inspiration constructiviste. 
En témoignent 
les sept volumes des Cosmopolitiques, mais aussi ses livres consacrés à l’économie et à la politique (la Sorcellerie capitaliste, avec Philippe Pignarre, 2005), ou encore à la philosophie (Penser avec Whitehead, 2006). Plus récemment, collaboratrice de la revue Multitudes, elle investit de plus en plus le champ politique avec Au temps des catastrophes (La Découverte, 2008). Dans son dernier ouvrage, Une autre science est possible ! (Empêcheurs de penser 
en rond/La Découverte, 2013), elle poursuit 
ce questionnement. 
Ses travaux, très denses 
et créatifs, sont une bouffée d’oxygène intellectuelle 
pour penser un autre monde possible et une source stimulante pour vivre 
les luttes anticapitalistes.

Dans Au temps des catastrophes, 
vous dites qu’une autre histoire 
a commencé. À partir de quand situez-vous la rupture ?

Isabelle Stengers. J’ai eu la conviction que quelque chose d’important était en train de se passer en 1995, lorsqu’un sondage a ­annoncé qu’une majorité de Français pensaient que leurs enfants vivraient moins bien qu’eux. Ils ne faisaient plus confiance au « progrès ». Depuis, nous avons eu les crises financières à répétition… Au temps des catastrophes a été écrit avant ces crises. À l’époque les émeutes de la faim liées à la spéculation financière et l’histoire de l’ouragan Katrina étaient déjà d’excellents exemples de ce qui pourrait bien nous attendre dans l’avenir. L’explosion des inégalités sociales, le désordre climatique, la pollution… feraient toujours plus de ravages, mais le cap de la ­croissance et de la compétitivité serait maintenu. J’ai écrit ce livre pour résister au désespoir, et pour ceux et celles qui tentent d’écrire une autre histoire, malgré les difficultés : il a été dit qu’il est plus facile aujourd’hui d’envisager la fin du monde et de la civilisation que celle du capitalisme. Mais ceux qui cherchent savent tous que l’impuissance que nous ressentons fait partie du problème.

Vous parlez d’une « Nouvelle-Orléans à l’échelle planétaire »…

Isabelle Stengers. À La Nouvelle-Orléans, on savait qu’un ouragan comme Katrina ­pouvait venir et que les digues ne tiendraient pas. On ­savait, mais on n’a rien fait. Comme nous ­savons aujourd’hui. Et quand Katrina est venu, en août 2005, les riches qui pouvaient s’enfuir l’ont fait, les autres sont restés, laissés à eux-mêmes. C’est ce qui est en train d’arriver à l’échelle planétaire : malheur aux vaincus, c’est-à-dire aux pauvres.

Votre propos est sous-titré « Résister à la barbarie qui vient » en référence à l’alternative de Rosa Luxemburg : « Socialisme 
ou barbarie ». Est-ce en ces termes que 
vous envisagez la possibilité d’un avenir ?

Isabelle Stengers. Lorsque la guerre de 
1914-1918 a éclaté, les prolétaires y sont allés, ils sont morts sur le champ de bataille avec aux lèvres un chant d’esclaves, écrit Luxemburg. C’est pour cela qu’elle crie que le socialisme n’est pas garanti, que la barbarie est une possibilité réelle. Nous sommes un peu dans la même situation. Tout le monde connaît les méfaits de la guerre économique de tous contre chacun. Et pourtant, on s’active en reprenant en chœur le refrain de la compétitivité glorieuse. « On sait bien, mais… » Un des « mais » les plus redoutables, c’est celui qui affirme que « les gens espèrent seulement tirer leur épingle du jeu, ils sont égoïstes et aveugles ». Or, il faut l’affirmer : nous ne savons pas de quoi « les gens » sont capables, car ils sont issus d’une opération de destruction systématique de leur pouvoir d’agir et de penser, c’est-à-dire de poser les problèmes qui les concernent collectivement. Le capitalisme, ce n’est pas seulement l’exploitation, c’est aussi, et même peut-être d’abord, l’expropriation, et cela depuis cette expropriation historique des « commons » en Angleterre, quand les paysans sans terre ont été jetés sur les routes. Une culture pratique de la vie ensemble a été détruite. Cette expropriation continue de plus belle aujourd’hui, au nom de la rationalisation, du gain de temps, de la nécessité de contrôler. Nous ne sommes pas impuissants, nous sommes réduits à l’impuissance.

Selon vous, « l’emprise du capitalisme » s’établit à partir d’« alternatives infernales » ?

Isabelle Stengers. Les alternatives infernales, c’est ce qui s’est déployé depuis que le progrès a perdu son pouvoir de mobiliser. Cela peut se résumer par : « Vous agissez pour une chose mais les conséquences seront pires. » Ainsi, « vous luttez pour un niveau de vie correct mais cela implique qu’il y aura des délocalisations », ou encore « vous voudriez plus d’équité par l’impôt mais cela va entraîner des fuites de capitaux ». Vous êtes comme pris à la gorge, réduit à ­l’impuissance. Et quand vous ­interrogez : « Oui, mais alors quoi ? », la seule réponse est : « Il faut lutter pour la croissance. » Avec ­Philippe ­Pignarre, dans la Sorcellerie ­capitaliste, nous avons décrit le montage de ces alternatives comme une attaque « sorcière » qui capture les puissances d’agir, d’imaginer, d’exister et de lutter.

Vous déconstruisez aussi bien les « lois 
du marché » que la « gouvernance » de 
« nos responsables »… Quel rôle l’État joue-t-il ?

Isabelle Stengers. Entre l’État moderne et le ­capitalisme, il faut faire une distinction. L’un n’est pas le reflet de l’autre. Il y a plutôt une sorte de pacte asymétrique qui définit ce que, à chaque époque, l’État laisse faire au ­capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l’État. Avec le néolibéralisme, il y a eu redéfinition de ce pacte sous le signe de la dérégulation. Nos ­politiques se sont défaits de tous les leviers qui leur ­permettaient d’agir au profit d’institutions non élues, apolitiques au service de la croissance, de la compétitivité, de la libre circulation des capitaux, etc. L’État n’en disparaît pas pour autant, mais il devient notre contremaître, chargé d’éviter la panique, l’insoumission, la démobilisation. Les politiques se prétendent « responsables », mais ils le sont seulement de nous, de ce que nous restions « motivés ».

Les « anticapitalistes doivent être capables 
de faire exister un autre possible ». À partir 
de quels leviers le peuvent-ils ?

Isabelle Stengers. Je ne suis pas d’un optimisme fulgurant. Pourtant, je constate que depuis dix ans il y a des luttes d’un style nouveau. Le combat contre les OGM a, par exemple, recréé une pensée politique au sujet du type d’agriculture et du monde que nous sommes en train de construire. Il a su relier des paysans, pour qui les OGM sont une nouvelle expropriation, des anticapitalistes en lutte contre l’emprise des brevets, des scientifiques alarmés par les conséquences. Ils ont appris les uns des autres et c’est pour cela que le mouvement est parvenu à faire bafouiller ce qui se proposait comme un progrès incontestable. Depuis, l’insoumission s’enrichit, s’empare de nouvelles questions. Le caractère inventif de ce genre d’alliance, qui crée des ­complicités, des connivences, des capacités neuves de résister là où le capitalisme divise – fait s’opposer les syndicats et les défenseurs de l’environnement, par exemple – me semble plus prometteur ­aujourd’hui que le « tous ensemble » qui donne à l’ennemi le pouvoir de choisir le point ­d’affrontement. Il nous faut des expériences de co-apprentissages mutuels afin de créer des causes communes multiples et mobiles, des solidarités de lutte contre le sentiment d’impuissance que fabriquent les divisions installées.

C’est ce que vous nommez 
la réappropriation ?

Isabelle Stengers. Se réapproprier, ce n’est pas seulement lutter contre l’exploitation, pour la redistribution des richesses produites. C’est guérir des effets de l’expropriation, ­redevenir capable d’affirmer et de lutter pour ce à quoi on tient. C’est la condition de ce qu’on ­appelle parfois une intelligence ­collective, ­chacun apprenant à penser par, grâce et avec les autres.

Le collectif est puissant de ce qu’il est ­multiple, de ce qu’il invente des manières de poser les problèmes dont chacun, isolément, serait incapable. Les activistes américains ont beaucoup appris à ce sujet, car ils ont compris que cette réappropriation ne peut attendre la « révolution », elle doit faire partie de la lutte elle-même.

Évoquant « l’intrusion de Gaïa », vous parlez 
de « situations qui produisent de l’égalité ». Peut-on y voir l’élaboration d’alternatives 
de progrès ?

Isabelle Stengers. Ce que j’ai nommé Gaïa fait intrusion au sens où elle met au défi nos ­catégories de pensée. Certains ont considéré que la Terre était une ressource à exploiter, d’autres qu’il fallait la protéger, mais on ne l’a jamais envisagée comme pouvoir redoutable, qui pourrait nous détruire, et à bref délai ! Ce constat change énormément de choses. Il ne s’agit plus d’exploiter ou de protéger mais d’apprendre à faire attention. Et pour de bon ! Les menaces de désordre climatique ne vont pas rentrer dans leur boîte, les humains doivent désormais composer avec ce pouvoir que leurs activités ont activé. Or apprendre à faire attention, c’est précisément ce que la version étatico-capitaliste du progrès nous a désappris. Mais cela demande d’apprendre à penser une situation dans toutes ses dimensions, avec toutes ses conséquences. À cet effet, nous avons besoin que cette situation « produise de l’égalité », qu’elle réunisse tous ceux qui sont concernés par elle et qu’ils soient tous habilités à faire valoir leur savoir ou leur expérience. C’est ce que nous avons désappris en donnant le pouvoir aux experts, mais le réapprendre demande l’invention de dispositifs opérants 
– l’égalité ne doit pas être formelle, elle doit être effective. Ce type d’invention est très différent des innovations techniques qui séparent plutôt les gens. Ici, il s’agit de susciter de la confiance en soi et dans les autres, de la lucidité, de la capacité d’échapper aux évidences toutes faites. Mesuré en termes de telles inventions, on aurait une tout autre définition du progrès !

Dans Une autre science est possible !, 
vous prônez une « slow science ». 
De quoi s’agit-il ?

Isabelle Stengers. Depuis que la recherche publique a été redéfinie en « économie de la connaissance », les liens de coopération critique se sont dissous. La réussite s’évalue maintenant à partir du brevet, mais cela n’a rien d’une réussite scientifique. Le capitalisme est en train de se retourner contre les chercheurs et de les détruire, après tant d’autres. Mais parler de « slow science » ce n’est pas seulement revendiquer « le temps et la liberté pour poser des problèmes qui en valent la peine ! ». Il s’agit aussi que les chercheurs deviennent capables de nouer d’autres liens que ceux, traditionnels, qu’ils ont avec l’industrie et l’État. Même s’il y a toujours eu des tireurs de sonnette d’alarme, l’institution scientifique a bel et bien promu un mode de développement que nous savons radicalement insoutenable. Les chercheurs ont l’habitude de mépriser l’opinion, de penser que c’est de la science que viendra la solution rationnelle aux problèmes de société. Une autre science est possible, mais elle exige ce qui est aujourd’hui pour eux une « perte de temps » : se réapproprier l’imagination nécessaire pour s’ouvrir aux préoccupations des autres, à leurs savoirs, à leurs objections. Ce n’est pas d’une meilleure information du public que nous avons besoin, mais de scientifiques capables de participer à une intelligence collective des problèmes.

Selon vous, le couplage entre lutte politique 
et création donne une capacité nouvelle 
qui procure de la joie. Est-ce cela être 
« de gauche » ?

Isabelle Stengers. Selon Gilles Deleuze, il existe une différence de nature entre gauche et droite. La gauche a besoin de manière vitale que les gens pensent. Cela ne veut pas dire qu’ils fassent des théories, mais qu’ils prennent en main ­collectivement les affaires qui les concernent. Au XIXe siècle, c’est ce qu’a fait la classe ouvrière lorsqu’elle a créé les mutuelles, les bourses du travail. La droite a besoin, elle, que les gens acceptent l’ordre établi, peu importe lequel, du moment qu’ils le respectent. Les dispositifs qui produisent de l’égalité sont donc « de gauche ». Ce qu’ils demandent est parfois dur, mais apprendre ensemble à être à la hauteur du problème posé, à ne pas le soumettre à des généralités est un événement créateur de joie. Lorsque des voix jusque-là étouffées et disqualifiées, réduites à des grognements, sont transformées en savoirs articulés, le problème devient meilleur à poser. Des alliances inattendues deviennent possibles. Ce qui nous menace est la division et le ressentiment : la joie est le contraire du ressentiment, et c’est elle qui peut être communiquée à d’autres. Il faudrait la faire sentir par des récits montrant comment des catalyses, des entraînements et des ouvertures d’imagination ont vu le jour alors que tout semblait bloqué : « Si c’est possible là alors cela peut l’être ici ! »

Source : Isabelle Stengers : « La gauche a besoin de manière vitale que les gens pensent » | Humanite

Bonus :

 

Science trop rapide n’est que ruine de l’âme


Une autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement  dans les sciences,  d’Isabelle Stengers. Éditions Les empêcheurs de tourner en rond. 2013, 200 pages, 16,50 euros. « Au moment où l’université est détruite, il peut paraître incongru de lier le thème de la slow science avec la question d’une université enfin civilisée, capable de cultiver d’autres modes de valorisation des savoirs qui la connectent avec ce qu’elle a su éviter, la complication du monde et l’épreuve de ce que serait un rapport démocratique au savoir. » C’est pourtant le pas de côté qu’Isabelle Stengers nous invite à faire dans ce bel ouvrage. De façon convaincante, elle forme des idées et fait des propositions pour penser une autre science.

Mais l’espace pour une telle « science civilisée » est étroit : « Comment empêcher que les scientifiques, se sentant attaqués, rigidifient encore leur opposition science/opinion et que ceux qui ont quelques raisons de se méfier de l’autorité que s’arrogent les scientifiques ne cèdent pas aux séductions du doute organisé ? » Selon Stengers, il s’agit d’abord d’éloigner le scientifique de cette figure de « somnambule phobique » qui semble le caractériser dans le cadre des « sciences rapides ». Le « somnambule phobique » est celui qui n’a jamais appris à faire un pas de côté et qui, selon Stengers, ne saurait ralentir sans perdre l’équilibre. C’est celui qui refuse les « grandes questions », affirme une dichotomie radicale entre faits et valeurs et développe une peur précisément phobique que les questions et les intérêts des autres le démobilisent ou lui fassent perdre son temps. Non pas qu’il soit aveugle du monde qui l’entoure mais parce qu’il « refuse à ce monde le pouvoir de le faire hésiter ».

De fait, pour Stengers, il ne s’agit pas tant de crier « sauvons la recherche », mais de se poser la question : « De quoi faut-il la sauver ? » Face aux sciences rapides et à leurs alliés industriels, qui désormais ne sont plus simplement les outils d’une économie de la connaissance mais d’une « économie spéculative et de la promesse », Stengers appelle à ralentir dans les sciences. Pour ce faire, elle propose de partir d’un « type de lutte en affinité profonde avec ce pourquoi les femmes ont lutté et luttent toujours : une lutte pour que nulle position ne puisse définir comme légitime la mise sous silence d’autres, qui sont censés ne pas compter ». Ainsi, ralentir dans les sciences, ce n’est pas imposer une norme du ralentissement mais adopter une autre posture, une forme d’attention aux pluralités, à l’hétérogène, à ce à quoi nous tenons. Ralentir, selon Stengers, « c’est redevenir capable d’apprendre, de faire connaissance avec, de reconnaître ce qui nous tient et nous fait tenir, de penser et d’imaginer, et, dans le même processus, de créer avec d’autres des rapports qui ne soient pas de capture ». Ralentir la science, c’est donc créer les conditions de sa réappropriation par les scientifiques et par les citoyens, le reclaim des mouvements citoyens américains. Ce livre s’adresse particulièrement aux scientifiques, il est une forme d’appel à la coconstruction d’une autre science, une slow science, où l’enjeu est de créer de multiples situations permettant aux savoirs d’être partagés, réappropriés, négociés, avec les scientifiques et en rapport à l’intérêt collectif. Et si l’emprise de l’évaluation quantitative et du néomanagement est bien réelle, les espaces de résistance et de liberté existent encore dans l’université. Ainsi, gageons que l’appel soit entendu !

Léo Coutellec

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Gilles Deleuze, février 1977.

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