Au début, quand nous ne savions rien du projet politique dans lequel nous étions engagés, certainement. Et puis nous nous sommes longtemps demandé, comme tous les intervenants humanitaires, si les exactions et le chantage à l’assistance n’étaient « que » des excès de zèle individuels, comme nous le disaient les autorités, ou bien une politique. Nous étions dans le brouillard et le travail était exigeant.
Mais lorsqu’il est devenu clair que nous étions embarqués dans une entreprise stalinienne de remodelage chirurgical de la société éthiopienne, il ne s’agissait plus de brouillard mais d’aveuglement volontaire.
Dans ces conditions, la responsabilité morale des ONG me semble plus lourde que celles des fonctionnaires éthiopiens chargés de la mise en œuvre des déplacements de population. Eux, en effet, risquaient leur vie s’ils désobéissaient. Pas nous. Nous ne voulions que le bien des gens auprès de qui nous nous étions portés, mais nous coorganisions de fait leur déportation en acceptant de poursuivre le travail.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lorsque vous avez visionné toutes les archives du procès Eichmann en vue de la réalisation du Spécialiste ?
Beaucoup de choses ! Mais si je ne devais retenir qu’un moment, ce serait celui où Eichmann dit à peu près : « Après tout, c’était l’intérêt commun des Juifs et des Allemands que les trains arrivent rapidement à Auschwitz. » Il se défend, bien sûr, mais justement : l’imparable abomination de cet énoncé factuel est l’essence même de la banalité du mal, telle que je comprends cette idée.
Cette logique se manifeste-t-elle encore aujourd’hui ?
On trouvera sans peine des équivalents de comportements mais je n’en ferais pas un cadre d’analyse ; ne serait-ce qu’en raison du caractère obscur de cette formule. Davantage que la banalité du mal, c’est le processus de massification, autre notion dont Arendt a fait grand cas, c’est-à-dire d’atomisation individuelle, d’éclatement de la société en des entités séparées, qui me semble être la question brûlante de notre temps. Le chômage de masse, l’insolence de l’extrême richesse rapportée à la pauvreté croissante, tout ceci constitue une violence potentiellement intenable.
L’accélération du temps que nous sommes en train de vivre vous paraît-elle participer de ce processus ?
L’urgence est le moment où il est légitime et nécessaire de suspendre la pensée pour agir selon des procédures fixées à l’avance. C’est en cela qu’un service d’urgence est efficace. Mais chacun des gestes faits procède d’une pensée préalable. Ce ne sont pas des robots qui prennent en charge une hémorragie grave ou un accident.
L’enjeu n’est donc pas de décider que l’urgence va être désormais traitée sur le mode de la délibération. Ce n’est pas ce qu’on veut quand on est soi-même le sujet de cette urgence. L’enjeu est de savoir ce qui est urgent et ce qui ne l’est pas. On peut constater au quotidien l’abus de la notion d’urgence pour couper court aux questions, à la réflexion critique. Faire toujours plus de choses en toujours moins de temps nous met dans une constante sensation de course par rapport au temps.
Plus nous nous dotons de ces instruments qui nous servent à gagner nous temps, plus nous nous installons dans la sensation accablante d’être toujours en retard. La capacité à maîtriser un nombre toujours plus grand d’informations, qui est censée nous mettre dans une situation d’observateur surplombant, nous écrase. D’une manière ou d’une autre, il va bien falloir ralentir !