31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 22:13

 

 

Un entretien avec la chercheuse et révolutionnaire Eva Golinger


Entretien avec l’essayiste et révolutionnaire Eva Golinger, gagnante du Prix International de Journalisme de Mexico (2009) et appelée « La fiancée du Venezuela » par le président Hugo Chavez. Eva est une avocate et écrivaine newyorkaise qui vit à Caracas depuis 2005, et auteur du best-seller « Le Code Chavez. La CIA contre le Venezuela « (Editions Marco Pietteur, 2006), traduit en 8 langues, et de « Bush vs Chavez : La guerra de Washington contra Venezuela (2007, Monthly Review Press) entre autres.

Depuis 2003, Eva s’est mise à chercher, analyser et écrire au sujet de l’intervention des USA au Venezuela, utilisant l’Acte de Liberté de l’Information (FOIA) pour obtenir des informations sur les efforts du Gouvernement étatsunien pour saper les mouvements progressistes en Amérique latine.

Mike Whitney : La couverture de la mort de Hugo Chavez aux Etats Unis a été très limitée. Vous pouvez décrire brièvement la réaction du peuple vénézuélien ?

Eva Golinger : Le décès de Chavez a été dévastateur pour les Vénézuéliens. Tout en étant au courant de sa maladie, la majorité des Vénézuéliens croyait qu’il allait gagner la bataille contre le cancer comme il avait gagné avant tant d’autres batailles. La réaction fut un cri collectif de profonde désespérance et tristesse, mais aussi d’amour, profond amour pour cette personne, pour cet homme qui donna jusqu’à son dernier souffle pour faire de son pays un lieu meilleur pour tous. Officiellement furent déclarés dix jours de deuil dans tout le pays, et on autorisa l’accès au cercueil de Chavez afin que des millions de personnes puissent lui présenter leur respect avant d’être finalement enterré. Il y a des personnes qui firent la queue jusqu’à 36 heures pour dire au revoir à Chavez à l’Académie Militaire, lieu où surgit sa conscience politique et où son cercueil fut mis provisoirement à la suite de sa mort tragique.

Ensuite, après les 10 jours, un cortège massif de personnes accompagna le cercueil jusqu’au sommet de la colline où se trouve la Caserne de la Montana, en face du palais présidentiel de Miraflorès à Caracas, où il fut enterré dans une surprenante et belle tombe appelée « Les quatre éléments ». La Caserne de la Montana est là où Chavez commença sa carrière politique en février 1992, par une tentative de rébellion militaire contre un président néolibéral corrompu et assassin. Cette tentative échoua, et il alla en prison, mais son message et son charisme toucha des millions de personnes, qui s’unirent au mouvement qui plus tard donna lieu à son élection comme président en 1998. Le lieu de la tombe de Chavez, « Les quatre éléments », composé du cercueil, qui repose sur un nénuphar joliment sculpté sur de l’eau douce et de la terre propre. Aujourd’hui des centaines de vénézuéliens visitent le site, pour avoir l’occasion de se rapprocher de leur aimé président.

M.W. : Chavez a été un leader inspiré et charismatique, capable de mener à bien des politiques progressistes qui bénéficièrent à la majorité des gens. La Révolution Bolivarienne continue t’elle sous l’actuelle présidence de Nicolas Maduro ou s’est-il produit un changement dans la direction ?

E.G. : La Révolution Bolivarienne continue avec le Président Maduro, il n’y a eu aucun changement de direction. Bien qu’il ait gagné les élections présidentielles en avril avec une marge étroite, Maduro n’a pas modifié les politiques de Chavez de manière significative ; au contraire, il a cherché à les consolider. Il a changé pas mal de membres de son cabinet, mais cela a été considéré comme un pas positif, surtout parce qu’il a fait appel à beaucoup de jeunes, des personnes peu orthodoxes, au lieu de continuer avec ceux qui constituèrent une partie de l’administration de Chavez durant des années. Néanmoins, il a maintenu à leur poste de nombreuses personnes proches de Chavez parce que, bien sûr Maduro est l’un d’entre eux ; mais il a amené du sang nouveau pour démontrer qu’il était disposé à faire quelques changements nécessaires.

Par exemple, il a nommé un critique fréquent des politiques communautaires de Chavez, Rein aldo Iturriza, comme ministre du Pouvoir Populaire pour les Communes, qui est un ministère qui se consacre à aider les communautés organisées au moyen de la gestion de ressources et du développement de projets. Ledit Iturriza est un organisateur de base qui a remplacé un bureaucrate. Maduro a maintenu jusqu’ à maintenant les politiques économiques du gouvernement de Chavez, néanmoins, il a changé les membres du cabinet à charge de celles-ci. Il a pris des mesures plus drastiques en matière de corruption gouvernementale et de délinquance. Des dizaines de fonctionnaires publics ont été détenus pour corruption, et il a militarisé les zones de haute criminalité, afin de mettre sous contrôle la violence et l’insécurité. Ainsi je dirais qu’il a recueilli l’héritage de Chavez et l’a accéléré.

M.W. : Vous pourriez résumer quelques-uns des succès les plus importants de Chavez comme président ?

E.G.  : Les succès de Chavez comme président sont vastes et nombreux. Il a transformé le Venezuela d’une nation dépendante et lâche, sans identité nationale, avec une pauvreté généralisée et une apathie accentuée, en un pays souverain, indépendant et digne, plein de fierté nationale et satisfait de sa riche diversité culturelle. Il a aussi réduit la pauvreté de plus de 50% et institué avec succès l’assistance universelle, gratuite et de qualité, et des programmes d’éducation et de diversification de l’économie avec la création de nouvelles industries nationales et de milliers de nouveaux propriétaires de petites entreprises et coopératives. Une des plus grandes réussites a été le réveil collectif de la conscience du pays. Le Venezuela était très apathique avant que Chavez assume la présidence, pire que les Etats-Unis. Aujourd’hui c’est un lieu où les élections enregistrent plus de 80% de participation volontaire. Tout le monde parle de politique et des affaires d’importance pour la nation. Les jeunes veulent participer à la construction de leur pays, son futur.

Dans les dernières années ont été élus les membres du Congrès (Assemblée Nationale) les plus jeunes de l’histoire, avec des législateurs de seulement 25 ans. La moitié des membres du nouveau cabinet exécutif de Maduro n’ont pas 45 ans. Il y a de nouveaux mouvements de jeunes, des mouvements d’étudiants-tant d’opposition que chavistes-qui sont actifs et participent à la vie politique. Et il ne fait pas de doute que les politiques sociales de Chavez et l’investissement dans des programmes sociaux, de plus de 60% du budget national, constituent une énorme différence dans les vies quotidiennes des Vénézuéliens. Aujourd’hui il y a plus de capacité de consommation, les Vénézuéliens sont mieux nourris et mieux logés. Chavez a aussi impulsé des lois favorables aux travailleurs qui garantissent un salaire digne (le salaire minimum le plus élevé d’Amérique latine) et d’importants bénéfices pour les travailleurs. Il y a beaucoup de choses qu’il n’a pas pu terminer, mais ce qu’il a réussi est extraordinaire en seulement en un peu plus d’une décennie de pouvoir, en tenant en compte qu’il a dû aussi transformer des institutions étatiques corrompues, inefficaces et ruinées, et en même temps faire face à une opposition soutenue par les Etats-Unis avec un immense pouvoir économique.

M.W. : Vous avez beaucoup écrit sur les activités secrètes des organismes de renseignement des Etats-Unis et des organisations non gouvernementales au Venezuela. Voyez-vous un signal que l’ingérence a diminué depuis la mort de Chavez ?

E.G. : L’intervention des USA a augmenté progressivement chaque année depuis que Chavez a été élu pour la première fois en 1998. Durant le coup d’état contre lui en avril 2002, qui fut défait par le peuple et les forces armées loyales, les USA appuyaient déjà l’opposition, mais avec une aide modérée en comparaison de celle actuelle. Chaque année, le financement des groupes anti-Chavez a augmenté en millions de dollars, provenant de l’USAID, de la National Endowment for Democracy (Fondation Nationale pour la Démocratie-NED), du Département d’Etat et d’autres organismes financés par les Etats-Unis, comme Freedom House, el Instituto Republicano Internacional (IRI) et l’Instituto Nacional Democrata para Asuntos Internacionales (NDI).

De fait, Obama non seulement a augmenté le financement des groupes antichavistes mais l’a fait encore en incluant ouvertement ce financement dans le budget annuel des opérations étrangères (Foreign Operations Budget). Il y a un paragraphe spécial consacré au financement des groupes de l’opposition vénézuélienne, ou comme ils l’appellent « la promotion de la démocratie ». J’ai démontré avec force détails dans mes études que ce financement était destiné à susciter la déstabilisation par des organisations et activités vénézuéliennes très peu démocratiques. Nous savons par les documents publiés par Wikileaks et plus récemment par Edward Snowden, que l’espionnage des USA au Venezuela a augmenté de manière exponentielle cette année, avec la détérioration de la santé de Chavez.

Les USA ont utilisé une énorme quantité de moyens économiques et politiques en faveur du candidat présidentiel perdant Henrique Capriles, et est le seul pays qui se refuse encore à reconnaître officiellement la victoire électorale du président Maduro en avril. Washington continuera d’appuyer l’opposition avec l’espoir que le mandat de Maduro fera l’objet d’un référendum révocatoire dans trois ans. Les USA comptent réussir à le destituer à ce moment, si ce n’est pas avant à travers d’autres moyens non démocratiques. Divers membres de l’opposition ont été découverts récemment conspirant pour tenter un coup d’Etat contre Maduro, ainsi que faisant des plans pour son assassinat. Tous voyagent fréquemment à Washington pour tenir des « réunions ».

Le gouvernement vénézuélien a aussi mis fin récemment au dialogue engagé avec Washington à partir de janvier, en raison de plusieurs expressions offensives de la nouvelle ambassadrice étatsunienne aux Nations Unies, Samantha Power. Le gouvernement de Maduro, de même que celui de Chavez, espère avoir une relation respectueuse avec le gouvernement des USA. Mais il ne va pas supporter des agressions, des ingérences ou des conduites d’une manière ou d’une autre interventionniste. Les USA paraissent incapables de s’engager dans une relation respectueuse et mûre avec le Venezuela.

M.W. : J’ai là quelque chose que Barack Obama a dit dans un entretien avec Univision quand Chavez était sur son lit de mort. Il a affirmé : « Le plus important est de se rappeler que le futur du Venezuela doit être entre les mains du peuple vénézuélien. Dans le passé, nous avons vu Chavez développer des politiques autoritaires et supprimer la dissidence ». Il y a eu des réactions au Venezuela à ces propos ?

E.G. : Bien sûr, il y eut une réaction très forte. En premier lieu, les commentaires furent considérés comme totalement irrespectueux envers un pays et son gouvernement, à un moment où la santé de Chavez se dégradait. Ils indiquèrent clairement que le gouvernement d’Obama était ignorant sur le Venezuela et ne prenait pas en compte les sentiments collectifs de millions de personnes dans le pays en raison du délicat état de santé de Chavez. L’objectif numéro un du président Chavez - qu’il a atteint dans une grande mesure - était la transmission du pouvoir au peuple. L’hypocrisie d’Obama avec sa déclaration éclipsa son propre échec pour comprendre la réalité du Venezuela. Le nombre de personnes qui participent à la vie politique est beaucoup plus grand que jamais, et beaucoup plus important qu’aux USA, en pourcentage. A une époque d’espionnage massif, d’assassinats sélectifs, de drones , de prisons secrètes, de violation s graves des droits humains et autres politiques répressives dirigées par les USA, Obama devrait réfléchir à deux fois avant d’exprimer ces opinions contre le gouvernement d’une autre nation qu’il ne connaît que par les opinions préparées que ses analystes désinformés lui fournissent. En résumé, les Vénézuéliens s’indignèrent des commentaires insensibles et irrespectueux d’ Obama, mais il n’ont pas été surpris. Ces commentaires sont typiques de la position hostile de Washington envers le Venezuela durant le gouvernement de Chavez.

M.W. : Pourquoi Washington détestait Chavez ?

E.G. : Je suppose que Washington détestait Chavez pour des raisons multiples. Bien sûr, le pétrole est une source primaire de l’attitude agressive de Washington vis-à-vis de Chavez. Le Venezuela détient les plus grandes réserves de pétrole de la planète, et avant qu’Hugo Chavez soit élu, les gouvernements étaient subordonnés aux intérêts étatsuniens. De fait, le Venezuela était près de la privatisation de l’industrie pétrolière, de même que tout le reste dans le pays, au moment où Chavez fut élu.

Chavez non seulement redressa et transforma l’industrie pétrolière pour redistribuer la richesse et s’assurer que les firmes étrangères respectent les lois (le paiement des impôts et des primes, par exemple), mais aussi il nationalisa les autres ressources stratégiques du pays que les USA avaient dans leurs mains, comme l’or, l’électricité et les télécommunications. Il est évident que Chavez était une épine de grande taille dans les intérêts économiques de Washington dans la région. Une fois que Chavez prit la tête de la création de l’intégration et de la coopération de l’Amérique latine, qui conduisit à des organisations comme l’Union des Nations Sud-Américaines (UNASUR), l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique (ALBA), la Communauté des Etats Latino-Américains et Caribéens (CELAC), ainsi que Petrocaribe, Telesur (première chaîne de télévision de la région), et beaucoup d’autres initatives , Washington rapidement commença à perdre de l’influence dans la région.

Cela suscita aussi une hostilité envers Chavez encore plus forte, étant donné qu’il était le principal leader de l’indépendance et de la souveraineté de l’Amérique latine au XXIe siècle. Washington et l’élite vénézuélienne ne pouvaient pas non plus supporter les manières de Chavez et sa façon directe de dire les choses comme elles sont. Il n’avait peur de rien ni de personne, et jamais ne recula, se maintenant toujours ferme et disant ce qu’il croyait, bien que ce ne fut pas diplomatiquement correct. Et Washington le détestait pour avoir remis à l’ordre du jour le « mauvais » concept de socialisme pour le monde d’aujourd’hui. Washington avait tenté par tous les moyens de débarrasser la planète de toute chose vaguement en rapport avec le communisme du XXe siècle, si bien que le « socialisme du XXIe siècle » était une gifle à la figure de la vieille garde étatsunienne, qui tient toujours les rênes du pouvoir aux USA.

M.W. : Voulez-vous ajouter une réflexion personnelle sur la mort de Chavez ?

E.G  : La mort de Chavez est impossible à accepter. C’était une force vibrante, motivante, pleine d’amour et d’affection authentique envers les gens et la vie. Il avait une extraordinaire capacité de communication, et pouvait entrer en contact avec toute personne par une étreinte sincère pleine d’humanité. Il était un visionnaire brillant et un créateur de rêves. Il aidait les gens à voir leur potentiel en eux, et à se rendre compte de leurs capacités. Il adorait son pays, sa riche culture, sa musique, sa diversité et réellement donna tout de lui-même pour la construction d’un Venezuela digne, fort et beau. J’ai eu la chance d’être son amie et de partager beaucoup de moments exceptionnels avec lui. Il avait des faiblesses et des imperfections, comme tout le monde, mais sa capacité d’aimer et de se préoccuper de tous les gens le conduisit à surmonter beaucoup d’obstacles difficiles, pour ne pas dire quasiment impossibles.

Réellement il croyait qu’il allait vaincre le cancer, et bien sûr nous avons tous cru qu’il y parviendrait. Sa mort laisse un profond vide et une profonde tristesse pour des millions de personnes. Son énergie était si infinie pour diriger et orienter la révolution qu’il aida à construire. C’est pour cela qu’il est si difficile d’accepter son départ, parce qu’il est encore si présent dans nos vies, et bien sûr, dans chaque coin du Venezuela. Chavez s’est converti en Venezuela, la patrie chérie, et son héritage continuera à croître et à prospérer.

Mike Whitney vit dans l’Etat de Washington. Il collabore à Hopeless : Barack Obama and the Politics of Illusion (AK Press).

Source : Rebelion du 02/08 /13
Traduit de l’espagnol par Gérard Jugant

 

Via : Un entretien avec la chercheuse et révolutionnaire Eva Golinger - Rouge Midi

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Published by Anne Wolff - dans Sud Amérique
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