15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 15:38

 

SOURCE : Site de l'Offensive Libertaire et sociale



Les gangsters qui ont semé la terreur en Belgique en 1982 n’ont jamais été démasqués. Il semble bien que les « tueurs fous » du Brabant Wallon ait été un épisode de plus dans la « stratégie de la tension » qui a traversé le Plat pays à cette époque. Le mouvement ouvrier belge et les indépendantistes congolais, en particulier, ont payé le prix fort de cette politique guerrière orchestrée par les services secrets étasuniens.

En acceptant de rédiger un article sur les « tueurs du Brabant wallon » qui avaient sévi en Belgique dans les années quatre-vingt, je ne savais pas que j’allais mettre ma naïveté à rude épreuve. Oui, la Belgique, une « démocratie » modèle au c�ur de l’Europe civilisée, avait vu fleurir des méthodes qui font surtout penser aux techniques les plus brutales des escadrons de la mort en Amérique latine. J’allais rencontrer une Belgique sous-terraine, dont les « tueurs fous » du Brabant n’étaient que la pointe d’un iceberg de glace et de sang.

Ce qui allait particulièrement me choquer, c’était finalement la victoire obtenue par la stratégie de la tension : installer un capitalisme de marché verni de démocratie pro-américaine au pays de Magritte et d’Ensor. Une monarchie collaborationniste

Après la Seconde Guerre mondiale, la peur des succès de la résistance communiste en Belgique et l’énorme prestige de l’URSS prennent la bourgeoisie belge à la gorge. La classe sociale qui domine la Belgique semble céder à une sainte panique. Déployant toute son énergie pour désarmer la résistance, non sans mal d’ailleurs, les tenants de l’ordre capitaliste se rendent compte qu’une stratégie passive ne sera pas suffisante.

En effet, à la Libération, l’image et l’autorité de l’État sont passablement écornées. La monarchie, outil-clé de l’establishement catholique dans sa domination des masses, est complètement discréditée par l’attitude plus qu’ambiguë du roi Léopold III lors des années noires du IIIe Reich. Le POB, ancêtre du PS, et principal ciment entre la classe ouvrière et l’État, est lui aussi fragilisé par l’attitude de son chef, Henri de Man, qui accueillit, en 1940, les nazis dans Bruxelles en libérateurs de la classe ouvrière. Sans commentaire. Un boulevard est ouvert aux formations radicales et anticapitalistes. Les tenants de l’ordre social le savent. Ils ne vont pas se contenter de rester au balcon. La stratégie de reconquête pour sauver l’ordre des choses sera simple. Dans un premier temps, il s’agira de s’appuyer sur les forces américaines sur place qui vont imposer différentes mesures officielles, comme le plan Marshall pour entamer la souveraineté et l’autonomie des pays européens.

La carotte : Le plan Marshall

Insidieusement perçu comme une aide à la reconstruction de l’Europe dévastée, ce plan s’inscrit dans la logique américaine de colonisation du vieux continent pour contrer le péril rouge. Il en sera la carotte et « la plus grande opération internationale de propagande en temps de paix ».

On oublie aussi souvent que ce plan sera un des plus puissants vecteurs de l’établissement de la société de consommation en Belgique, dont le but politique est de créer une démocratie de consommateurs, c’est-à-dire une masse d’individu-e-s dont le but est de posséder des objets décrétés utiles et d’éradiquer au maximum tout sentiment d’appartenance à une classe sociale, a fortiori populaire. Ceci en isolant les individus dans l’océan glacé de la consommation. Ludwig Erhard, le père du « miracle économique » allemand, le comprenait bien : « Chaque citoyen doit avoir conscience que la liberté de consommer et la libre entreprise dans le domaine économique sont des droits fondamentaux et inaliénables, dont la violation devrait être punie comme constituant une attaque contre notre ordre social. »2. La messe est dite.

Donner une base légale à l’intervention américaine

Le pacte de l’Atlantique qui sera signé le 4 avril 1949 par les pays européens dans la sphère d’occupation américaine a un but limpide : protéger les pays occidentaux d’une agression extérieure (soviétique, bien entendu), mais ce que la plupart ne voient pas, c’est que ce pacte est une grave atteinte aux libertés démocratiques des populations européennes. Le terme agression extérieure se rapporte aussi aux grèves dirigées par le PC, considéré comme la cinquième colonne d’une puissance étrangère� On imagine sans peine les dérives. Le pacte justifie ouvertement une intervention américaine dans la lutte d’un pays comme la Belgique contre la subversion. La souveraineté de la Belgique devient une farce.

Le bâton : la guerre secrète

À ces stratégies ouvertes de l’impérialisme étasunien va s’ajouter un appel de la bourgeoisie catholique belge à toutes les énergies, mêmes les plus compromises dans la collaboration, pour combattre l’émergence des forces révolutionnaires. Une importante campagne de « communication » anticommuniste va s’ensuivre. Elle va submerger le pays3. La bourgeoisie catholique a soif de revanche. À la Libération, le roi des Belges est persona non grata en Belgique, signe que le rapport de force est en faveur des communistes et autres forces républicaines. En collaboration complète avec les Américains et les forces atlantiques qui vont bientôt se retrouver sous le signe de l’Otan sont envisagées et mises en route de nouvelles formes de défense non conventionnelles, créant sur le territoire un réseau occulte de résistance destiné à �uvrer en cas de révolution sociale, à travers la récolte d’informations, le sabotage, la propagande, la contre-guérilla. Ces réseaux clandestins (que l’on va appeler « Stay Behind ») s’imposent de revoir toutes les dispositions en matière de guerre non orthodoxe et de promouvoir toute initiative propre à vérifier, tant sur le plan politique que sur celui de la technique militaire, l’actuelle utilité et la validité des systèmes de protection de l’ordre établi. De quoi trembler.

Passage à l’acte

En 1950, la Belgique est au bord de la guerre civile. La question du retour de Léopold III sur le trône divise de plus en plus le pays. Entre août 1945 et mars 1947, une coalition socialistes-communistes, opposée au roi, dirige le pays. Après les élections de 1949, une coalition entre sociaux-chrétiens et libéraux se met en place. Ce gouvernement organise une consultation populaire sur le retour du roi en mars 1950. Le résultat est que 57,68 % des Belges se déclarent pour le retour du roi, mais une fracture apparaît : si 72,2 % des Flamands se montrent favorables au retour du souverain, 58 % des Wallons y sont opposés.

Les élections de juin 1950 amène les sociaux-chrétiens du PSC seuls au pouvoir. Ils mettent fin à l’impossibilité de régner du roi. Léopold III revient à Bruxelles le 22 juillet. La réaction à cette décision est violente dans les bassins industriels wallons, et surtout dans la région liégeoise. Le 30 juillet 1950, trois ouvriers sont abattus par la gendarmerie lors d’une manifestation à Grâce-Berleur, dans la banlieue liégeoise. Une immense marche insurrectionnelle est organisée sur Bruxelles mais, la nuit qui précède, Léopold III abdique. Croyant la victoire arrivée, le mouvement se démobilise, mais Léopold III n’a fait qu’abdiquer en faveur de son fils, Baudouin. Lors de sa majorité, celui-ci devient, le 17 juillet 1951, Baudouin Ier. La réaction parvient à sauver la monarchie. Les réseaux anticommunistes atlantistes en liaison avec les mouvements léopoldistes catholiques vont s’organiser durablement et dans le secret pour éviter qu’une telle situation se reproduise. Ils décident de poser un acte fort. Le vendredi 18 août 1950, le président du parti communiste est abattu devant chez lui de plusieurs balles dans la tête. Lahaut était plutôt un président atypique. Loin d’un personnage comme Thorez, il représentait plutôt l’aile gauche du PC. C’était clairement l’homme à abattre. Sa liquidation avait une signification politique immense car il représentait la tradition de lutte ouvrière dans ce qu’elle est a de plus dure, de plus radicale. Son meurtre n’a jamais été élucidé.

Le Congo et la triple alliance

On peut donc clairement distinguer une alliance entre les forces pro-américaines, les milieux catholiques réactionnaires et le grand capital belge, dont le but est le maintien de l’ordre social à tout prix. Ce front sera à nouveau sur la brèche avec l’inévitable indépendance du Congo belge qui se dessine et qui aboutira en 1960. Ne pouvant se résoudre à perdre ce joyau colonial au détriment des indépendantistes congolais, les réseaux Stay Behind vont travailler à tisser des liens avec une bourgeoisie compradore sur place et à organiser à nouveau le meurtre politique. Patrice Lumumba, jeune président de la nouvelle république du Congo, en fera les frais. Il sera sauvagement assassiné en présence d’agents belges4. Ce qui fera dire à Colette Braeckman : « On sait désormais que l’entreprise de déstabilisation de Lumumba fut mené avec l’aval de la Belgique officielle, dont le Parlement vota des fonds secrets à cette fin. Mais le rapport (sur l’assassinat de Lumumba, NDLR) confirme aussi, fût-ce discrètement, l’existence d’une autre Belgique, méconnue, à moitié immergée. On y devine le revers de ce pays qui n’est bon enfant qu’en surface, où un apparent désordre, (�) masque imparfaitement une réalité plus inquiétante : une Belgique où l’on est capable de tuer puis d’observer, des décennies durant, la loi du silence. »5 La Belgique va sauver l’essentiel en transformant le Congo indépendant en État néocolonial au service des intérêts économiques des multinationales belges ou autres.

Le ventre mou de l’Europe

La grande grève de 1960-1961 qui éclate va continuer à inquiéter les milieux atlantistes qui verront dans la Belgique un pays fragile au « ventre mou ». Le pays est à nouveau au bord de l’émeute et des ouvriers sont tués lors d’affrontements avec les forces de l’ordre. Selon la conception de l’État et de l’Otan, la Belgique doit se muscler. Carrefour au c�ur de l’Europe, au centre d’un noyau de communication majeur pour le système capitaliste européen (à l’intersection entre Anvers, l’Angleterre, la Ruhr et la France), la Belgique est le siège de plusieurs bases américaines, dont une équipée d’armes nucléaires. Bruxelles, sa capitale, est le siège de l’Otan et des institutions européennes, elle est trop stratégique pour la laisser au c�ur d’une zone d’instabilité politique. Les réseaux mis en place doivent servir à stabiliser le pays et ils vont prendre leur temps. Dès cette époque, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement très droitier et l’émergence d’un large mouvement pacifiste contre l’implantation de missiles nucléaires américains (300 000 manifestants à Bruxelles) va faire entrer la Belgique dans une période de déstabilisation qui va la pousser au bord du coup d’État fasciste.

Les tueurs entrent en scène

Dès le début des années quatre-vingt, les signes avant-coureurs ne trompent pas : des individus d’extrême droite incendient les locaux de Pour, un hebdomadaire très à gauche6. Ce dernier avait dénoncé, photos à l’appui, des man�uvres militaires de néonazis dans les Ardennes, à proximité de bases de l’armée belge et souligné le laxisme de la justice. Au même moment, des activistes d’une autre milice néonazie, le Westland New Post, dérobent des télex de l’Otan classés top secret et ceci, pour démontrer les faiblesses de l’État. À la même période, des gendarmes sont la cible d’attentats à l’explosif et certains, qui travaillaient avec les services secrets américains, sont mouillés dans des trafics majeurs de drogue.

Le Parti social-chrétien voit se créer, en son sein, le Cepic, un groupe qui rassemble la droite dure du parti et qui réunit des militaires, des gendarmes, des magistrats et des hommes politiques. Le Cepic se définissait comme un mouvement politique « en réaction à l’organisation et à la structuration de l’aile démocrate-chrétienne » (centre-gauche) du Parti social-chrétien. Constitué de différents courants réactionnaires (conservateur, bourgeois et national-libéral) du PSC, il fut actif de 1972 à 1982. Ses animateurs, qui se retrouvaient au Cercle des Nations, se prenaient pour des « croisés » de la civilisation occidentale. Ils défendaient un programme économique ultralibéral pour s’opposer à l’esprit « collectiviste » de l’époque. Le Premier ministre belge, Paul Vanden Boeynants en était le président. Pro-Otan et anticommuniste, le Cepic rêvait de transformer la Belgique en Grèce des Colonels. C’est dans ce contexte que vont apparaître la bande des tueurs du Brabant. 1982, une bande de tueurs multiplie les attaques et les vols � de voitures, d’une armurerie, d’un restaurant, de supermarchés, etc. � et assassinent, au passage, une dizaine de personnes. 1985, une deuxième vague d’attaques se déroule. Les tueurs s’abattent sur trois grandes surfaces de la firme Delhaize. Bilan : seize morts pour une poignée de francs et quelques kilos de café... Le regard traversé par une terreur indicible, des témoins présents sur les lieux parlent de scène d’apocalypse : trois hommes masqués qui tirent sur tout ce qui bouge, adultes et enfants, qui vident les caisses, rebroussent chemin et sèment les policiers qui les prennent en chasse. Des gendarmes témoins des tueries se diront sidérés, car ils croiront reconnaître dans les gestes et techniques utilisés par les tueurs des méthodes qui sont propres au corps d’élite de la gendarmerie. Troublant quand on sait que le groupe Diane, le corps d’élite de la gendarmerie, va voir ses locaux très protégés être cambriolés. Des armes high tech y seront dérobées et on retrouvera la trace de ces vols dans l’affaire des tueries. La maîtrise que les tueurs ont des armes de guerre ne trompe personne : ces actes sont commis par des mercenaires ou des militaires. « Les tueurs, c’est l’extrême droite. Avec l’intervention possible de services de renseignement américano-atlantistes. Les attaques ressemblaient trop à des opérations de commandos. Elles n’étaient pas possibles, en outre, sans des relais et des complicités à l’intérieur du système. Pourquoi la Belgique aurait-elle échappé à ce qui s’est passé en Italie ? Quand l’Amérique sent ses intérêts menacés, elle a tendance à vouloir remettre de l’ordre. Pour moi, la thèse de la stratégie de la tension m’apparaît comme la seule possible pour comprendre ce qui s’est passé », déclare l’avocat Michel Graindorge, défenseur d’une des parties civiles7.

La victoire des tueurs

Les tueries vont aboutir à mettre fin à l’instabilité chronique de la Belgique : « La modernisation de l’appareil judiciaire et policier va commencer dans la foulée des tueries. Cette époque constitue donc un tournant. Jusque-là, c’était le règne de l’amateurisme. Je ne peux pas croire cependant que les tueurs du Brabant aient représenté l’expression d’une criminalité certes violente mais ordinaire. Je perçois une réelle volonté de déstabilisation en profitant du marasme ambiant. Le pays est en plein marasme économique, une situation propice aux actions irréfléchies, incontrôlées. Je ne pense pas que les tueries aient conduit, toutefois, à un État policier. Elles ont davantage accéléré le renforcement du pouvoir exécutif », souligne Thierry Giet, député, membre de la deuxième commission parlementaire sur les tueries8. On ne peut être plus clair. La gendarmerie, véritable État dans l’État sortira renforcée de l’affaire, bien qu’elle ne soit à ce jour pas élucidée, tout le monde connaissant les liens entre ce corps d’armée et les Etats-Unis. La Belgique est enfin rentrée dans l’ordre ; certes, d’autres affaires gravissimes comme l’affaire Dutroux vont continuer à l’ébranler mais cinquante années d’expériences pour durcir son État lui auront appris à surmonter les scandales, le discrédit et, surtout, les perturbations sociales. Il me reste à nous poser une question : jusqu’à quand ?

Gilles Martin (Editions Aden)

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Published by Anne Wolff - dans L'empire : hégémonie
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Gilles Deleuze, février 1977.

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