28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 19:17

 

 

Une série de textes anciens ou récents pour tenter de jeter de la lumière sur les conflits actuels au Michoacán, ainsi que dans d’autres régions du Mexique et d’Amérique Latine. Je suis bien sûr de total et assumé parti pris, puisque mes sympathies vont aux communeros, paysans, indigènes, qui sur tous le Continent Sud, quand il ne sont pas la cible immédiates de gouvernements terroristes à la solde des corporations, sont les proies d’une guerre sans pitié, afin que les « intérêt privés étrangers » deviennent maîtres sans partage des territoires, des ressources naturelles et mettent leur mainmise sur les juteux trafics, de drogues, d’armes, d’organes et d’humains qui sévissent allongeant chaque jour la liste  des morts, des mutilés, des dépossédés et des esclaves dont les exigences de rentabilité maximale qui sont la seule raison d’être des Transnationales, le Profit, réduisent l’existence à celle d’outils de productions, jetables après usage.

Je ne cesse de constater à quel point le mouvement zapatiste - et ce n'est pas une critique à ce mouvement - mobilise les projecteurs, faisant finalement de l’ombre à l’ensemble de ce mouvement communaliste, bien trop occupé à défendre sa survie au quotidien pour se créer un look et une iconographie recevables par les medias occidentaux, fussent-ils alternatifs. Ou peut-être que cela ne les intéressent pas tout simplement. Peut-être que ce n’est pas cette approche là qui est la bonne. Sans doute aussi qu’à force de se faire massacrer dans le silence et l’indifférence des peuples d’Occident, il n’ont pas le souhait de susciter le genre d’intérêt que l’on impose aux « curiosités ethnologiques », ils ont déjà assez à faire pour mettre un terme à un tourisme « écologique » qui vient visiter les terres dont ils ont été expulsés afin de leur conférer un « caractère authentiquement naturel » et sur lesquels ils ne sont plus tolérés que pour donner le spectacle de parodie de tradition ou servir de domesticité couleur locale à ces privilégiés urbano-industrialisés venus d’ailleurs se ressourcer loin du stress quotidien que leur impose le rythme infernal de la croissante destruction de notre planète.

 

 

Ostulapanoramico

Image : Nueva alerta en Ostula. Asesinan a otro comunero « Desinformémonos

 

 

Mexique : Ostula, le droit de vivre

Jean-Pierre Petit-Gras

mardi 24 août 2010

« Ils sont entrés chez moi, mais j’ai eu le temps de détaler, par derrière. » Valentín esquisse un sourire. Il y a trois mois environ, 150 individus, armés jusqu’aux dents et se présentant comme membres de la Familia, le cartel le plus important du Michoacán, ont envahi le village de Coire. Ils n’ont pas caché leurs intentions : ils venaient pour tuer Valentín. Car le jeune homme, après s’être activement opposé il y a quelques années au programme gouvernemental PROCEDE [1], destiné à privatiser les terres collectives des populations indigènes, avait été l’un des plus fervents partisans du soutien aux habitants de la communauté voisine d’Ostula, lorsque ceux-ci ont décidé, en juin 2009, de récupérer le millier d’hectares de terres volées dans les années 1960 par les « petits propriétaires » du bourg de La Placita. Les pistoleros n’ont donc pas pu mettre la main sur Valentín. Ils se sont contentés de menacer ses trois enfants (trois, six et huit ans) avec leurs fusils d’assaut, « on va flinguer ton père », et ont emmené son jeune frère. Ils l’ont torturé pour essayer de lui soutirer des informations, puis l’ont relâché au bout de deux jours.

Nous avons finalement pu rencontrer les comuneros d’Ostula. Quatorze mois après la récupération, et l’installation de plusieurs dizaines de jeunes couples sur les terrenos comunales, le bilan est lourd. Treize hommes tués, et quatre levantados, enlevés sans espoir de les retrouver vivants.

Peu à peu, nous saisissons mieux d’autres données du conflit. La plage d’Ostula (rebaptisée Xayakalan) servait depuis des années au débarquement de mystérieux chargements, en provenance de Colombie ou d’Amérique centrale. « Tout le monde dans la communauté savait que le trafic était protégé par les militaires. » Pas seulement parce que le casernement de la Marine se trouve là, trop près pour que les allées et venues puissent lui échapper. « Souvent, les soldats descendaient sur la plage, pour surveiller les opérations, afin que les colis ne se perdent pas. »

À côté de Valentín, le regard franc et décidé, deux commandants de la garde communale d’Ostula. Celle-ci a été créée par les habitants des villages, lassés de subir agressions et assassinats sans que les coupables ne soient inquiétés. Ils savaient que la récupération de Xayakalan ne se ferait pas sans heurts. Ils ont donc renoué avec les anciennes coutumes de l’autodéfense indigène. Et cette police-là n’est pas une force étrangère à la population, brutale et corrompue, au service des leaders politiques, des trafiquants et gros propriétaires. Elle est formée et contrôlée par les habitants de la communauté indigène.

C’est d’ailleurs ce qui inquiète les autorités. Voilà pourquoi, quelques jours avant l’opération des pistoleros contre Coire, un millier de soldats et de policiers sont entrés dans les maisons, à la recherche d’armes, sans même un mandat de perquisition. Ils ont emmené deux des membres de la police communautaire, prétendant les avoir arrêtés lors d’un contrôle routier.

 


La complicité entre militaires et pistoleros est on ne peut plus claire. Les uns désarment la population, les autres enlèvent et assassinent. Mais les médias aux ordres retiendront une tout autre version : les indigènes se livrent au trafic, et tous ces morts sont victimes de règlements de comptes. Il faut donc militariser la zone, la pacifier [2] et la livrer au développement. Comme par hasard, la région est riche en ressources minières, la construction d’un port est en projet. De plus, les paysages sont splendides. L’immense plage vierge, bordée de hauts cocotiers, attend déjà les grues et les bétonnières.

Mais, nous l’avons déjà écrit, ces hommes et ces femmes rudes et solidaires, indigènes nahuas du Pacifique, ne sont pas à vendre. Pour eux, se séparer de la terre qui nourrit les corps, conserve la mémoire des villages, abrite les âmes des ancêtres et garantit l’avenir des enfants, c’est accepter une vie au rabais.

Quand ils ont décidé de reprendre leurs terres, les comuneros d’Ostula, Coire et Pomaro savaient qu’ils commettaient une folie. Francisco de Asís Manuel, le président des biens communaux, le leur avait répété. C’était juste avant son enlèvement.

Aujourd’hui, essayant de briser l’épais silence médiatique, la communauté indigène de Santa María Ostula réclame le retour de ses membres séquestrés, la vérité et la justice sur les assassinats, le démantèlement des groupes paramilitaires du narco, le châtiment des fonctionnaires gouvernementaux qui les protègent, le respect de l’intégrité de ses terres communales, le respect de sa police communautaire et sa garde communale.

Avec ceux du Chiapas, de l’Oaxaca, du Guerrero, du Chihuahua et d’ailleurs, avec les ejidatarios de San Salvador Atenco, les Nahuas de la côte Pacifique du Michoacán nous disent que l’humanité peut rester digne et libre.

Jean-Pierre Petit-Gras

Notes

[1] Ce programme consiste à proposer aux indigènes titulaires d’une parcelle, dans le cadre de la propriété communale (collective), d’en devenir propriétaires. Avec un titre de propriété, leur dit-on, vous pourrez emprunter aux banques... L’objectif est double : détruire l’organisation communautaire des indigènes, en niant leur conception de la terre-mère, inaliénable et sacrée, pour ensuite s’emparer des parcelles hypothéquées.

[2] Cette « pacification » a fait 29 000 victimes depuis la prise de fonction du président Calderon. Pour celui-ci, tous ces morts sont « la poussière que l’on fait en passant le balai ». Pour les observateurs attentifs, un grand nombre d’entre eux sont tombés pour avoir voulu défendre leur terre et leur dignité.

Source :
Mexique : Ostula, le droit de vivre - Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

 

Ostula cielo

 

 

 

Quand une communauté indigène reprend ses terres les armes à la main

Depuis le 29 juin 2009, la communauté indigène nahua de Santa María Ostula occupe 1 400 hectares de terres sur la côte Pacifique de l’État du Michoacán : « Campainento en resistencia de Xayakalán, Santa Maria Ostuki, territorio del pueblo nahua, Michoacán », annonce à l’entrée une banderole.

Xayakalán – littéralement, la terre des masques – est le nom que les indigènes donnaient jadis à ce lieu, qui fait partie des terres appartenant à la communauté indigène d’Ostula. On appelle terres communales des terres qui relèvent non pas d’une municipalité mais d’une communauté indigène, laquelle en assure la répartition à travers une assemblée. Celle d’Ostula était spoliée, depuis plusieurs décennies, par un groupe d’exploitants métis d’Aquila – commune située à quelques kilomètres au nord – qui s’étaient emparés de force des terres côtières de la communauté.

Les occupants, affiliés au Congrès national indigène (CNI), invitaient à une Asamblea nacional indigena extraordinaria les 7, 8 et 9 août 2009 (la deuxième, après celle de Vícam). « Attendu la récupération d’une importante frange de terres appartenant au peuple nahua de la côte du Michoacán sur l’océan Pacifique, la proclamation et l’exercice du droit à l’autodéfense indigène qui lui sont liés, et ce depuis le 29 juin de l’année en cours, par la communauté nahua de Santa María Ostula en alliance avec les communautés nahuas d’El Coire et de Pómaro, invitation est faite à tous nos peuples de fortifier les luttes qu’ils mènent dans le but de mettre fin à la guerre de destruction déchaînée à notre encontre et à l’encontre de la Terre-Mère… », déclare la convocation du Congrès national indigène. Xayakalán accueillit des délégations des États du Michoacán, du Guerrero, de l’Oaxaca, du Sonora, de la Basse-Californie, du Jalisco, du Durango, de Mexico et du District fédéral (DF, la capitale) ; environ deux cent cinquante délégués répondirent à l’invitation, ainsi que cent trente observateurs, principalement mexicains, mais aussi quelques Européens et Américains du Nord. De leur côté, les occupants de Xayakalán témoignèrent, tout au long de ces trois jours, d’un sens de l’hospitalité et d’une générosité qui firent honneur à tout le peuple nahua.

 


ostula-2

La communauté d’Ostula participe au CNI depuis ses débuts, et elle a envoyé des délégués aux congrès de 1996, 1998, 2001 et 2006. Elle a également reçu la Commission Sexta de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) dans le cadre de La Otra Campaña au printemps 2006.

*

Les terres communales sont l’enjeu de conflits récurrents dans le centre et le sud du Mexique (1). L’expropriation des communs, qui a constitué dans les nations occidentales le préalable au développement capitaliste n’a pu s’achever au Mexique. Héritage du système colonial, qui a régi l’occupation des terres d’une autre façon que le système féodal européen, les communs lui ont survécu. Dans l’État-nation issu de l’indépendance se sont retrouvés à coexister deux modes de relation à la terre radicalement opposés. Le premier ne reconnaît qu’un droit d’usage sur une partie d’une possession commune, le second ne connaît que la propriété privée.

Lire la suite : Articles | Violence ? Parfois oui...

 

Un exemple parmis les dizaines d'activistes assassinés, enlevés emprisonnés...
Juan Faustino Nemesio, indigèned'Ostula retrouvé mort criblé de balles sur le terrain de football

 

En campo de fútbol de Ostula asesinan a vecino de Xayakalán 29/mayo/2011 0:00 En-campo-de-futbol-de-Ostula-asesinan-a-vecino-de-Xayakalan Historico Quadratin 0 Compartir 0 Tweet 0 print this page -A A + AQUILA, Mich., 29 de mayo de 2011.- Un nuevo hecho de sangre fue el que ocurrió en el pueblo de Ostula al medio día de este domingo, donde sujetos desconocidos ejecutaron con armas de fuego a un indígena ostulense vecino del pueblo de Xayakalán, dejándolo muerto en el campo de fútbol de la cabecera comunal. El reporte de lo sucedido se recibió en el Centro de Protección Ciudadana de Coahuayana aproximadamente a las dos de la tarde con cuarenta minutos, implementándose después un operativo para ir al lugar de los hechos con más de diez patrullas de la policía ministerial de la PGJE, del Grupo de Operaciones Especiales, de la policía estatal preventiva y de Dirección Municipal de Seguridad Pública de Aquila, encabezados por el agente del ministerio público de guardia en este fin de semana, encontrando en el lugar el cuerpo balaceado sin vida, de quien al ser llamado respondía al nombre de Juan Faustino Nemesio, de 44 años de edad, quien era originario de Ostula y vecino del pueblo de Xayakalán ubicado en los terrenos en conflicto entre la Comunidad Indígena de Aquila y pequeños propietarios de La Placita. Junto al cuerpo del occiso fueron encontrados 4 cascajos percutidos calibre .223 y uno de rifle AK 47, “cuerno de chivo”, presumiéndose que todos hicieron impacto en la humanidad de Juan Faustino Nemesio, siendo esta la causa de su muerte. Con respecto a lo sucedido se dijo que no hubo testigos del hecho, que solo se escucharon disparos de arma de fuego, y al ir a ver qué había pasado encontraron ya muerto a Juan Faustino Nemesio.

El texto original de Éste artículo fue publicado por Agencia Quadratín en la siguiente dirección: http://www.quadratin.com.mx/justicia/En-campo-de-futbol-de-Ostula-asesinan-a-vecino-de-Xayakalan/

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En campo de fútbol de Ostula asesinan a vecino de Xayakalán 29/mayo/2011 0:00 En-campo-de-futbol-de-Ostula-asesinan-a-vecino-de-Xayakalan Historico Quadratin 0 Compartir 0 Tweet 0 print this page -A A + AQUILA, Mich., 29 de mayo de 2011.- Un nuevo hecho de sangre fue el que ocurrió en el pueblo de Ostula al medio día de este domingo, donde sujetos desconocidos ejecutaron con armas de fuego a un indígena ostulense vecino del pueblo de Xayakalán, dejándolo muerto en el campo de fútbol de la cabecera comunal. El reporte de lo sucedido se recibió en el Centro de Protección Ciudadana de Coahuayana aproximadamente a las dos de la tarde con cuarenta minutos, implementándose después un operativo para ir al lugar de los hechos con más de diez patrullas de la policía ministerial de la PGJE, del Grupo de Operaciones Especiales, de la policía estatal preventiva y de Dirección Municipal de Seguridad Pública de Aquila, encabezados por el agente del ministerio público de guardia en este fin de semana, encontrando en el lugar el cuerpo balaceado sin vida, de quien al ser llamado respondía al nombre de Juan Faustino Nemesio, de 44 años de edad, quien era originario de Ostula y vecino del pueblo de Xayakalán ubicado en los terrenos en conflicto entre la Comunidad Indígena de Aquila y pequeños propietarios de La Placita. Junto al cuerpo del occiso fueron encontrados 4 cascajos percutidos calibre .223 y uno de rifle AK 47, “cuerno de chivo”, presumiéndose que todos hicieron impacto en la humanidad de Juan Faustino Nemesio, siendo esta la causa de su muerte. Con respecto a lo sucedido se dijo que no hubo testigos del hecho, que solo se escucharon disparos de arma de fuego, y al ir a ver qué había pasado encontraron ya muerto a Juan Faustino Nemesio.

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ILA, Mich., 29 de mayo de 2011.- Un nuevo hecho de sangre fue el que ocurrió en el pueblo de Ostula al medio día de este domingo, donde sujetos desconocidos ejecutaron con armas de fuego a un indígena ostulense vecino del pueblo de Xayakalán, dejándolo muerto en el campo de fútbol de la cabecera comunal. El reporte de lo sucedido se recibió en el Centro de Protección Ciudadana de Coahuayana aproximadamente a las dos de la tarde con cuarenta minutos, implementándose después un operativo para ir al lugar de los hechos con más de diez patrullas de la policía ministerial de la PGJE, del Grupo de Operaciones Especiales, de la policía estatal preventiva y de Dirección Municipal de Seguridad Pública de Aquila, encabezados por el agente del ministerio público de guardia en este fin de semana, encontrando en el lugar el cuerpo balaceado sin vida, de quien al ser llamado respondía al nombre de Juan Faustino Nemesio, de 44 años de edad, quien era originario de Ostula y vecino del pueblo de Xayakalán ubicado en los terrenos en conflicto entre la Comunidad Indígena de Aquila y pequeños propietarios de La Placita. Junto al cuerpo del occiso fueron encontrados 4 cascajos percutidos calibre .223 y uno de rifle AK 47, “cuerno de chivo”, presumiéndose que todos hicieron impacto en la humanidad de Juan Faustino Nemesio, siendo esta la causa de su muerte. Con respecto a lo sucedido se dijo que no hubo testigos del hecho, que solo se escucharon disparos de arma de fuego, y al ir a ver qué había pasado encontraron ya muerto a Juan Faustino

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 00:26

 

 

 

Narcos Militaros

 

 

lundi 7 mars 2011, par Primitivi

Comment le gouvernement mexicain(et l'empire) installent la guerre et un climat ou protestations, indignations et dénonciations seront désormais dérisoires. par Alessi dell'umbria depuis Oaxaca

L'année 2010 s'annonçait exceptionnelle, à en croire les panneaux installés par le gouvernement le long des routes : un Mexique moderne allait fêter tout à la fois le bicentenaire de la Guerre d'Indépendance et le centenaire de la Révolution. Exceptionnelle, elle le fut vraiment. Chaque année, le 6 janvier, les enfants qui viennent au pied de l'Angel de la Independencia, à Mexico, déposent des messages aux Rois Mages. "Queridos Reyes Magos, No queremos la guerra de Calderón", voilà le message, pour 2011, sur une pancarte brandie par un niño de dix ans. Si le Mexique existe encore en 2110, il se souviendra que 2010 aura été l'une des années les plus sanglantes de toute son histoire. La "guerre au narcotrafic" aura fait à ce jour 34 000 morts et près de la moitié ont été tués en 2010. Une grande partie de ces morts sont considérés comme dommages collatéraux.

Faut-il dresser l'épouvantable comptabilité ? Le 22 octobre 2010, le journal Reforma recensait 9 598 exécutions dans le pays depuis le 1er janvier. Mais l'addition augmente d'heure en heure ; ce même jour, 14 jeunes étaient tués dans une fête d'anniversaire à Ciudad Juarez, Chihuahua. Le 24, 13 jeunes en désintoxication étaient tués dans un centre de cure à Tijuana, Basse Californie. Le 28, des pistoleros attaquaient trois bus transportant le personnel d'une maquiladora de Ciudad Juarez, tuant cinq ouvriers et en blessant quatorze. Le 30, 15 jeunes dont onze en cure de désintoxication étaient tués dans un carwash a Tepic, Nayarit. En janvier 2011 le porte-parole du cabinet de sécurité nationale a admis 13 593 exécutions pour toute cette année 2010. Ce qui ferait donc, en rapprochant ce chiffre de celui de la Reforma, 3995 pour les seules dix dernières semaines de l'année...

Ceux qui ne font que passer en direction des USA n'échappent pas davantage au danger. Ce sont les Zetas qui, avec la complicité notoire de la police, contrôlent le rackett des immigrants et exécutent les récalcitrants. Durant le même mois d'octobre 2010, une fosse était découverte à San Fernando, Tamaulipas, à une centaine de kms de la frontière. Les cadavres de 72 immigrants d'Amérique centrale y avaient été entassés. On peut seulement supputer que cette fosse constituait un message...

C'est que plus la frontière se rapproche, plus le danger se précise. La frontière n'est plus seulement une ligne de démarcation entre le primer mundo et les autres, faite de murs et de barbelés. La frontière est devenue un rapport social, qui implique la violence -quiconque exploite la frontière en trafiquant doit contrôler les voies de passage, éliminer les concurrents et intimider les mauvais payeurs. La drogue, comme l'immigrant clandestin, sont deux marchandises qui démultiplient leur valeur du simple fait de passer la frontière. A un certain point cependant la balance commerciale entre les deux côtés tend à se stabiliser : si la drogue latino traverse la frontière dans un sens, les armes de fabrication yankee la traversent en sens inverse.

La paranoïa, inhérente à la nation américaine, contamine le Mexique non pas malgré la frontière mais grâce à elle. Ces dernières années, plusieurs films ont bien illustré cette essence paranoïde de la frontière, comme "No country for old men" des frères Cohen ou "Los tres entierros de Melquiades Estrada" de Tommy Lee Jones. La nouveauté, avec la guerre de Calderón qui a débuté il y a quatre ans, tient à ce que la logique de la frontière s'étende bien au-delà de la ligne fortifiée, dans le but de convertir les Etats du Nord du Mexique en sas de sécurité des USA. Telles furent les consignes que Felipe Calderón reçut de Georges Bush en 2006. Mais, au plus le glacis de sécurité s'étend au-delà de la frontière, au plus les marchandises qui le traversent vont prendre de la valeur (ainsi un pollero qui prenait 600 $ pour conduire un clandestin de Tijuana à Los Angeles voici une quinzaine d'années prendra, aujourd'hui que les contrôles se sont multipliés, pas moins de 2000 $). Il n'y a donc aucune raison que ce circuit infernal s'épuise. Tout ceci a un prix social : aujourd'hui, selon même les très prudents observateurs de l'ONU, le Mexique se trouve au niveau de l'Irak et de l'Afghanistan en matière de violence.

*

La "guerre au narcotrafic" aura été le grand oeuvre du président Felipe Calderón. Le candidat du PAN (Partido de Acción Nacional), élu au moyen d'une gigantesque fraude électorale en 2006, dirige depuis le pays à l'avenant. La corruption des corps de police fut l'argument qui permit de déployer l'armée dans tout le pays sous prétexte de démanteler les cartels de la drogue. Certes, que la police en croque, nul n'en doute ; en 2009, plus de 2000 policiers ont été radiés des effectifs voire poursuivis pour collusion avec l'un ou l'autre des groupes criminels... Mais ce n'étaient là que les petites mains : des "repentis" ont fini par confirmer ce qui se chuchotait, à savoir que depuis des années des haut-gradés de la police escortent les convois de drogue vers les USA et assurent la protection des big boss.

L'armée serait-elle exempte ? Le fait que les narcos disposent d'armements et de munitions provenant directement des arsenaux militaires tend à prouver le contraire, et plus encore, le fait que ce sont quelques dizaines de transfuges du corps d'élite de l'armée, les "Grupos Aeromoviles de Fuerzas Especiales" (GAFES) qui ont créé en 1999 l'une de plus redoutables organisations criminelles du pays, les Zetas, groupe de tueurs initialement au service du cartel du Golfe. Rappellons aussi que les GAFES dont sont issus les Zetas avaient été créés en 1995 spécialement pour lutter contre l'insurrection au Chiapas. Ils ont suivi des entraînements aux USA et en Israel. L'armée américaine apporte aussi sa contribution, puisque nombre de chicanos ex-marines revenus d'Irak ou d'Afghanistan ont vendu leurs services à l'un ou l'autre des cartels mexicains...

Actuellement, un détenu sur trois parmi ceux arrêtés pour participation au narcotrafic fait partie ou a fait partie d'un service de police ou d'un corps de l'armée -il est tellement plus avantageux pour les cartels d'employer un flic ou un soldat déjà formé que d'entraîner un tueur... Il est en outre notoire que la quasi-totalité des services de renseignements de l'Etat, policiers ou militaires, vend à l'un ou l'autre des cartels les informations indispensables pour pouvoir localiser et éliminer les concurrents.

L'appareil de la Justice est tout aussi corrompu, avec ses magistrats parfaitement capables de fabriquer des chefs d'inculpations fantaisistes pour faire emprisonner des rebelles mais curieusement incapables de faire emprisonner certains tueurs ayant des dizaines d'homicides sur les bras. Les services fiscaux, bons à emmerder les petites gens pour des sommes dérisoires, sont tout aussi incapables de détecter les millions de $ du narcotrafic investis au vu et au su de tous en villas de luxe, en écuries automobile, en hotels et restaurants etc.

Du reste, le mot de corruption est faible quand il s'agit bien plutôt de complicité active dans les services de l'Etat et dans chacun des trois grands partis politiques. Au niveau fédéral, il n'y a pas eu, depuis longtemps, un président qui n'ait eu des liens privilégiés avec tel ou tel des cartels. Il se dit ainsi que si nul ne réussit à arrêter "El Chapo" Guzmán, en fuite depuis 2001, c'est qu'il aurait les faveurs du gouvernement -ce que confirme le faible nombre de membres du cartel de Sinaloa arrêtés, en comparaison avec les autres. Du plus petit échelon du pouvoir politique jusqu'au plus haut, c'est par la corruption et l'intimidation que l'on se fait élire, et cela coûte de l'argent. Un argent qui, par nature, ne peut être déclaré.

Tout aurait été pour le mieux dans le pire des mondes où toute la classe politique recevait des subventions des narcotrafiquants. Mais le grand frère yankee, plutôt que d'assumer la "guerre au narcotrafic" à l'intérieur de ses propres frontières, préfère l'exporter au-delà. Histoire de neutraliser un pays qui constitue depuis 1994 une poudrière. Cela fait donc quatre ans que le Mexique tout entier, et plus spécialement le Nord, vit dans un état d'exception non déclaré. L'article 29 de la Constitution permettrait au pouvoir législatif de déclarer un tel état ; les généraux mexicains, gênés de n'avoir aucun cadre légal précis pour soutenir leur action, y seraient favorables. En réalité, la déclaration ne serait plus qu'une formalité juridique, dont le gouvernement peut aussi bien se dispenser. Le général Guillermo Galván, Secrétaire à la Défense Nationale, a déclaré en janvier 2011 que la présence militaire dans les rues du pays va devoir durer encore dix ans. Le général regrette qu'il en soit ainsi, et suggère qu'une coopération plus étroite avec les USA pourrait raccourcir ce temps... Il se dit prêt à accepter toute proposition en ce sens. Ce petit chantage semble préparer le terrain à une présence militaire US sur le territoire mexicain, selon les dispositions appliquées en Colombie où depuis 2009 une dizaine de bases américaines ont été installées en accord avec le gouvernement, au nom de la lutte "contre le narcotrafic et le terrorisme", ce dernier étant assimilé aux mouvements de guérilla. Amalgame sur lequel Hillary Clinton insiste lourdement en évoquant le spectre d'une "narcoinsurgencia" lors de ses déplacements dans la capitale mexicaine. Ajoutons que des milliers de soldats et d'officiers mexicains reçoivent périodiquement un entraînement militaire en Colombie.

Le 14 avril 2010 s'est déroulée une réunion inédite à Washington : l'amiral Michael Mullen, chef d'état-major des USA -il a dirigé l'invasion de l'Afghanistan- réunissait dans son bureau ledit général Guillermo Galván et l'amiral Mariano Francisco Saynez, responsable de la Marine nationale mexicaine, avec le général Freddy Padilla, chef des forces armées colombiennes. Il s'agissait de "fortifier la coopération dans la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme". C'est la première réunion trilatérale du genre. Le même général Mullen a déclaré le 12 janvier 2011 : "Sous certains aspects, cette guerre contre la drogue et notre façon de la mener sont très similaires à ce que nous avons vu dans d'autres guerres que nous avons menées". Le "nous" qu'il emploie est à lui seul parfaitement explicite, et de fait diverses voix évoquent ces derniers temps l'hypothèse d'une prochaine "invasion américaine du Mexique".

Celle-ci a cependant peu de chances de se produire. D'abord parce que la présence de soldats US sur le territoire mexicain serait de nature à provoquer des réactions que le gouvernement mexicain aurait beaucoup de mal à contrôler. Mais surtout, une telle présence serait parfaitement superflue. Parce que les USA ont d'ores et déjà envahi le Mexique.

L'invasion a commencé voici seize ans avec l'accord de libre-échange de l'ALENA. Elle se fit à l'initiative du PRI (Partido Revolucionario Institucional), au pouvoir depuis des décennies. Mais en ouvrant le pays aux capitaux et aux marchandises nord-américaines, le PRI sciait la branche sur laquelle il était assis. Avec l'entrée en vigueur de l'ALENA, il devait fatalement laisser place à un autre type de gouvernance, plus conforme à l'idéologie néo-libérale. La victoire du PAN aux élections présidentielles en 2000 marqua ce changement d'époque. Vicente Fox, avant de devenir président de la République cette année-là, était le PDG de Coca-Cola pour l'Amérique latine... Le PAN n'est que le parti des USA au Mexique. Il a son électorat de prédilection au sein de ces classes moyennes aisées qui voient dans son orthodoxie ultralibérale et son idéologie conservatrice la garantie de leur standard de vie à l'américaine. Le PRI continue cependant de sévir, dans nombre de municipalités et de gouvernements régionaux où sa maîtrise consommée des vieux mécanismes clientélistes lui assure une certaine fidélité électorale. 


 

 

Alèssi DELL'UMBRIA, Oaxaca janvier 2011.

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 00:24

 

La violence actuelle ne met pas aux prises deux camps clairement identifiés, comme le prétend la propagande d'État. Des alliances complexes et transversales entre cartels, partis, secteurs de l'Etat et de l'armée se font et se défont, et une grande partie des exécutions reste inexplicable à qui donne crédit au discours du président. Des cartels rivaux s'entretuent, des fusillades opposent tel groupe narco à des militaires qui par ailleurs couvriront le groupe concurrent, des élus et des policiers sont assassinés (parce qu'incorruptibles ou au contraire trop compromis, quien sabe ?) et surtout, des milliers de civils sont victimes des deux camps. Des passants prennent des balles perdues lors de tirs croisés, des automobilistes sont abattus pour avoir marqué une seconde d'hésitation à un poste de contrôle, des jeunes qui tentent de fuir lors d'un ratissage militaire sont arrosés à la mitraillette, des ivrognes meurent parce qu'ils n'ont pas entendu les sommations, des chavos en désintox qui ont eu le tort de sortir du circuit du deal sont massacrés, etc. Plus navrant encore, des dizaines d'enfants en bas âge sont morts par balles, et tous n'ont pas été victimes de tirs croisés... Ceux qui passent entre les mains de la Policia Federal et des autres forces militaires, en particulier des troupes de la Marine, n'ont aucune chance de s'en sortir : il faut faire du chiffre, avec ce que cela suppose de gens ramassés au hasard et torturés des jours durant, d'aveux extorqués, de pauvres bougres emprisonnés sans le moindre élément pour étayer l'accusation... Dans certaines villes du Nord, le couvre-feu n'a nul besoin d'être déclaré, il est devenu une évidence pour tout le monde.

Malheur au civil qui tombe dans cette sale guerre. On ne meurt pas parce qu'on est coupable, on est coupable parce qu'on meurt. Le président Calderón, commentant l'assassinat de seize mineurs à Ciudad Juarez lors d'une fête déclara : "Ils ont probablement été assassinés par un autre groupe avec lequel ils étaient en rivalité". Les parents des victimes installèrent des banderoles sur leurs maisons : "Señor Presidente, hasta que no encuentre un responsable, usted es el asesino". Il arrive même que les enfants de la classe moyenne aisée figurent parmi les victimes de cette stratégie d'intimidation globale, comme ces deux étudiants en Sciences économiques froidement abattus par les soldats à Monterrey, Nuevo León, en avril 2010. Et dire que leurs parents avaient sans doute voté pour Calderón en 2006 !

Cette violence évoque irrésistiblement la guerre civile qui a commencé en Algérie à partir de 1992. Elle rappelle ces massacres inexplicables de villages entiers, dont il est impossible d'identifier les auteurs et les mobiles (les djihadistes ? l'armée ? les villageois d'à côté ?). Confrontés à la tragique absurdité de telles tueries, la plupart des Algériens, déjà en proie à d'innombrables difficultés quotidiennes, ont fini par succomber à l'écoeurement et à la fatalité : et là se situe précisément la véritable raison de ces massacres. Si le propre d'une action militaire est qu'elle se juge à son seul résultat, cette irruption brutale et inattendue de la mort, dans une indistinction effrayante, a pour résultat que toute rationalité déserte le corps social, en Algérie comme au Mexique. On ne cherche plus à comprendre, mais à survivre. La peur atomise, brisant les capacités de résistances collectives et instillant le venin de la méfiance généralisée. La "guerre de Calderón" fonctionne bien comme une stratégie d'intimidation à grande échelle.

*

Ciudad Juárez était déjà mondialement célèbre pour les 400 femmes qui y furent assassinées en une dizaine d'années. Mais ce féminicide méthodique n'était hélas qu'un début, et cette ville-frontière devait encore grimper dans le hit-parade de l'horreur jusqu'à devenir actuellement la ville la plus dangereuse du monde. Pas moins de 2700 personnes -dont presque la moitié mineures- ont été assassinées à Ciudad Juárez en 2010. "Genocidio contra jóvenes" affirment des ONG qui réclament carrément l'intervention de l'ONU. "Estamos frente a juvenicidios que deben atenderse con una estrategia diferente a la actual. Ciudad Juárez se está vaciando de actividades sociales, públicas y de negocios por el terror en la poblacion" déclare le 25 novembre 2010 Nashiely Ramírez, membre de Ririki Intervención Social. " ¡Ya Basta de esta situación absurda y abyecta ! Esto parece más una lucha contra la sociedad que contra el narcotráfico", déclare Clara Gabriela Meyra, du CDH Fray Francisco de Victoria. "Estamos en un narcoestado policiaco-militar", ajoute Adrián Ramírez, de la LMDDH. Ajoutons que l'un des magistrats chargés de seconder Calderón dans la gestion de cette guerre a été procureur général à Ciudad Juárez pendant la période des féminicides, et qu'il se fit remarquer pour son inactivité face à ces assassinats.

Le 29 octobre 2010, des soldats ouvrent le feu sur la "Kaminata contra la muerte" des étudiants de Ciudad Juárez, qui défilaient pour exiger le départ de la Policía Federal et la démilitarisation de la ville ; José Orrontia, connu comme membre de la Otra Campaña, est grièvement blessé dans le dos. Dans un communiqué, la Procudradora General de la República tente de justifier cette attaque en traître du fait que certains manifestants étaient masqués (visage peint ou passe-montagne)...

Que l'armée dégomme des civils à tout va, quoi de plus normal ? Que faisait-elle, quand elle massacrait au Chiapas ou dans le Guerrero, il n'y a pas longtemps ? A présent, c'est dans le Chihuahua qu'elle assassine ceux qui ont le tort d'ouvrir leur gueule. Assassiné, Armando Villareal Martha, leader paysan dans cet Etat et organisateur de plusieurs refus de paiement contre les tarifs de la Comisión Federal de Electricidad... A Ciudad Juárez même, assassinés, Manuel Arroyo, enquêteur sur la condition ouvrière dans les maquiladoras ainsi que Geminis Ochoa, représentant des commerçants ambulants, après avoir été tous deux menacés par la Policía Federal pour avoir annoncé une marche contre les abus militaires. Assassinée, Josefina Reyes qui avait été harcelée par l'Armée à cause de ses dénonciations publiques de la militarisation dans la Vallée de Juárez. Assassiné, Benjamin Le Baron, promoteur de mobilisations contre les secuestros. Asssassinée, Suzana Chavez, qui dénonçait inlassablement le féminicide de Ciudad Juarez. Certains ont été victimes de cartels, mais beaucoup ont été exécutés par des tueurs de la PF, de la Marine ou des troupes aéroportées. Sans parler de journalistes tués ou embarqués et roués de coups pour avoir relayé les plaintes de civils contre les agissements des soldats -certains ont même dû s'exiler aux USA.

L'armée est l'ultima ratio de l'État. Qui, à part les électeurs les plus convaincus du PAN, pourrait bien faire confiance à l'armée ? En décembre 2010, le Centre International des Droits de l'Homme a rendu une sentence contre l'Etat mexicain, relative à l'arrestation de Rodolfo Montiel et Teodoro Cabrera arrêtés par l'Armée le 2 mai 1999, détenus et torturés pendant plusieurs jours. Ces deux paysans défendaient la forêt de leur village de Petatlán (Guerrero), concédée par le pouvoir central à une multinationale du bois. Ils furent arrêtés puis condamnés sous l'accusation de... narcotrafic. Ils ne durent qu'au changement présidentiel de 2000 d'être libérés pour "raisons humanitaires" en novembre 2001. Ce n'est qu'un exemple récent, s'ajoutant à des milliers d'autres du même tonneau. Cette affaire-ci a amené le CIDH à exiger de l'Etat mexicain une réforme du Code de Justice Militaire... Laquelle réforme, censée prévoir le jugement et la condamnation de militaires coupables de sévices, tortures et meurtres sur des civils innocents, se trouve bloquée au Sénat à cause des pressions des militaires. Les soldats chargés à la cocaïne ou à moitié ivres qui allument n'importe qui ne risquent donc rien, du moins tant qu'ils se contentent d'allumer des civils (deux soldats pris de boisson ont eu eux la mauvaise idée de tuer un policier dans le métro de Mexico le 20 janvier...).

*

Une violence vertueuse, celle de l'Etat, prétend mettre fin à la violence mafieuse des narcos. Mais la barbarie des seconds porte la marque de fabrique des premiers. Quand on sait combien il y a d'anciens flics et d'anciens soldats dans les équipes de tueurs au service des cartels, on est moins étonné par l'écoeurante atrocité et le sadisme spectaculaire de nombre de ces assassinats.

Ils rappellent à s'y méprendre les opérations de répression du temps de la "guerre sale" des années 1960-1980, avec les disparitions d'opposants au régime, les massacres de manifestants désarmés, les villages entiers exterminés... Et certaines innovations macabres, comme de pendre des cadavres sur des ponts autoroutiers ou exposer des têtes coupées en place publique, sont presque signées : où donc apprend-on à tuer et à mutiler ainsi de sang-froid, sinon dans les forces contre-insurrectionnelles et dans les groupes paramilitaires ?

La violence paramilitaire est bien la matrice de toute cette violence dans laquelle baigne à présent le Mexique. C'est le milieu informel où se sont croisés pendant des années soldats professionnels faisant des extras, narcotrafiquants et petites frappes du PRI. A cette différence que les exactions paramilitaires visaient des communautés rebelles, alors que la guerre de Calderón vise à mettre tout le monde en condition. Et d'où vient l'argent qui a servi à recruter, armer et entraîner ces groupes paramilitaires qui continuent de sévir dans les Etats du Chiapas, de l'Oaxaca, du Guerrero et du Michoacan ? Les fonds secrets de l'Etat, sans aucun doute ; et pourquoi pas ceux, tout aussi secrets, du narcotrafic ? Et existe-t-il vraiment une différence entre les deux ?

Le 12 août 2009, la Cour Suprême de Justice de la Nation ordonnait la libération des auteurs du massacre d'Acteal. Rappellons qu'en décembre 1997, ces gens avaient assassinés 45 personnes, principalement des femmes et des enfants, appartenant à la communauté Las Abejas, dans le village d'Acteal, au Chiapas. Cette communauté, pour professer la non-violence n'adhérait pas à l'EZLN, mais se trouvait en sympathie avec ce mouvement. Le message d'Acteal était très clair : quiconque ne refusait pas catégoriquement tout contact avec l'EZLN pourrait mourir de la même manière. Ces meurtres trahissaient l'influence des centres de formation anti-guerilla, par exemple le fait d'éventrer et de démembrer les cadavres, comme cela se faisait au Guatemala voisin du temps de la contra. La libération des exécutants matériels du massacre -les mandataires n'ayant jamais été formellement identifiés...- alors que la guerre de Calderón battait déjà son plein constitua un second message.

C'est ce type de message que les uns et les autres protagonistes de la "guerre au narcotrafic" s'envoient actuellement à coups de massacres. Car tous ces morts parlent ; ils parlent un langage, celui de cette paranoïa qui caractérise l'exercice d'un pouvoir absolu. A celle des narcotrafiquants fait écho celle de l'Etat. Par nature, le narcotrafic érige la suspicion et la crainte obsessionnelle de la trahison en règle de comportement. Par nature, l'Armée considère tout civil comme un suspect. On sait bien comment les soldats US déployés en Irak ont été formés à se méfier de tout passant -un vieillard, un gamin peuvent porter une bombe, mieux vaut ne prendre aucun risque et tirer le premier, toute la population irakienne ainsi suspecte a payé le prix de cette psychose yankee. C'est exactement cette paranoïa que les dirigeants US ont réussi à imposer à tout le Mexique, via le gouvernement du PAN.

Les narcos développent cette même paranoïa militaire envers tout civil. En décembre 2010, les corps de 22 michoacans qui avaient disparu fin septembre à Acapulco étaient retrouvés, enterrés. Il s'agissait d'ouvriers d'une entreprise qui chaque année s'offraient une petite excursion en groupe à Acapulco. Ils sont morts uniquement parce qu'ils venaient du Michoacán. En effet, on apprendra par un "repenti" que les Zetas les avaient pris pour des hommes de la Familia venus opérer dans la capitale touristique du Guerrero...

C'est que jusque-là les territoires étaient définis. Le cartel du Golfe contrôlait la côte Est, du Guatemala à la frontière texane, ceux du Pacifique (cartel de Sinaloa, cartel de Juárez, Familia etc.) contrôlaient la côte ouest et la frontière de Tijuana jusqu'à Ciudad Juárez. Les Zetas, qui se sont séparés du cartel du Golfe depuis la mort de son fondateur, mènent une offensive tous azimuts visant à terme à contrôler toutes les voies vers la frontière. Ce qui n'est pas gagné : à Acapulco, par exemple, le cartel de Sinaloa a revendiqué l'assassinat de 27 Zetas en une seule journée de janvier 2011... On parle à présent d'un "efecto cucaracha" : la dispersion des organisations narcos et de leurs activités dans tout le territoire, ce qui promet une diffusion encore plus capillaire de la violence.

 

 

Alèssi DELL'UMBRIA, Oaxaca janvier 2011.

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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 00:20

 

La paix, c'est ce que réclamait la "société civile" face à l'intervention militaire au Chiapas consécutive à l'insurrection zapatiste de janvier 1994. Depuis, des grandes marches sur la capitale n'ont cessé de réaffirmer le caractère pacifique d'un mouvement de désobéissance et de résistance. Mais, maintenant, c'est la guerre. Et l'indignation, les protestations, les dénonciations sont de peu d'effet.

La "société civile" qu'on croyait pouvoir opposer au "malgobierno" se révèle impuissante face à cette guerre qu'on lui impose depuis quatre ans. Ainsi exacerbée, cette opposition entre la société civile et l'Etat révèle que la première n'est rien face à la puissance universelle de la seconde. La "société civile" n'a finalement pu s'opposer à ce que les accords de l'ALENA soient appliqués. Encore moins peut-elle s'opposer à ce que la guerre de Calderón transforme le pays en enfer.

La morale de cette histoire est pourtant simple : ceux qui ont le pouvoir et la richesse ne nous laisseront plus jamais en paix. Il est vain de gémir et de supplier, encore plus d'invoquer le "retour à la légalité", comme s'il existait une légalité qui transcenderait les rapports de force bien réels qui constituent la raison d'être de l'Etat. Car en dernière instance la légalité, c'est un poste de contrôle militaire sur une route déserte où personne ne viendra à votre secours si les soldats vous brutalisent.

Dresser une vertueuse société civile contre un État corrompu est parfaitement idéaliste. La corruption est précisément ce qui lie les deux. Il suffit d'observer les élections pour s'en convaincre... La société civile est ce qui, dans les pays occidentaux, a remplacé les formes de vie communautaires, méthodiquement détruites par l'Etat et par l'hégémonie bourgeoise -en son temps, Marx, qui put observer cette transformation, définissait déjà la société civile comme la simple somme des intérêts privés.  

Ce qu'on appelle l'américanisation n'est rien d'autre que cette transformation -il ne faut jamais oublier que les USA sont la vérité de l'Europe occidentale.

La violence actuelle est la conséquence de cette américanisation du Mexique. Pourquoi donc s'entretue-t-on en-deça de la frontière, sinon pour approvisionner un marché US, en l'occurrence celui du haschisch et de l'héroïne ? Le Mexique n'est pas seulement américanisé parce qu'une part non négligeable de sa population a vécu ou vit aux USA, et qu'en retour les USA inondent le Mexique de leur camelote industrielle. Mais aussi et surtout parce que toute la politique des gouvernements mexicains depuis vingt ans a été dirigée contre les formes de vie communautaires qui perduraient, qui étaient même sorties renforcées de la Révolution. Parce que l'exode rural provoqué délibérément par l'ALENA détruit peu à peu les liens de la communauté et pulvérise les indigènes dans l'espace informe des colonias ou sur les voies de l'émigration. Il en fait des individus libres de tout lien, c'est-à-dire sans défense. Le fait que la violence actuelle se concentre dans des Etats du Nord presque totalement dépourvus de communautés indigénes confirme que l'américanisation gagne le terrain là où, d'ores et déjà, la société civile et l'individu singulier constituent la norme.

Depuis 1994, l'exode rural massif a généralisé la colonia comme troisième modèle, après la ville et la communauté rurale, celui promu à l'avenir. Face à la plèbe des colonias, dépossédée de tout, les classes moyennes s'enferment et suivent l'exemple des riches ainsi que nous le montre le film de Rodrigo Pla, "La Zona" tourné dans la capitale mexicaine. Dans les villes du Nord, ces gens-là préfèrent fuir l'actuelle vague de violence dans les Etats frontaliers des USA, au point où l'on parle à ce propos d'une véritable "migración dorada" : celle-ci ne passe pas en cachette la nuit mais au grand jour à bord d'un 4X4. Welcome ! Déjà américanisée avant même de passer la frontière, cette population va peupler les gathed communities... Du moment qu'il reste des pauvres de l'autre côté de la frontière, pour faire tourner les maquiladoras de Ciudad Juárez ou de Monterrey... L'argent aux USA, le travail au Mexique, n'est-ce pas l'aboutissement rêvé des accords de l'ALENA ?

C'est dans les colonias que les narcos recrutent les gamins sans avenir, les nini -ni études ni travail. On a parlé de juvenicidio à bon droit, vu que les principales victimes de la guerre de Calderón sont ces chavos, recrutés parfois à quatorze ans par les narcos, ou exécutés par les militaires parce qu'ils habitent le mauvais quartier. Mais il est bien déplacé de s'étonner à présent de ce que nombre de ces olvidados rêvent de devenir à leur tour un nouveau "Chapo" Guzmán. Après tout, "El Chapo" n'est que le Carlos Slim des pauvres. Et pourquoi s'étonner de ce que les chavos prennent au mot la propagande néo-libérale : "Enrichissez-vous". Quand aux gens restés dans les campagnes, nombre d'entre eux, ruinés par les conséquences de l'ALENA, sont bien contents d'avoir avec le haschisch et l'amapola une culture de substitution. Les gringos leur imposent leur maïs, ils leur envoient leurs récoltes de pavot...

Le narcotrafic est seulement la forme exacerbée du "rêve américain" dans lequel on a plongé le pays. Et peu importe que ce rêve ait pris la forme d'un cauchemar, il continuera d'agiter le mauvais sommeil d'un pays ravagé. Selon un rapport de Stratfor, l'un des principaux consultants US en matière de sécurité, il y aurait 46 millions de pauvres au Mexique, dont 1% sont susceptibles de passer au crime organisé, ce qui constitue une armée de réserve de 500 000 personnes. En leur temps Pancho Villa et Emiliano Zapata ont tenu des parties entières du pays des années durant avec moins que ça. Et c'est bien cela qui laisse songeur : est-ce que, après quinze ans de mobilisation civiles, il se trouverait autant de gens prêts à risquer leur vie pour un changement social et politique au Mexique ? C'est pourtant bien la question essentielle.

*

Le cas du cartel michoacan de la Familia (précurseur des Chevalier du Temple) est extrêmement instructif. Cette organisation envoie un message fin novembre(2010) dans lequel elle propose de se replier dans le seul Michoacán voire de se dissoudre afin "de ne pas continuer à être l'argument avec lequel les autorités fédérales piétinent les droits humains des Michoacans"... Il s'agit d'une proposition de cesser-le-feu, l'armée se retirant du Michoacán et la Familia ne demandant que de "retourner à nos activités productives", tout en se disant prête en cas de refus à poursuivre le bras de fer : " No matamos inocentes ; si es necesario seguir en la lucha lo haremos". Réponse de la Procuradoría General de la República : "El Estado es el garante de la legalidad y de la Constitución, y, por ende, no se puede dejar de perseguir a ningún delincuente.(...) El Estado mexicano es sólido, no se pueden hacer compromisos con quienes nunca han respetado ese estado de derecho, transgreden la ley y atentan contra la paz social..." Toujours la même langue de bois.

Tumbiscatio, Michoacan, comptait 7000 habitants jusqu'en 2010. Il n'en reste plus que 4000. Les autres sont partis, à Morelia, au DF, durant les derniers mois de l'année. Dans cette partie du Michoacán, la Familia constitue le véritable gouvernement. Elle a mis en place une structure de justice parallèlle, à laquelle s'adressent par exemple les femmes battues, lassées de l'indifférence des autorités officielles à leurs plaintes. C'est une femme qui s'occupe de recevoir leur doléances ; et les auteurs de ces violences reçoivent peu après une visite musclée. Les gens de la Familia s'occupent de taxer les ambulants à la place des municipes, fixent les horaires de nuit des bars et comidas ; les taxis paient aussi leur protection tout comme les grandes entreprises agricoles. Un employé licencié s'adresse à la Familia, qui envoie quelqu'un expliquer à l'employeur qu'il vaudrait mieux réintégrer l'employé... Voilà qui n'est pas sans rappeller les façons de faire de la 'ndrangheta.

Aussi n'est-il pas étonnant qu'à la suite de la vaste opération militaire contre la Familia en décembre 2010, on ait vu des manifs à Morelia, capitale du Michoacán, chaque fois deux ou trois cents personnes brandissant des banderoles "Queremos paz", "Queremos trabajo, no policias". Durant les deux dernières semaines de 2010, des habitants de Patzcuaro, Tumbiscatio, Zitacuoro, Apatzingán étaient recrutés et emmenés gracieusement en taxi dans la capitale pour ces manifs express d'une heure au maximum.

Les chefs de la Familia ne manquent pas d'aplomb. Le discours qu'ils ont développé pendant tout le mois de décembre se résume ainsi : les Zetas n'ont pas compris que dans le business il y a des règles à respecter. Nous de la Familia faisons du business et protégeons les gens de notre Etat, les Zetas eux ne respectent rien et en plus ils sont couverts par le gouvernement. Le discours est évidemment destiné en priorité aux habitants du Michoacán sur qui s'excercent le contrôle de la Familia.

Pourtant, c'est bien la Familia qui est derrière la dizaine d'assassinats commis à l'encontre de la communauté nahua de Santa Maria Ostula depuis l'été 2009. Depuis que celle-ci s'est réappropriée les terres communales qui lui avaient été usurpées, et sur lesquelles, au bord du Pacifique, des projets d'investissements touristiques étaient envisagés, projets qui sont, par nature, ceux que privilégient les cartels pour blanchir l'argent de la drogue. En attendant, les gens d'Ostula, organisés en milice communale armée, continuent de tenir tête à la Familia d'un côté et à la Marine de l'autre.

*

Au fond, rien de nouveau sous le soleil. Les militaires veulent la guerre et les civils veulent la paix. Il y a encore des voix qui s'élèvent pour réclamer que le corps législatif contrôle l'armée -et qui donc va contrôler les députés du PAN, du PRI et du PRD ? Qui va enfin démanteler les rouages de ces machines de pouvoir ? Contrôler une armée qui, depuis 150 ans, n'a tué que des Mexicains ? La guerre est le fondement de l'Etat, à l'extérieur des frontières comme à l'intérieur. Aucune plainte démocratique et citoyenne n'y changera rien.

Comme le dit Paco Ignacio Taibo II, "Los mexicanos sabemos que históricamente la policia y el Ejército no son una fuerza de orden sino una fuerza semilegalizada, represiva (...) Pero cómo limpiarlas sin debilitar al mismo tiempo la esencia represiva del proprio Estado mexicano ?" La réponse, qu'il n'ose suggérer, vient pourtant de ceux-là mêmes qui sont depuis si longtemps exposés à cette violence d'Etat.

Nous voyons, en effet, une perspective de sortir de cette guerre absurde. Nous la voyons dans l'autodéfense armée des communautés indigènes. Dans cette désintégration inexorable de tout ce qui faisait société, le seul et unique point de résistance qui tienne bon, malgré les menaces, les intimidations, les assassinats et les disparitions, ce sont les communautés indigènes armées, dans la jungle du Chiapas ou sur la côte du Michoacán. Fortifier le système communautaire, tout ce qui le constitue pratiquement, tout ce qui en fait une puissance indéfectible est la seule réponse concrète à la violence actuelle. De sorte que l'expérience des communautés indigènes puisse servir d'exemple au monde métis lui-même.

A San Luis Acatlán, région Mixtèque et Tlapanèque du Guerrero, le 15 octobre 2010, la Coordinadora Regional de Autoridades Comunitarias (CRAC) fêtait ses 15 ans en faisant défiler ses 600 intégrants. Ce sont 62 communautés et 11 municipes, rassemblant 180 000 habitants, qui sont regroupés dans la CRAC. Pendant que la milice défilait en armes dans les rues, ce 15 octobre, les gens applaudissaient et criaient des slogans à la mémoire de Genaro Vásquez, natif du village...

Cette milice communautaire armée en est à présent à envisager des projets de radio, de centres de soins et à annoncer qu'elle va s'opposer à l'entrée de la junk food dans les communautés. La même Coordinadora organise en ce moment-même la résistance au projet d'une entreprise minière canadienne dans la sierra.

Le Guerrero est l'un des états les plus pauvres du Mexique et ses habitants ont subi des décennies de violence étatique. Au début des années 1970, deux mouvements de guérilla se développèrent en réaction à d'innombrables massacres de paysans commis par l'armée. La répression fut menée selon les enseignements des spécialistes US de la contre-insurrection. Renversant la fameuse formule de Mao Tse Toung, il s'agissait d'assécher l'eau dans laquelle vivait le poisson. En 1972, Genaro Vásquez puis en 1974 Lucio Cabañas, les deux leaders de ces guerillas, étaient abattus au terme de plusieurs années de traque militaire.

Puis au début des années 1990, les habitants de cette région limitrophe avec l'Etat de Oaxaca ont subi une autre vague de violence aveugle : vols de bétail, attaques sur les routes, rackets, viols. Le gouvernement du Guerrero a laissé faire, quand il n'a pas encouragé en sous-main les auteurs de ces agressions commises à l'encontre des paysans : de toutes façons les habitants de ces montagnes sont définitivement suspects. Quelle famille n'a pas eu l'un des siens engagé dans la guerilla, jadis ? Plus la région bascule dans le chaos, et plus les communautés se dépeupleront, asséchant ainsi pour toujours l'eau du poisson.

La milice communautaire s'est employée avec succès, dès la fin des années 1990, à contrer ce processus et à ramener la tranquillité dans cette région. Elle a également réussi à étouffer dans l'oeuf toute forme de narcotrafic dans les communautés. Le service dans cette milice est bénévole, s'inscrivant dans la tradition du tequio, et les charges sont rotatives. Toute personne convaincue d'abus de pouvoir dans le cadre de cette charge est révoquée par l'assemblée communautaire. Depuis dix ans, la CRAC a de plus instauré son propre système de justice, fondé sur la tradition communautaire : plus de tribunal avec ses magistrats formés par l'Etat et parlant un langage étranger, mais un examen public des faits dans l'assemblée sous la vigilance des Anciens. Plus de prison, destinée à briser l'individu, mais un travail d'intêrét collectif dans le cadre d'un dialogue entre l'accusé et la communauté.

Quand la Familia prétend exercer la justice dans son territoire, il est facile de voir que celle-ci se caractérise par l'arbitraire : tels des capi mafiosi, les chefs décident, sans rendre de compte à personne, qui doit vivre et qui doit mourir. La CRAC se situe exactement à l'opposé : émanation des assemblées communautaires, sa police et sa justice sont l'objet d'un débat public constamment renouvelé. Sa finalité n'est pas de justifier un pouvoir incontrôlé et paranoïaque, qui redistribue tel un souverain magnanime un peu d'argent à la plèbe soumise ; elle est de renforcer les liens à l'intérieur de la communauté et, chose extrêmement importante, entre les différentes communautés. Il est d'ailleurs remarquable que la CRAC, si elle comprend une majorité de communautés mixtèques et tlapanèques et quelques communautés nahuas, comprend aussi sept communautés métis. On a là une preuve que le système communautaire peut aussi gagner le monde non indigène.

Car c'est bien ce monde non indigène, dit métis, qui prête le flanc aux narcos et se trouve sans réponse face à la violence d'Etat. Aujourd'hui les narcos ne sont plus seulement des trafiquants de substances illicites. L'accumulation primitive qu'ils ont réalisée en si peu de temps leur permet de contrôler des secteurs entiers de la vie sociale, d'investir où ils veulent et de taxer qui ils veulent. Les narcos sont à présent un pouvoir qui a infiltré une société méthodiquement désarmée. La force capable de les contrer ne viendra pas d'en haut, de l'Etat, mais d'en-bas, de communautés organisées et armées prêtes à défendre leur territoire. Le monopole de la violence qui caractérise l'Etat n'a au Mexique plus rien de légitime.

Alèssi DELL'UMBRIA, Oaxaca janvier 2011.

primitivi.org


 

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Mexique : la paranoïa et la terreur comme forme de gouvernement 1

Mexique : la paranoïa et la terreur comme forme de gouvernement 2

Mexique : la paranoïa et la terreur comme forme de gouvernement 3

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25 janvier 2014 6 25 /01 /janvier /2014 22:01

 

Source image : Estreno de 'La comuna de Cherán', documental de Salvador Díaz Sánchez

 

Dans le dossier Mexique en guerre, Mexique  en résistance

Cherán, autodéfense indigène

 

Jean-Pierre Petit-Gras

dimanche 14 août 2011

Cherán, autodéfense indigène

Depuis Uruapan (État du Michoacán), la route de Zamora traverse les vastes étendues verdoyantes (le maïs est déjà haut) du plateau p’urépecha, d’où émergent de nombreux volcans assoupis, couverts de forêts touffues. Après une quarantaine de kilomètres, on passe Paracho, renommée pour ses guitares (les P’urépecha [1] travaillent le bois et sont d’excellents musiciens). Une quinzaine de kilomètres encore et l’on arrive à Cherán.

Pour entrer dans la communauté (un gros bourg de vingt mille habitants, aux rues naguère pavées, et où la modernisation a laissé tomber la plupart des superbes trojes, ces robustes maisons de pin, aux toits de tejamanil [2]), il faut montrer patte blanche. Dire qui l’on est et ce que l’on vient faire à Cherán.

Tous les accès sont barrés par d’énormes pierres, des troncs d’arbres, des pneumatiques et des barrières levantes, et gardés jour et nuit par des hommes et des femmes masqués de passe-montagne ou de paliacate. Sur une centaine de mètres, on doit rouler au pas et franchir plusieurs chicanes.

Le Mexique est en guerre [3]. Difficile de l’oublier : à Uruapan, un grand hôtel du centre est plein à craquer de fédéraux, et des camions de soldats ou de policiers sillonnent la ville. Masqués eux aussi, ils pointent sur les passants fusils d’assaut et mitrailleuses lourdes.

Mais ici, à Cherán, la notion de territoire indigène n’est pas une vaine rhétorique. L’atmosphère y est tout autre. Aucune arme, aucune menace en vue. Il règne au contraire une animation tranquille. À mesure que l’on approche de la place centrale, on peut voir les boutiques largement ouvertes, les gens sur le pas de leur porte, les enfants faisant des acrobaties sur leurs vélos.

Face au Palacio Municipal, rebaptisé Casa Comunal par l’assemblée générale, plusieurs villageois dégustent un pozole [4] bien piquant, d’autres boivent un atole de grano [5]. De nouveau, le contraste avec le climat qui pourrit le reste du pays revient à l’esprit. Pas un seul uniforme en vue, et cela a quelque chose de rassurant [6].

Casa Comunal

La Casa Comunal bouillonne d’activité. Sans cesse, des gens de tous âges (avec notamment la présence de nombreux anciens, auxquels on manifeste un respect évident) entrent et sortent, seuls ou en groupe. Une bande de jeunes bavardent dans le hall. Ils viennent participer à l’atelier radio. Après un essai d’une heure l’autre samedi, Radio Fogata est en effet sur le point d’émettre en continu. « Ils reste pas mal de détails à régler », dit l’un d’eux. Parmi ces « détails », une décision à prendre à propos de l’offre faite par une institution officielle, la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes (CDI), de financer l’achat d’un gros émetteur. Cette offre sera finalement rejetée. « Le gouvernement soutient les assassins qui viennent nous dépouiller, on ne peut pas accepter sa participation à nos projets. »

La plupart des salles sont ouvertes, et l’on peut voir à l’intérieur des groupes qui discutent : les commissions nommées par l’assemblée, chargées de gérer les questions quotidiennes : voirie, santé, conflits divers, approvisionnement, circulation, sécurité, etc., en application des décisions prises par la communauté. Laquelle réunit tous les dimanches, sur la place centrale, pratiquement toute la population. Mêmes les enfants sont invités à participer.

Parmi les premiers acuerdos (décisions) pris lors de ces assemblées, on trouve, à côté de la nomination des commissions (dont les membres sont révocables), l’expulsion du presidente municipal, maire élu [7], jugé incapable de répondre aux nombreuses demandes de la population. Celle-ci assistait, depuis des mois, à la destruction de la forêt communale. Une forêt entretenue depuis des siècles. Respectée et vénérée, celle-ci offre en outre une grande partie de l’autonomie alimentaire et économique : champignons et plantes médicinales, bois pour cuisiner, matières premières pour la construction et les meubles, résine enfin, à la base d’un nombre impressionnant de produits. « De plus, explique une femme, la forêt c’est aussi les sources. Si on la détruit, ce sera la sécheresse. »

Chaque jour, 200 à 250 camions [8] traversaient le bourg, chargés à ras bord de bois coupé à la tronçonneuse. Les bûcherons étaient protégés par des hommes cagoulés, équipés d’armes de guerre. Ni la police municipale, ni celle du Michoacán, ni les forces fédérales ne sont intervenues, malgré les demandes répétées. Les quelques comuneros qui ont tenté de s’opposer ont été brutalisés et menacés de mort. Le 7 février dernier, Jesús Fernández Cervantes, défenseur actif de la communauté, est enlevé. On est sans nouvelle de lui depuis cette date.

Cette situation a perduré jusqu’au moment où, en mai 2011, un groupe d’habitants -essentiellement des femmes [9] et des enfants, ont bloqué les routes descendant de la montagne, afin de mettre un terme au saccage. Les bûcherons (une partie d’entre eux habitent Capacuaro, une localité proche de Paracho, sur la route nationale), et surtout les tueurs, ont violemment réagi. Ils ont d’abord tenté d’écraser un enfant avec leur camionnette. Puis, les pierres commençant à voler, ils n’ont pas hésité à faire usage de leurs armes de gros calibre. Un jeune de vingt-quatre ans, qui sortait la tête par la fenêtre, est depuis cette époque entre la vie et la mort à l’hôpital de Morelia, la capitale du Michoacán. Les femmes ont brûlé cinq ou six camionnettes et mis en fuite les tueurs. « Ils ont menacé une voisine, et lui ont dit qu’elle était sur leur liste. Je leur ai crié de me mettre en numéro un sur cette foutue liste. Qu’au moins je meure pour quelque chose. Je vais pas attendre en tout cas qu’il ne reste qu’un arbre dans la forêt pour m’y pendre... », raconte l’une d’entre elles. Ces événements ont précipité la prise de conscience des gens de Cherán. « Ce sera eux ou nous. »

Le maire et ses adjoints ont donc été expulsés des locaux, ainsi que les membres de la police municipale.

Parmi les autres décisions prises lors des assemblées dominicales, notons l’interdiction à toute personne, y compris policiers fédéraux et régionaux, de pénétrer dans le village sans autorisation de la commission de sécurité, l’interdiction de toute propagande des partis politiques, de la vente et la consommation d’alcool...

Dans l’une des salles de la Casa Comunal, une trentaine de personnes sont réunies, assises sur des bancs disposés le long des murs. Tout le monde se voit de face. Il s’agit de la comisión de honor y justicia, institution de l’autonomie p’urépecha, faisant office de tribunal communautaire. Ceux qui en font partie (ils ont été nommés par l’assemblée générale), autant que les plaignants ou les mis en cause, s’appuient sur les us et coutumes, sur les principes du droit indigène. Comme au Chiapas ou au Guerrero, comme partout où nous avons eu l’occasion d’observer le fonctionnement de cette justice, on retrouve une constante : les principes de la réparation et la réconciliation sont le souci principal. Et cette justice est gratuite.

Fogatas

La nuit tombée, les dizaines de fogatas (il y en a actuellement environ 180, selon les membres de la commission de sécurité) abandonnées pendant la journée reprennent vie. Autour d’un foyer à même le sol, sur lequel sont disposés marmites de frijoles et comales pour les tortillas [10], hommes, femmes et enfants se préparent pour une longue veillée, bien à l’abri sous un toit de tôle ou de bâche. On partage café et gâteaux de maïs avec les visiteurs. Les conversations, la musique et les chants parfois, vont bon train. « La communauté était en train de disparaître, on ne se parlait plus comme avant. Les enfants et les adolescents restaient des heures devant les écrans d’ordinateur. Aucun d’entre eux ne sait plus jouer avec une toupie en bois. Encore moins les fabriquer. Les femmes passaient l’après-midi à regarder des feuilletons, c’était chacun chez soi. Quant aux hommes, beaucoup d’entre eux tuaient le temps à coups de bouteilles de bière... ». Une autre femme témoigne : « On n’écoutait plus les anciens, ils restaient entre eux, ou seuls chez eux. Maintenant on se retrouve. Le plus triste, c’est qu’autrefois tout le monde comprenait et parlait p’urépecha. C’était la langue pour raconter les histoires, le passé, pour parler des champs, des animaux, des plantes de la forêt, mais aussi des valeurs qui était les nôtres... On a bien failli perdre tout ça. » « C’est vrai, renchérit un maestro, on va avoir du travail pour retrouver notre culture. Il faut que l’on se préoccupe sérieusement d’enseigner notre langue. Il y a même des gens qui ont honte d’être p’urépecha... Il ne disent pas qu’ils sont de Cherán. Avant, les gens ne partaient pas comme ça, aussi nombreux, pour l’émigration. Bientôt, on n’aura plus rien ici, ni forêt ni habitants. »

Autour de la dernière fogata visitée, quelqu’un tient des propos franchement pessimistes : « Il y a des individus qui rôdent pour informer les templarios [11], ils vont nous tomber dessus au moment où on ne s’y attendra pas. » Une femme renchérit : « Qu’est-ce qu’attendent les autres communautés, ici au Michoacán, partout dans le pays, pour faire comme nous ? Les problèmes sont les mêmes. Partout on met des mines à ciel ouvert, on détruit les forêts et les montagnes... Nous, tout seuls, on ne tiendra pas bien longtemps. »

Dernier sujet d’alarme, les membres des commissions, certes nommés et contrôlés par l’assemblée, seront-ils à la hauteur ? Car les divisions, les manœuvres en sous-main sont toujours possibles... « On sait que le gouvernement fera tout pour nous casser. »

Mais un ancien intervient : « On a parfois tendance à ne voir que le négatif... Pourtant, il s’en est fait des choses, depuis quatre mois ! »

Et demain ?

Au début du mouvement, l’assemblée de Cherán avait réclamé la présence de l’armée dans la forêt. « Puisque la police municipale et celle du Michoacán ne font rien [12], disait-elle, que l’armée vienne les remplacer. Pas dans la communauté, ici on se charge de la sécurité. Mais dans la montagne, nous on n’a pas les moyens, ni les armes ni la préparation des narcos [13]... ». Le gouverneur du Michoacán, Leonel Godoy, a sauté sur l’occasion et cité Cherán comme exemple. « Voyez, une communauté indigène qui lutte contre le “crime organisé”, et qui demande l’appui de l’État. » « Tout est arrangé maintenant, grâce à nous », affirme-t-il haut et fort. Hommes politiques et leaders de tous bords vont bien sûr essayer de récupérer la révolte de Cherán. Et s’ils parviennent à corrompre certains de ses représentants, il est clair que les conséquences seront lourdes. Le prochain défi sera celui des élections officielles. L’assemblée les a rejetées, car « les partis politiques sont tous corrompus... De plus, ils sèment la division entre nous ». Cette phrase est un leitmotiv dans toutes les fogatas. La capacité de l’assemblée à résister aux pressions qui ne manqueront pas de s’accentuer pour réintroduire la « normalité démocratique » sera un test pour la suite de la résistance communautaire.

Pour quitter Cherán en pleine nuit, il faut à nouveau la présence d’un membre de la commision de sécurité. Et franchir de nouvelles barricades et chicanes. Derrière de gros sacs de sable, ceux de la ronda [14] sont là, dans le noir, prêts à repousser des tueurs que les deux pick-up de la police fédérale garés à un kilomètre de là n’auraient même pas le temps de voir passer.

12 août 2011,
Jean-Pierre Petit-Gras

Notes

[1] Les Espagnols ont désigné leurs ancêtres sous le nom de Tarasques (tarascos).

[2] Fines lamelles de bois, disposées comme des tuiles. Cette technique est précolombienne.

[3] Depuis 2006, plus de cinquante mille morts, près de dix mille « disparus », dont une bonne partie est imputable aux forces de l’ordre. Les richesses du sous-sol (près de 750 mégaprojets de mines à ciel ouvert), la production d’énergie hydroélectrique ou éolienne, les mirages de l’agro-industrie, l’exploitation de la biodiversité et les besoins en main-d’œuvre bon marché pour les régions industrielles sont les véritables causes de ce « nettoyage ethnique et social » du pays.

[4] Espèce de pot-au-feu, composé de maïs, pomme de terre, carotte, chayote, viande émincée, mais aussi de crudités : choux, radis, oignon, tomate, piment, coriandre et autres herbes aromatiques.

[5] Boisson épaisse, généralement sucrée, à base de maïs, qui se prépare de différentes façons. L’atole de grano est salé, et on y trouve des grains de maïs tendre. D’autres atoles se font avec différentes céréales.

[6] D’autant plus que de très nombreux cas de « bavures », meurtres et autres agressions perpétrées par des policiers ou des militaires se produisent tous les jours dans le pays.

[7] Le maire appartient, comme le gouverneur du Michoacán et la plupart des édiles de la région p’urépecha, au PRD.

[8] Chaque chargement est payé 1 000 pesos (environ 60 euros) par des entrepreneurs de la région. Les bûcherons mettent ensuite le feu, afin d’empêcher les repousses. Derrière ces opérations, se profile la politique de plantation d’avocats, menée conjointement par l’agro-industrie et le narcotrafic.

[9] « Il n’y a plus d’hommes dans cette communauté, ou quoi ? » Cette question s’entendait souvent, paraît-il, avant le mouvement.

[10] Frijoles, haricots ; comal, disque de métal ou de terre pour la cuisson des tortillas.

[11] Nom pris par une scission du cartel de narcotrafiquants La Familia. Ces chevaliers templiers utilisent une phraséologie grotesque, naïve et inquiétante à la fois. Leur emprise s’étend, et l’on dit que le frère du gouverneur en serait l’un des dirigeants.

[12] A plusieurs reprises même, il semble que des policiers aient été désarmés par les tueurs. Certains d’entre eux en tout cas sont venus se mettre sous la protection de la population.

[13] Partout au Mexique, on trouve d’anciens militaires ou des policiers à la tête des commandos de tueurs à la solde du narco et d’autres entreprises. Le 11 août, un nouvel accrochage a eu lieu entre la ronda de Cherán et les sicarios.

[14] Les rondas et rondinas sont traditionnellement chargées de la sécurité des communautés p’urépecha. Elles ont été réactivées après l’expulsion de la police municipale.

 

Source : Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 13:02


 

Par Salvador Diaz Sanchez

Pendant l’aurore de quelques mois, dans le beau et conflictuel état de Michoacan, les forces armées ont appuyé les actions menée par les Corps Armés d’Autodéfense - avec à leur tête leur porte-voix, José Manuel Mireles, contre les partisans de Servando Gomez Martinez. « La Tuta », le « Al Capone » michoacan et leader des « Chevaliers du Temple ». Mais au cours de la dernière semaine, les événements ont dépassé les prévisions gouvernementales, et en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, la coordination des forces fédérales avec les Autodéfenses s’est ébranlée, après la conférence tenue entre la momie Fausto Vallejo, le vice-roitelet fantoche qui mène le gouvernement de Michoacán et le mini vice-roi de la demeure de Buraceli, Miguel Angel Osario Chang, second de l’équipage du Santanerien Peña Nieto, et qui donna l’ordre de désarmer les corps armés - après que soit « tombée » une avionnette dans laquelle voyageait le leader des rebelles michoacans, le docteur Mireles, au  même moment où les forces d’autodéfenses avançaient sur Apatzingán et Uruapan et où les criminels bloquaient les routes, incendiaient des camions et des commerces dans différentes municipalités michoacannes..

A la différence de ceux qui font une analyse simpliste de la situation et assurent que “Les Chevaliers du Temple ont obtenu d’incorporer l’Armée Mexicaine à leur meute de gibiers de potence » ou que “Les forces armées (sont prêtes) à protéger les Chevaliers du Temple » et agir à l’encontre des groupes civils armés, il est nécessaire d’approfondir la réflexion un peu plus pour ne pas tomber dans la tentation de penser que ceci est une guerre civile, ou que les corps d’autodéfense sont les défenseurs authentiques du peuple, ou qu’il s’agit d’une insurrection prolétaire contre la bourgeoisie, ou encore que ces corps d’autodéfense agissent à la manière des policiers communautaires de Guerrero et de la ronde communautaire de Cherán et d’autres peuples indigènes de la Meseta Purépecha. Ils ne sont similaires ni par leur origine ni par leur structures, ni par leurs objectifs.


L’APPARITION DES CORPS D’AUTODEFENSE EN FEVRIER 2013


Les groupes d’autodéfense ont surgit au départ, à Michoacán, dans des municipalités urbanisées et pour le moins  pas indigènes, ou peu indigènes comme Coalcomán ou Tepalcatepec, lieu d’où surgit la proposition initiale, inspirée par l’exemple de la ronde communautaire de la municipalité autonome de Cherán et dans laquelle est active, et s’est incorporée, la population civile dans son entier. Oui, en ce sens ils s'en sont inspirés, parce que toute la population (petits commerçants, paysans, taxis, épiciers, ébénistes, restaurateurs, artisans, éleveurs, grands agriculteurs miniers et entrepreneurs) se voit soumise à des vols, extorsions, séquestrations, violations, assassinats et perceptions de rançons et de racket de « sécurité ».

Mais, bien que tous les secteurs de la population soient en alerte, ce réseau d’autodéfense est dirigé et subventionné par des éleveurs et entrepreneurs agricoles, dont le leader est le médecin et professeur José Manuel Mireles. En février et mars 2013, au début de ces actions de défense contre les « Chevaliers du Temple », et indirectement contre les gouvernements municipaux et contre le gouvernement de l’état michoacan, infiltrés tous les deux par les narcos, ils se virent harcelés par l’armée et le Gouvernement Fédéral qui plusieurs fois tentèrent des les dissuader de conserver leurs armes et avaient planifié de les désarmer. Finalement, après des dialogues officiels avec les représentants des Autodéfenses,  le gouvernement fédéral se mit d'accord pour réaliser des actions coordonnées avec les « insurgés » afin de combattre la délinquance organisée.

Les “territoires libérés” des  "méchants"  allèrent en augmentant jusqu’à atteindre des lieux aussi importants que Nueva Italia ou La Huacana qui s’ajoutèrent aux petits Tomatlán, Carillo Puerto, Aquila, Aguililla, Antúnez, Parácuaro, Tantcitaro, Acahuato, Buenvista, La Ruana et Churumuco, qui étaient venu grossir la liste des villages michoacans qui s'étaient levés contre les « méchants » comme Cherán, Nahuátzen, Cherato, Cheratillo, Urapicho, Zicuicho, Oruscato, Ocumitzo et les autres communautés indigènes qui s’étaient unies, des années auparavant, pour combattre le crime, bien que sur d’autres principes, avec d'autres méthodes et d'autres objectifs.


LE MOUVEMENT D’AUTODEFENSE EST SORTI DE L'ALLIANCE AVEC LES FEDERAUX ET AVEC PENA NIETO, AVEC DES SOUILLURES DESONHORANTES SUR SES CRÊTES SANGLANTES

Le mouvement a échappé au contrôle du gouvernement fédéral quand, après avoir pris La Huacana, Parácuaro, la Cohuayana et Nueva Italia les « communautaires », comme disent les nouvelles (créant une confusion dans l’opinion publique), décidèrent de prendre Apatzingán, « quartier général » des « Chevaliers », qui ont à voir avec les Templiers ce que les pirates ont à voir avec l'altruisme. Ainsi sentant l’odeur d’insurrection de la bourgeoisie qui s’est arrogé le rôle de dirigeante naturelle des autres classes sociales et qui prend ses forces depuis la base, les notables de l’Etat se sont alarmés et ont commencé à exhaler des relents méphitiques. La Momie Vallejo qui fleurait déjà à Apatzingán, (Aï !combien ne donnerait pas ce vieux pour ressembler ainsi, même un tout petit peu , au grand Vallejo, Don Demetriol !) demanda « l’aide » de Peña Nieto (de même que dans le cas de Atenco où les PRDistes Higinio Martinez et Nazario Gutiérrez, demandèrent « l’appui » du gouverneur de l’époque de l’état de Mexico… Peña Nieto ! pour qu’il réprime les attaquants communautaires. Qu’ils voient ce qui allait leur en coûter !)

Et ici, avec le même prétexte que celui utilisé dans la Nation de los Machetes, le même personnage au pouvoir - le polichinelle de Salinas, celui qui donna l’ordre à l’armée d’attaquer les Corps d’Autodéfense -  l’armée entra à Antúnez comme elle était entrée à Atenco, assassinant 4 personnes, et parmi elles, une enfant de 11 ans, selon les informations d’El Universal. Infâme ! Sans doute est-ce le sceau Peñanieto, la répression menée comme un malade. "Cependant, l’autodéfense de Antúnez", dit Estanislao Beltrán coordinateur général, "n’a pas rendu les armes, et ne les rendra pas à moins que ne tombent les chefs de l’organisation criminelle."


SOULEVEMENT POPULAIRE DEPUIS LES RESEAUX SOCIAUX ?


Face à cela, dans les réseaux sociaux a été répandue  - par de nombreux  fabriquants de légendes - une  image naïve : ce qui se produisait était un soulèvement populaire, un mouvement qui aurait grandit depuis la base, de même qu’à Cherán, et que nous sommes en guerre civile et à un pas de la révolution sociale. Non, mais c'est le danger : que les bases submergent les dirigeants, les entrepreneurs agricoles et éleveurs, et rapidement identifient clairement leur adversaire, disent NON aux partis politiques !, et propagent des autogouvernements exactement comme cela s’est passé dans le premier village qui a affronté les « méchants », à Cherán.

Ainsi, le gouvernement préfère avoir comme ennemi les Templiers qui finalement sont du lumpen prolétariat et donc alliés objectifs de la bourgeoisie qu’un peuple organisé qui dans la lutte pour la survie pourrait effectuer un saut qualitatif pour acquérir la conscience de classe.

Ceci est ce que redoute le gouvernement : que le peuple  de “corps” organisés en vienne à des assemblées communautaires et dépasse ses actuels dirigeants. Parce que l’évolution d’un peuple en arme et organisé est doublement dangereuse. Avec les autres, il sait où'il en est, car au contraire, ce ne sont pas les Templiers qui contrôlent le gouvernement, c’est lui qui reçoit l’aide des Templiers qui sèment la terreur et désarticulent les communautés. Ils sont comme cul et chemise. Si au départ le gouvernement a appuyé le Conseil d’Autodéfense, ce fut parce qu’il y avait des membres de la bourgeoisie qui faisaient du lobbying auprès de lui pour protéger leurs intérêts, mais ce mouvement qui s’étend dangereusement à travers les villages et les villes lui échappe. Pour cette raison d’ « allié » des forces d’autodéfense des municipalités, il en est venu à reprendre une posture « institutionnelle », « promettant » l’application stricte de la loi. Si, si…!.


DIFFERENCES ENTRE POLICE COMMUNAUTAIRE ET GROUPE D’AUTODEFENSE


Un fossé les sépare ! Il est important de ne pas assimiler ces mouvements d’autodéfenses avec les polices communautaires, comme celles de Guerrero, qui existent déjà depuis 18 ans, et qui ont énormément évolué. Actuellement on dénombre 24 polices communautaires qui appartiennent à la Coordination Régionale des Autorités Communautaires (CRAC),  et qui vont bien au-delà de l’autodéfense, ces polices s’inscrivent dans un projet de développement intégral auto-soutenable de la région et dans la création d’un système de justice unique en son genre, en plus il n’y a pas de dirigeants mais bien une structure horizontale et qui tente par tous les moyens d’éviter toute alliance avec le gouvernement. Ce qui les différencie des groupes d’autodéfense est leur système de justice et d’autorité communale. Il est clair que ces organisations incommodent le gouvernement de Guerrero. Par contre, il y existe d’autres polices communautaires qui sont plus proches du gouvernement comme c’est le cas de l’UPOEG, l’Union des Peuples et Organisations de l’Etat de Guerrero.

Tous ces groupes de base ont un dénominateur commun : ils sont le résultat de l’augmentation de la criminalité, des vols, séquestrations, assassinats, délits résultants du degré de pauvreté le plus élevé du territoire mexicain. A Michoacán, ils ont des origines similaires mais avec des différences sensibles. Ici intervient la délinquance organisée, les narcos, qui sont présents sur le territoire urbain et rural.


C’EST POUR CELA QU’IL Y A UNE DIFFERENCE DE NOM ET QU'ILS DOIVENT Ê TRE CONSIDÉRÉ AUTREMENT 

Les noms ont également leur raison d’être, les CRAC eux-mêmes refusent le nom de « groupes ou corps d’autodéfense » parce qu’ils incarnent des projets communautaires de base. Ils disent : « Nous ne sommes pas de l’autodéfense, nous sommes les institutions, donc les lois de Guerrero et l’article 169 de l’OIT (obligation de Consultation Préalable, Libre et Informée des Communautés Indigènes pour tout projet concernant leurs terres NdT) nous protègent », et en effet les polices communautaires sont reconnues par la loi dans cet Etat rebelle. 

Leurs instances de prise de décision sont les assemblées communautaires, et pour eux ces décisions comptent comme des règlements et des lois internes, c'est une structure  très différente des imberbes corps d’autodéfense michoacans. Vu sous cet angle, les noms ne sont pas innocents, chacun résulte d’un concept différent. Ce n’est pas la même chose : « police », « ronde » et « gardes communautaires », qui fondamentalement se maintiennent dans une indépendance par rapport au gouvernement, que « corps », « groupes » et « conseil d’autodéfense » qui font alliance avec le gouvernement et agissent conjointement avec lui, comme dans le cas qui nous occupe à Michoacán, quoiqu’à présent l’accord de coopération soit rompu - avec le même prétexte que celui utilisé à Guerrero - l'argument du gouvernement étant qu’il ne peut y avoir de civils armés.

Ainsi, tant que les organisations du peuple n’envahissent pas le territoire du pouvoir, elles sont tolérées. Mais quand l’organisation acquiert un caractère radical, immédiatement, on attribue des « séquestrations », « homicides » et autres délits aux membres de ces gardes communautaires, comme cela c’est passé avec les CRAC qui sont les organisations armées que combat le gouvernement parce que, du fait qu’elles cherchent l’autonomie et l’autogestion, elles sont incommodantes. Et leur membres sont emprisonnés comme le sont Nestor Salgado à Olinalá,  Gonzalo Molina à Tixtla et Arturo Campos de Ayutla, qui est également détenu.

C’est cela la logique du gouvernement. Les "corps d'autodéfense" ne seront pas désarmés à la condition de promettre de ne pas sortir du giron de l'état, ce qui veut dire : à condition qu'ils garantissent que leur organisation restera seulement d’autodéfense. Dès lors, on pourra affirmer que ceci n’est pas une guerre civile, ni un soulèvement populaire et encore moins le début d’une révolution sociale. Des secteurs de la bourgeoisie agraire ont vu leurs intérêts affectés de manière sensible et pour le moment cette définition est exacte : Corps d’Autodéfense.

Mais il serait bien que ces mêmes secteurs retournent leurs armes contre l’attaque délinquante de Peño Nieto contre le peuple mexicain.

 


Traduction Anne Wolff

Source en Espagnol :

Fuente: http://bit.ly/1dR3lsK

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 21:10

 

 

Sans que le gouvernement mexicain le sache, l’agence nord-américaine a scellé des alliances avec de groupes de narcos pour obtenir des informations clés sur leurs rivales et a de cette manière alimenté la violence.

Par Doris Gamora | El Universal/

     

MEXICO – Les agents antidrogues et de la justice des Etats-Unis ont négocié sur le sol mexicain avec les membres des cartels du narcotrafic pour obtenir des informations sur leurs rivales, ce qui a conduit à des saisies de chargements et des détentions, une situation qui a augmenté la violence dans tous le pays pendant le gouvernement de Vincente Fox et Felipe Calderón.

Selon les documents judicaires obtenus par El Universal, pendant une enquête d’une durée d’un an, avec plus de cent entrevues, Washington avait connaissance et autorisait ces réunions de procureurs et agents avec les narcotrafiquants. Les contacts ont commencé avec le puissant cartel de Sinoloa que dirige Joaquin « el Chapo » Guzmán recherché depuis son évasion en 2001 d’une prison mexicaine de haute sécurité.

Durant les gouvernements de Fox et Calderón, les procureurs fédéraux nord-américains et agents de la DEA se réunirent avec des trafiquants de drogues à Mexico. David Gaddis, alors directeur de la DEA, qui a  son siège dans la ville de Mexico autorisa ses agents à se réunir avec des membres des cartels sans en informer le gouvernement mexicain et ils permirent, par des accords écrits, que les narcotrafiquants continuent à opérer.

Entre 2000 et 2012, et en particulier entre 2006 et 2012, pendant le gouvernement de Calderón, les Etats-Unis établirent avec le Mexique des accords de collaboration sans précédent pour le combat du narcotrafic. En parallèle, ils menèrent une guerre secrète au moyen de leurs agents, qui se réunissaient directement avec les membres des cartels.

En juin 2009, un accord entre le Département de Justice et le Département de Sécurité Interne des Etats-Unis permis que, tant des agents de la DEA, que de l’Office de l’Immigration et des Douanes (ICE) disposent de l’autorité pour enquêter sur des suspects de narcotrafics à la frontière et au niveau international.

Sans la présence d’aucune autorité mexicaines, comme l’impose les accords binationaux, et sans en informer le gouvernement du Mexique, les agents ont construit un réseau d’informateurs de narcotrafiquants, qui ont signé des accords de coopération, sujets à résultats, pour qu’ils puissent en tirer des bénéfices futurs, parmi eux, l’abandon des charges aux Etats-Unis.

En certaines occasions les agents de la DEA ou du gouvernement des Etats-Unis fournirent des données obtenues lors de ces réunions, sans le signaler, au gouvernement du Mexique pour que les polices ou les militaires mexicains procèdent à des arrestations. Pendant la présidence de Calderón, 12 des plus importantes détentions furent provoquées par la DEA.

En Colombie, la DEA et autres agences étasuniennes obtinrent, il y a des années des informations d’organisations rivales du cartel de Medellin, de Pablo Escobar. Ce travail, réalisé en collaboration avec la police locale, dut qualifiée de « grand succès » par Myles Frechette, ex ambassadeur des Etats-Unis à Bogota. « Le problème du narcotrafic se poursuit en Colombie, mais nous avons obtenu la réduction du trafic de cocaïne et d’autres drogues », dit Frechette dans une entrevue avec l’Universal

Depuis les années 80, la DEA opère de la même manière tant en Colombie qu’au Cambodge ou en Thaïlande, et depuis plus de dix ans elle applique la même stratégie en Afghanistan, selon Edgardo Buscaglio, Professeur de l’Université de Colombie. « Il est évident que ce modus operandi implique une violation du droit international public, en plus d’ajouter d’avantage de combustible au feu de la violence, avec des violations des procédures régulières et des droits humains », dit Buscaglio.

Le cas qui établit en détail les tactiques des agents de la DEA lors de réunions à Mexico et de négociation avec des membres des cartels est le processus judiciaire qui se déroula dans un tribunal de Chicago contre Vincente Zambada Niebla, fils de Ismael “el Mayo” Zembada considéré comme le numéro Deux du cartel de Sinaloa. Ces réunions se réalisèrent en plus de 50 occasions en territoire mexicain, selon les documents judiciaires.

 

“Le gouvernement des Etats-Unis et ses agences ont une longue tradition d’accord de l’immunité à des criminels pour commettre des crimes en contrepartie d’informations reçues concernant d’autres criminels », dit la défense de Zambada Niebla.

Cette tactique, mentionne la défense, fut largement utilisée par le Département de Justice et ses agences dans « la guerre contre les drogues » sans que soient prises en compte les pertes de vies occasionnées ni l’évolution du trafic de drogue aux Etats-Unis.

 

En se basant sur ses conversations avec un autre agent et avec la direction de la DEA Manuel Castañón, qui fut partie dans le cas de Zambada Niebla, explique que la réunion initiale à Mexico avec les narcotrafiquants devait explorer une coopération potentielle. « Il est habituel que dans une rencontre initiale avec des potentiels accusés coopérants nous tentions de nous faire une idée de la majorité de ses conduites criminelles possibles et d’explorer quels types d’informations il pourrait procurer concernant les conduites criminelles des autres, nous parlons le moins possible et écoutons le plus possible » dit Castaño

Entre 2009 et 2011, la DEA établit aussi des contacts avec des membres notables des cartels du Golf et des Zetas. Sous le gouvernement de Enrique Peño Nieto le nombre d’agents de la DEA au Mexique diminua. Cependant on ignore si l’agence a maintenu les contacts avec les Cartels de la drogue en quête d’informations sensibles.

Traduction Anne Wolff

Source en espagnol

Publicado por Leandro Morgenfeld

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