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La bête est blessée, elle saigne. Le déclin du « leadership » américain selon Paul Kennedy, Joseph Stiglitz, Paul Krugman, Michael Elliott et John Gray . - The Show Must Go On



 

 

L’Occident est en train de perdre sa centralité dans l’histoire mondiale

Wataru Hiromatsu (Philosophe japonais)

 

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Dans les années quatre-vingt, après une longue étude couronnée d’un remarquable ouvrage de plus de 700 pages [1] , l’historien britannique Paul Kennedy, loin de l’exaltation d’un Francis Fukuyama [2], avait conclu au déclin imminent des Etats-Unis après seulement vingt ans. À cette époque, la meute fascinée par le « rêve américain » devait lyncher et mépriser toute observation « pessimiste » et « trouble-fête ». Les médias ont très vite condamné P. Kennedy à l’oubli. On préférait à ses analyses les foutaises des F. Fukuyama et S. Huntington. Deux « penseurs » américains qui voulaient préserver au « Totem » sa sacralité et son éclat divin.

 

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Paul Kennedy n’a rien d’un Nostradamus ou d’un Paco Rabanne [3], c’est un historien qui maîtrise très bien sa discipline. En travaillant sur l’histoire des grandes puissances durant les cinq derniers siècles, il a compris la relation d’équilibre et de déséquilibre entre l’économie d’un empire et le budget de ses engagements militaires à l’étranger. Si une économie n’arrive plus à financer ses croisades militaires dans des pays et colonies lointains, c'est-à-dire un déséquilibre entre ses fins hégémoniques et ses moyens de plus en plus précaires, c’est le début du déclin tout simplement. Les dépenses militaires excessives étant le trou noir et le piège de toute puissance prétentieuse.

 

L’empire américain n’était pas menacé tant que son expansionnisme et ses dépenses militaires étaient couverts par une économie solide et un budget « raisonnable » par rapport au PIB. Mais comme l’explique P. Kennedy « Être le numéro un mondial en dépensant beaucoup est une chose ; rester à moindre coût l’unique superpuissance du globe est proprement incroyable » [4]. De Louis XIV à Georges W Bush, la débâcle est toujours la conséquence de la même démence mégalomane.  

 

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« VENI, VIDI, VICI », « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu » s’exclama Jules César après avoir écrasé l’armée de Pharnace II fils de Mithridate. Une phrase qui symbolise depuis toute victoire rapide, éclatante et humiliante. En 1991, les américains et Bush père, avaient annoncé au monde la même « nouvelle ». Mais les leçons de l’histoire nous ont appris que « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu » a aussi une suite fatale « je suis rentré chez moi, je me suis glorifié, j’ai fait la fête, je me suis endormi tard et je me suis réveillé trop tard ». De 1990 à 2001, les américains semblaient vivre sur une autre planète, laissant aux fameuses doctrines (Doctrine Powell, Doctrine Clinton etc.) et à la secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Madeleine Albright, le soin d’impressionner le monde « we are the indispensable nation (…) we stand tall and hence see further than other nations » (nous sommes la nation indispensable (…) nous sommes haut et voyons donc plus loin que les autres) [5] . L’arrogance et la frénésie. 

 

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Après le 11 septembre 2001, la bête s’est réveillée blessée. Tel un taureau de la corrida, à force de s’agiter et d’agiter son messianisme dans tous les sens, elle perdait encore de son précieux sang. Car comme l’écrit le philosophe Manuel de Diéguez dans son dernier texte paru hier « il ne suffit pas d'armer Lucifer d'une ubiquité moderne du marché du Mal et de lui forger le mythe d'un Terrorisme mondial pour se changer en croisé crédible du commerce planétaire de la sainteté démocratique » [6].  Il a fallu trois ans seulement aux « surexcités » néocons pour s’embourber « majestueusement » en Afghanistan et en Iraq et dépenser aujourd’hui  plus de quatre milliards de dollars par mois juste en Iraq, ce qui élèverait selon Joseph Stiglitz et Linda Bilmes, les dépenses américaines sur cette guerre inutile et mensongère à plus de 3000 milliards de dollars [7]. Une hémorragie.

 

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Le 23 mai 2008, le prix Nobel d’économie avait déclaré dans un entretien  « Enfin, dernière chose : au moment du premier choc pétrolier, dans les années soixante-dix, le pays a basculé dans la récession, avec son cortège de problèmes. Cette fois-ci, on a crû y échapper parce que la Réserve fédérale a cherché à contrebalancer les effets négatifs de la guerre : elle a maintenu les taux d'intérêt à un niveau très bas. Elle a encouragé une consommation financée par l'emprunt. Notre pays a vécu sur de l'argent emprunté et sur du temps emprunté. Jusqu'à la crise des subprimes. Nous n'avons pas encore payé les coûts financiers complets de la guerre : nous allons les payer dans les années qui viennent... »

 

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Depuis, tout semble s’être accéléré et l’Amérique est aujourd’hui au bout de la faillite. Un « carnage financier » qui s’étend jour après jour et devient de plus en plus terrifiant et abyssal comme vient de s’alarmer Paul Krugman, prix Nobel d’Economie en 2008 [8].  Si l’empire capitule financièrement, il capitulera inévitablement militairement dans les quelques décennies à venir. Malheureusement, sa chute, comme la chute de l’URSS, coûtera à notre planète des milliers de victimes innocentes, « dommages collatéraux » des guerres civiles, des conflits régionaux et de la famine, conséquences directes du vide et du déséquilibre laissés dans les quatre coins du globe.

 

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« Untrustworthy and dangerous » (peu fiable ou indigne de confiance et dangereuse) voilà à quoi se résume aujourd’hui la réputation de cette « grande puissance » après la crise financière selon Michael Elliott. Le journaliste a publié le 23 octobre sur les colonnes du TIME un long et intéressant article sur le leadership américain perdu. [9]

 

Fasciner et intimider le monde par sa « magie » de « démocratie », de « liberté » et de « modernité », est un pari perdu aujourd’hui au niveau mondial. Seuls les pays occidentaux s’accrochent encore à ce leadership déchu, par vassalité et subjectivité. Michael Elliott termine son article en reconnaissant que l’Amérique a totalement perdu son « monopole de la modernité » au profit d’un pays aussi moderne et fascinant que la Chine. Et John Gray après avoir tracé les contours de cet « Armageddon  économique », de trouver symboliques les premiers pas des astronautes chinois dans l’espace alors que le secrétaire américain au Trésor est à genoux « How symbolic yesterday that Chinese astronauts take a spacewalk while the US Treasury Secretary is on his knees » [10].

 

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La modernité, la vraie, doit être le propre fruit du patrimoine, de la culture et de la civilisation de chaque région. La greffer ou l’agrafer de l’extérieur avec violence, coups d’Etat, massacres et embargos, voilà le « cauchemar américain » que nous vivons tous aujourd’hui. Nous voulons tous être modernes, ouverts et prospères, mais nous voulons le faire avec dignité et avec nos propres moyens et génie. Désormais, c’est à la Chine et aux autres prochaines puissances de méditer là-dessus.

 

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[1] Paul Kennedy : The Rise and Fall of the Great Powers. Vintage, 1 Edition. January 15, 1989. Traduction française par Marie-Aude Cochez et Jean-Louis Lebrave : Naissance et déclin des grandes puissances. Transformations économiques et conflits militaires entre 1500 et 2000. Editions Payot, 1989
[2] Dans son célèbre ouvrage : The End of History. The National Interest. 1989. Trad : La fin de l’Histoire et le dernier homme. Ed Flammarion. Paris 1992.
[3] Deux personnages connus pour leurs prédictions apocalyptiques. Le premier (1503 - 1566) était médecin et apothicaire, le second est un célèbre couturier d’origine espagnole… 
[4] Paul Kennedy : « Une suprématie militaire sans précédent ». Courrier international, n° 597,11 avril 2002.
[5] Cité par Mehdi Elmendjra : Humiliation à l’ère du méga impérialisme. 1ère  édition. Imprimerie Najah ELJADIDA. Casablanca 2003. 
[6] Manuel de Diéguez : « La politique est-elle un emploi ou un appel ? Helmut Schmidt, Ausser Dienst, eine Bilanz (éd. Siedler, Stuttgart 2008) ». Lire aussi « L'empire américain s'est déjà effondré ..." Manuel de Diéguez est interviewé par l'Ambassade d'Iran le 17 mars 2007 ».
[7] Lire Joseph Stiglitz and Linda Bilmes : « The three trillion dollar war. The cost of the Iraq and Afghanistan conflicts have grown to staggering proportions» Joseph Stiglitz et Linda Bilmes ont depuis publié un livre : The Three Trillion Dollar War : The True Cost of the Iraq Conflict Editions W. W. Norton.  Version française : Une guerre à 3000 milliards de dollars. Edition Fayard. 2008.
[8] Lire Paul Krugman : « The Widening Gyre »  . The New York Times. October 26, 2008 ; Paul Krugman : «Edge of the Abyss » . The New York Times. October 2, 2008  
[9] Michael Elliott : « America: The Lost Leader ». TIME. Thursday, Oct. 23, 2008. Voir aussi Michael Elliott : « American Leadership, a Casualty of the Meltdown ». TIME. Wednesday, Oct. 01, 2008
[10] John Gray : « A shattering moment in America's fall from power ». The Observer. Sunday September 28 2008
© Photo: AP. Corrida à Mexico City.

© Dessin de Ma

 

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par Chahid  


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