Imaginez-vous. Imaginez-vous que vous êtes ce paysan, cet enfant, cette maman d’un pays dont le gouvernement est incompatible avec les « intérêts des Etats-Unis » dans le monde. Votre pays est riche en ressources, il se trouve en un lieu stratégiquement important… alors voici que des pays lointains dont les habitants ne vous connaissent pas plus que vous ne les connaissez, décident d’intervenir pour vous « protéger de vos tyrans » et vous imposer un modèle dont vous n’avez que faire d’autant qu’à vous petit paysan, artisan, habitants des espaces convoités qui n’étiez peut-être pas trop satisfait de ce que vous viviez avant, où peut-être ne vous êtes jamais trop posé la question et soudain vous êtes en guerre. « Ah… qui sont ces étasuniens, ces français, ces belges… qui débarque chez nous, qui nous déshabille, nous fouille au corps pour mieux nous protéger, qui tuent sans compter ceux qu’ils disent nos ennemis et ceux qui ne le sont pas… tombent les bombes et encore et encore, et cela fait tout de même autant de morts, qui perd ses enfants qui son frère, son époux …; tel autres y a laissé un bras, une jambe, la santé… mais ce n’est pas fini quand tout semble s’être calmé vient le prix le plus cher, le plus dur, le désespoir absolu, cet enfant qui devait grandir la guerre fini, espoir d’un renouveau, cet enfant n’est plus tout à fait un enfant mais bien un étrange petit être, innommable au plus strict sens du terme, il n’y a pas de nom pour ce fruit de la cruelle folie de ceux qui ne sont déjà plus humains. »
Imaginez que ce soit vous qui vivez toutes ces choses arbitraires et immondes. Ils ont tué plusieurs de vos proches, pas des guerriers, non des gens du petit peuple, comme vous, des enfants sont morts sous les décombres de leurs bombes… mais vous ne saviez pas encore…et alors tout ce qui vous reste d’espoir, de capacité à vous réjouir d’un évènement à venir, c’est cette naissance attendue qui en est la source. Mais vous ne saviez pas encore. Vous ne saviez pas que ces bombes apportaient, le pire, une longue et douloureuse agonie dans la durée, pour les siècles des siècles des siècles la fin de vos lignées. L’espoir est mort avec la naissance de l’enfant mutant. Et plus vous éprouvez pour lui de compassion horrifiée, plus grandit la haine de ceux qui se sont rendus coupables de cela. Demain on vous appellera terroriste, vous n’en aurez que faire, vous êtes déjà mort. Mais d’abord la vengeance. Je ne juge pas, je décris seulement, échos de paroles recueillies.
C’est de cela dont il est question et cela oui, je pense nous devons le redouter, nous avons semé l’horreur, forcément nous récolterons la haine. Seuls quelques êtres d’exception échappent aux lourds jougs de la revanche à prendre après avoir vu détruire tout ce qu’on chérissait et donnait sens à lavie.
Par nature, la "guerre contre le terrorisme" est une guerre sans fin
Alors que l’ancien juriste le plus important du Pentagone insiste sur le fait que la guerre doit être limitée dans le temps, les États Unis évoluent dans la direction opposée.
Par Glenn Greenwald, journaliste politique au Guardian, le vendredi 4 janvier 2013.
L’avocat général du Département de la Défense américain, Jeh Johnson, déclare que la responsabilité de la lutte contre al-Qaïda devrait être transférée aux organismes chargés de faire appliquer la loi dès lors qu’un "point critique" est atteint dans les actions engagées pour appréhender ce groupe.
Le mois dernier, l’ancien avocat général du Pentagone, Jeh Johnson, a prononcé un discours devant l’Oxford Union (Ndt : L’Oxford Union Society, communément appelée Oxford Union, est un forum de discussion fondé en 1823 et basé en Angleterre à Oxford qui jouit d’une réputation internationale pour la pertinence et la vivacité de ses débats) et a déclaré que la guerre contre le terrorisme devait prendre fin un jour ou l’autre :
"Maintenant que les opérations militaires contre al-Qaïda entrent dans leur 12ème année, nous devons nous demander comment on peut mettre un terme à ce conflit. La "guerre" doit être considérée comme une situation extraordinaire, non-naturelle et limitée dans le temps. Nous ne devons pas accepter que le conflit actuel, et tout ce qu’il implique, constitue une situation "normale". La paix doit être considérée comme la norme vers laquelle doit tendre en permanence l’humanité…
"Lorsqu’un certain nombre de membres d’al-Qaïda et des groupes qui lui sont affiliés auront été tués ou capturés et que ce groupe terroriste ne sera plus en mesure de préparer ou de lancer une attaque stratégique contre les États Unis, on pourra considérer qu’al-Qaïda est hors d’état de nuire."
Jeudi soir, Rachel Maddow interviewait Jeh Johnson sur MSNBC. Avant de démarrer l’entretien, elle a fait la remarque suivante :
"Quand prendra fin cette situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement ? Car si elle perdure indéfiniment – et je ne parle pas ici en tant que juriste, je parle juste en tant que citoyenne qui se sent moralement responsable des actes de mon pays – alors, sur le plan moral, cette situation ne peut pas être considérée comme une guerre. Et dans ce cas, notre pays est en train de tuer des gens et de les maintenir à l’écart du système judiciaire traditionnel d’une manière dont on ne nous pardonnera peut-être jamais."
C’est précisément le caractère « sans fin » de cette soi-disant "guerre" qui constitue l’élément le plus corrupteur et le plus menaçant de ce conflit, comme l’a expliqué Rachel Maddow. Et malgré les bonnes paroles de Jeh Johnson, cette "guerre" n’est pas prête de se terminer. Compte tenu de sa nature, c’est tout simplement impossible. Et pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil aux déclarations et aux actions de l’administration Obama.
En octobre dernier, Greg Miller, du Washington Post, a rapporté que l’administration américaine avait constitué une "matrice d’élimination" (Ndt : La "Disposition Matrix" est une base de données créée en 2010 et qui contient toutes les informations nécessaires pour trouver, capturer ou tuer les individus suspectés de terrorisme) pour déterminer comment se débarrasser des individus suspectés de terrorisme. La création de cette "matrice" est entièrement basée sur cette réalité : "Parmi les plus hauts responsables de l’administration Obama, il y a un large consensus autour du fait que de telles opérations se poursuivront pendant encore au moins une décennie." Comme dit Greg Miller : "Ce calendrier laisse entendre que les États-Unis ne sont qu’à mi-chemin de ce qu’on a appelé la guerre mondiale contre le terrorisme."
Les politiques successives adoptées par l’administration Obama pendant ces deux dernières années ne laissent aucun doute sur l’intensification, et non l’allègement, du dispositif militaire qui a sans cesse été renforcé durant la précédente décade. Au nom de la guerre contre le terrorisme, l’actuel Président a dilué les "Miranda Warnings" établis il y a plusieurs décennies (Ndt : Ces droits fondamentaux ont été institués suite à un procès entre l’État d’Arizona et Ernesto Miranda au cours duquel il s’est avéré que la Constitution n’avait pas été respectée. Depuis cette époque toute personne arrêtée doit être informée, avant son interrogatoire, qu’elle peut garder le silence, que tout ce qu’elle dira pourra être retenu contre elle et qu’elle a droit a un avocat) ; codifié un nouveau dispositif de détention "illimitée" sur le sol américain ; comploté pour transférer Guantanamo dans l’Illinois ; augmenté le secret, la répression et les restrictions de libération dans le camp [de Guantanamo] ; créé de nouveaux pouvoirs présidentiels autorisant l’assassinat, y compris de citoyens américains; reconduit le dispositif (institué par Bush et Cheney) de mise sur écoute sans mandat pour cinq années supplémentaires, ainsi que le Patriot Act (Ndt : Loi antiterroriste votée par le Congrès des États-Unis et signée par George W. Bush le 26 octobre 2001. Elle permet notamment de détenir sans limite de durée et sans inculpation toute personne soupçonnée de projet terroriste), sans une seule modification; et vient de promulguer toutes les nouvelles restrictions concernant la libération des détenus emprisonnés pour une durée indéterminée.
Est-ce que cela vous laisse à penser que le gouvernement envisage de mettre bientôt un terme à la guerre contre le terrorisme ? Ou est-ce que cela ne ressemble pas plutôt à un gouvernement travaillant fébrilement pour rendre permanents ces pouvoirs de détention, de surveillance, d’assassinat et de secret qu’ils ont justifiés par le terrorisme ? Sur tous ces points, Anthony Romero, le directeur exécutif de l’American Civil Liberties Union – ACLU (Ndt : L’ACLU – Union américaine pour les libertés civiles – est une importante association américaine basée à New York dont la mission est de défendre et préserver les droits et libertés individuelles garanties à chaque citoyen par la Constitution et les lois des États-Unis) a fourni une réponse jeudi dernier : "Le Président Obama a complètement raté le premier test de son second mandat, avant même son investiture. Sa signature signifie que les détentions illimitées sans charge ni procès, ainsi que les tribunaux militaires illégaux seront prolongés."
Il y a une bonne raison pour que les dirigeants américains pensent que la "Guerre contre le terrorisme" va durer indéfiniment : En fait, leurs propres actions garantissent que cela se produira. Dans le New York Times de ce matin, Matthew Rosenberg analyse ce que le gouvernement américain semble considérer comme l’étrange phénomène des soldats afghans qui attaquent les troupes américaines de plus en plus fréquemment et, ce faisant, découvre une réalité choquante : le peuple afghan a fini par détester ceux qui occupent et bombardent leur pays :
"De telles attaques internes, par les forces de sécurité afghanes contre leurs alliés occidentaux, sont devenues la nouvelle signature de la violence en 2012, selon les termes d’un ancien haut-fonctionnaire américain. L’augmentation du nombre de ces attaques est un signe très clair que le ressentiment des Afghans vis à vis des étrangers est devenu ingérable, et plusieurs officiels américains ont exprimé leurs inquiétudes quant aux effets négatifs qu’elles ont sur la mission d’entraînement qui est au cœur du plan de retrait américain en 2014 …"
"Mais derrière tout cela, plusieurs coalitions importantes et de nombreux représentants Afghans en arrivent à la conclusion qu’après environ 12 années de guerre, le regard que portent beaucoup d’Afghans sur les étrangers tends à refléter celui des talibans. L’espoir s’est transformé en haine, et certains trouvent là une raison de passer à l’action."
"Une grande part de ces attaques internes sont imbibées du discours de l’ennemi – le discours selon lequel les infidèles doivent être chassés – sauf que ces attaques ne sont pas perpétrées par l’ennemi" a déclaré un officier supérieur de la coalition qui a souhaité conserver l’anonymat vu le caractère sensible de ces attaques pour les Américains et les Afghans."
En d’autres termes, plus d’une décennie d’occupation et de brutalité dans ce pays ont amené un large pan de la population à adhérer aux idées des Taliban, dans la mesure où ces idées signifient : volonté des Afghans d’utiliser la violence pour forcer les Américains et leurs alliés à quitter leur pays. Comme toujours, les américains – à travers les politiques d’agression et de militarisme engagées au nom du terrorisme – fabriquent les vrais terroristes que ces politiques sont censées combattre. C’est un système parfait d’auto-perpétuation.
Il ne fait aucun doute que cette guerre va continuer indéfiniment. Il ne fait aucun doute que les actions américaines sont la cause de tout cela, le carburant qui alimente le feu. La seule question – et ça devient de moins en moins une question pour moi – est de savoir si cette guerre sans fin est le résultat escompté des actions américaines ou juste les effets indésirables d’un mauvais calcul.
Il est de plus en plus difficile de trouver des arguments en faveur de cette dernière éventualité. Les États-Unis savent depuis longtemps, et leurs propres études l’ont clairement démontré, que le terrorisme n’est pas motivé par "la haine de nos libertés" mais par la politique d’agression américaine dans le monde musulman. Ce lien de causalité n’est pas nouveau pour le gouvernement américain. Malgré cela – ou, plus exactement, à cause de cela – ils continuent avec les mêmes politiques.
Deviner les motivations d’un autre peuple est un exercice très difficile (déterminer nos propres motivations n’est déjà pas très facile). Cela devient encore plus difficile quand on essaye d’identifier les motivations non pas d’un seul acteur mais d’un groupe d’individus ayant chacun des motivations et des intérêts différents ("le gouvernement américain").
Mais ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que les responsables américains n’ont aucune raison de vouloir mettre fin à la guerre contre le terrorisme et de nombreuses et importantes raisons de vouloir la continuer. C’est toujours en temps de guerre que le pouvoir des hommes politiques est le plus fort et le moins limité. Cicéron, 2000 ans plus tôt, avait prévenu que "La guerre, c’est le silence du droit" (Inter arma enim silent leges). Dans son article N°4 du Federalist, John Jay (Ndt : Homme politique de la fin du 18ème qui a rédigé une partie des "Federalist Papers" – 85 articles – dans lesquels il critique l’organisation du gouvernement américain et propose un système plus centralisé et plus puissant) avait prévenu qu’en vertu de cette vérité, "les nations feront la guerre chaque fois qu’elles pensent obtenir quelque chose par ce moyen … pour des raisons et des objectifs purement personnels, comme la soif de gloire militaire, une revanche à prendre suite à des affronts personnels, l’ambition, ou des accords privés pour agrandir ou soutenir leurs familles ou leurs partisans."
Si vous étiez un leader américain, ou un membre important de l’État de Sécurité Nationale (ndt : Le National Security State est une doctrine établie par la loi sur la sécurité nationale de 1947 et qui s’appuie notamment sur une limitation de la démocratie – l’armée étant l’autorité suprême – et une obsession de l’ennemi), ou quelqu’un ayant des intérêts dans les industries militaires et de surveillance privées, pourquoi voudriez-vous que la guerre contre le terrorisme s’arrête ? Ça serait la pire chose qui puisse vous arriver. Car c’est cette guerre qui génère des pouvoirs sans limite, des secrets impénétrables, des citoyens qui ne posent pas de questions, et d’énormes profits.
Cette semaine, un juge fédéral a acté que l’administration Obama n’était pas tenue de répondre à la requête du New York Times et de l’ACLU qui demandent que soient rendus public les arguments juridiques du gouvernement permettant au Président de croire qu’il peut décider de faire assassiner des citoyens américains en dehors de toute procédure régulière. Tout en reconnaissant que sa décision était pernicieuse – "Le côté Alice-au-pays-des-merveilles de cette décision ne m’a pas échappé" et elle constitue "un véritable cas de Catch-22" (Ndt : Référence au roman éponyme de Joseph Heller. Ce terme est passé dans le langage courant et décrit une situation dans laquelle la seule solution possible ne peut être mise en œuvre à cause d’une circonstance inhérente au problème ou à cause d’une règle) – le juge fédéral a néanmoins expliqué que la cour fédérale avait construit un tel bouclier protecteur autour du gouvernement américain au nom du terrorisme que cela constituait pratiquement une autorisation illimitée à violer même les droits les plus élémentaires : "Je ne trouve rien dans l’arsenal juridique ou la jurisprudence qui autorise l’exécutif à proclamer comme parfaitement légales des actions qui semblent à première vue incompatibles avec notre constitution et nos lois tout en gardant secrètes les raisons qui l’ont amené à cette conclusion."
Pourquoi un membre du gouvernement aurait-il intérêt à mettre fin à cette aubaine génératrice de pouvoir et de profit qu’on appelle "la guerre contre le terrorisme" ? Jey Johnson a raison quand il dit que cette guerre doit se terminer rapidement, et Rachel Maddow a raison quand elle dit que si on ne le fait pas, tous ces meurtres, ces emprisonnements, ces invasions et ces bombardements effectués en dehors de toute règle et dans l’illégalité seront moralement indéfendables et historiquement impardonnables.
Mais l’idée même que le gouvernement américain puisse envisager de mettre un terme à tout cela est une chimère, et croire qu’ils pourraient le vouloir est un fantasme. Ils se préparent pour d’autres guerres sans fin ; leurs actions alimentent cette guerre ; et ils continuent à retirer d’innombrables profits de son prolongement. Seule une contrainte externe, venant des citoyens, peut rendre possible la fin de tout cela.