27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 09:10

 

par Anne Wolff

Voilà les Amis, je m’étais promis d’écrire bien d’avantage… de dire ce que j’avais à dire… or je suis en ce moment, celui de faire le bilan de ma vie sans résidence fixe, un an et demi de « petit voyage » dans le monde des sans-toit et de ceux qui les hébergent, des expériences et connaissances acquises en matière de droit au logement, de celle tristement vécue : cette dégradation rapide de certaines personnes qui comprennent que n’ayant pas de place dans la société, elles n’ont plus non plus beaucoup de place dans le monde car la confiscation de l’espace public ou sa sécurisation à outrance ne laisse pas beaucoup de place au clochard et au vagabond, aux nomades en tous genres pour étaler leurs pénates…

Pour ceux qui connaissent ce blog depuis ces débuts, ils savent que cette question de la sédentarisation forcée des peuples et personnes nomades que nécessite la globalisation, pour des raisons de facilité de contrôle surtout, m’interpelle à plus d’un titre. Nomades de cœur, d’âme je l’ai été aussi de fait. Ainsi ma tribu dont aujourd’hui les survivants se sont dispersés et souvent fixés aux quatre coins de la planète a-t-elle arpenté le monde.

Nous nomades et voyageurs ressentons avec plus d’acuité que d’autres cette continuelle confiscation de territoire qui réduit nos espaces de liberté et condamne beaucoup de voyageurs à la clochardisation. Nous mesurons les effets pervers de lois qui « protègent le consommateur.

Un exemple : dans les années 70, nous pouvions trouver à Bruxelles de grands appartements bon marchés et sans contrats qui nous lient dans le temps. Cela permettait de recevoir les copains sans se marcher sur les pieds ou de leur refiler l’appartement alors que nous partions vers de nouvelles aventures. Puis viennent le déblocage des loyers et les baux même implicites deviennent des 3-6-9 qui nous lient à un lieu. La crise du logement qui viendra plus tard - et s’accentue aujourd’hui de manière dramatique - nous compliquer encore les choses. Nombre de mes connaissances ont changé de vie, elles se sont sédentarisées par peur de perdre leur logement et de n’en point retrouver à leur retour. De voyageur devenir "clochard(e)", c’est un pas que certains ne franchissent pas.

 A l’époque aussi une multiplicité de boulots temporaires que nous pouvions retrouver au gré de nos besoins pour les périodes qui nous convenaient, fluidité, oui, mais en notre faveur cette fois. Il nous restait quelques activités saisonnières qui depuis se sont vues drastiquement réduites, concurrence des machines, d’une main d’œuvre au rabais ou de nouveaux pays d’Europe qui créent sur de nombreux marchés les condition d’une concurrence déloyale. Déloyale du moins dans les termes d’une conquête de droits qui fût menée tambour battant pendant plusieurs décennies pour se voir réduites sous nos yeux ébahis. Quand nous avons enfin compris ce qui se passait et dépassait notre entendement de l’époque, il était trop tard. C’est alors que nous aurions dû agir, mais le système nous avait opposé un arsenal de démobilisation qui nous a fait perdre notre vigilance.

Beaucoup d’entre nous se sont écarté des mouvements en cours car si nous avions compris à quel point nous étions manipulés et utilisés au service de causes qui n’étaient pas les nôtres (voir Gladio et la stratégie de la tension), nous avions aussi une confiance naïve et démesurée dans les ressorts de la démocratie en vigueur, lieu de conquête croissante de droits. Or vers 1975 commence un renversement que nous percevons comme une crise passagère, je ne suis pas la seule à être aveugle et leurrée par la stratégie du système qui commence à se mettre en place dans une crise qui n’aura pas de fin mais de  continuelles réitérations et aggravations, une crise structurelle, la crise comme mode d’être du capitalisme global.

A partir de là notre chemin est balisé de leurres et d’illusions, nous vivons dans la continuité du devenir d’un monde imaginaire alors que d’autres ont coudés nos devenirs. Par notre inertie nous avons forgés les chaînes de nos propres destins. Nous en avons conscience aujourd’hui et des conséquences dramatiques que cela implique pour le monde dont nous avons suivi l’évolution d’un œil distrait sans comprendre ce qui se passait sous nos yeux. Et quand nous comprenons enfin, éveil des consciences, c’est en termes de « Arrêter les dégâts que nous puissions commencer à réparer ». Nous nous sommes endormis bercés par le rêve d’un monde à venir pendant qu’un autre prenait place et le cauchemar commence avec notre réveil. Dans quel monde sommes-nous ?

Ce blog est devenu bien brouillon, surtout ces derniers temps où il mêle des recherches de fils conducteurs, des observations de terrains des résultats de recherches, toujours hybrides. Voilà un des mots clés pour une aventure à venir : hybride. Nous sommes dans un monde où prolifèrent les hybrides, et c’est une des causes de cette confusion généralisée que j’évoquais précédemment. Cette notion je l’ai retrouvé dernièrement dans la notion de forums hybrides proposés par Isabelle Stengers et développée par la Coordination des Intermittents et des Précaires. Hybrides, c’est aussi la question des alliances si complexe que dans un mouvement comme celui des Indignés certains redoutent la récupération par l’extrêmes-droite, dont on sait qu’elle fait aujourd’hui de gros efforts pour introduire un peu de subtilité (hybridation) dans son discours. Du moins une partie d’entre elle, et c’est la plus dangereuse.

Il est effrayant de voir que des personnes qui semblaient lucides et prêtes à se lutter pour un monde plus doux et plus heureux se laissent soudain séduire par une Marine Le Penn ou un Soral, ce spécialiste des positions hybrides mais qui ne résistent pas à un examen un peu approfondi et débouche sur une France repliée sur elle-même dont rien n’entre ni ne sort. Et au-dedans des processus d’intégration nationaux décrits avec beaucoup d’humour par  Fatouche Ouassak Humour : Pourquoi je soutiens Alain Soral - Le blog de Anne Wolff   . Et pour ce qui est de succomber aux leurres de l’extrême-droite, comme nombre d’autres pays d’Europe la Belgique n’est pas à la traîne. Et les plus « démunis » sont souvent ceux qui jouent le jeu avec le plus de conviction, car se sentant les plus menacés par une immigration massive en grande partie « illégale ». Tout cela ne va pas sans une stratégie médiatique qui donne à penser que l’état se soucie plus et dépense plus pour résoudre des problèmes de sans-papiers que ceux des pauvres nationaux… alors les tensions montent et le racisme ordinaire de même. Et ainsi petit à petit mais de plus en plus vite se constitue le terreau où prend racine la dictature.

J’ai publié quelques articles en vrac concernant les dérives vers les travaux forcés pour "inemployés" de l'Europe mais n’ai pas retrouvé ces textes forts intéressants qui évoquaient des débats étasuniens destinés à faire passer la notion de travail obligatoire dans le quotidien du pays. Ce que je veux mettre en évidence c’est que les pays où se produisent de telles dérives aujourd’hui, le font dans le cadre d’un programme plus vaste de mise à l’emploi au service du capitalisme de tous les « improductifs » de l’occident et ce dans des conditions similaires ou proches de celle de l’incarcération.

Il y  a une seule réponse constructive à cet état de fait. La reconstruction d’une économie « non marchande » (je n’ai pas de meilleur terme en ce moment). J’ai trouvé un texte hier où il était question de se retrousser les manches, une expression que j’emploie de plus en plus souvent, il est question aussi de « faire son pain à la sueur de son front ». Et quiconque c’est approché du four connait la sueur comme quiconque a fait son pain connait ce plaisir d’en savourer la première bouchée prélevée sur la miche encore chaude. Car s’il est ici question de travail, c’est en terme de bonheur partagé, et non d’oppression, de travail confisqué… car c’est bien de cela qu’il s’agit d’un seuil passé pour un phénomène déjà scandaleux : la confiscation des fruits du travail des producteurs transformés en Profit pour quelques-uns.

L’alternative est claire : soit nous nous donnons (nous tendons à nous donner) les moyens de construire nos propres circuits économiques répondant à tous nos besoins sans avoir à se servir des produits du système, soit nombre d’entre nous se verront mis de force à l’emploi dans des conditions telles qu’il nous sera difficile de résister. Et la troisième possibilité, elle se retrouve dans les zones de débrouille et de délinquance, souvent voisines mais pas toujours confondues.

Et pour commencer, « il nous faut des lieux pour habiter le monde » !

 

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"Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […].

Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma."

 

Gilles Deleuze, février 1977.

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