5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 14:23

 

 

Maison des syndicats à Odessa. Crédits: vk.com

 

 

Roberto Savio

Depuis plusieurs semaines, les médias dominants se sont dédiés a dénoncer uniquement l’action de Vladimir Poutine, tout d’abord en Crimée et actuellement en Ukraine. La dernière Une de The Economist représentait un ours avalant l’Ukraine, sous le titre de « insatiable ». L’unanimité dans les médias et toujours préoccupante, parce qu’elle signifie que quelque réflexe « rotulien » est en cause. Serait-il possible que se poursuive par inertie 40 ans de guerre froide ?

  

Cette inertie en réalité n’a pas disparu. Si l’on dit ou écrit : « le président cubain communiste Raoul Castro », personne n’est surpris. Si l’on use de la même logique pour qualifier Obama de capitaliste, nous voyons comment cela passe. Ici en Italie, Silvio Berlusconi fut capable de rassembler pendant 20 ans son électorat contre la menace « communiste », qualifiant de gauchistes les membres du Parti Démocratique qui à présent sont au pouvoir sous le patronage de Mattea Renzi, un fervent catholique,

 

Il y a au moins quatre points d’analyse qui manquent dans ce chœur médiatique

 

Le premierest qu’il n’y a jamais aucune allusion à la responsabilité de l’Occident dans cette histoire. Rappelons que Mikhaïl Gorbatchev s’était mis d’accord avec George Bush père, Margaret Thatcher, Helmut Kohl et François Mitterrand au sujet de la réunification de l’Allemagne : l’occident ne devrait pas tenter d’envahir la zone d’influence russe ; il existe à ce sujet une ample documentation. Cependant, une fois Gorbatchev éliminé, le jeu repris à nouveau. La docilité totale de Boris Eltsine envers les États-Unis est bien connue.

  

Ce qui l’est moins, c’est que le Fond Monétaire International (FMI) fit un prêt participatif de 3,5 milliards de dollars pour appuyer le rouble. Le crédit passa par la Banque d’Amérique, qui distribua l’argent sur plusieurs comptes russes. Rien de cet argent ne parvint jamais à la Banque Centrale de Russie. Par contre, les oligarques l’utilisèrent afin d’acheter toutes les entreprises publiques russes et le FMI n’émit jamais la moindre protestation. Giulietto Chiesa offre de ces faits un récit détaillé dans son livre « Adieu Russie ». C’est alors qu’entra en scène un inconnu, Poutine, installé au pouvoir par Eltsine à condition que sa compréhension couvre tout le clientélisme d’Eltsine.

  

A la suite Eltsine, Poutine appuya alors l’imminente invasion de l’Afghanistan par Washington d’une manière qui aurait été impensable pendant la Guerre Froide. Il permit que les avions nord-américain survolent l’espace aérien russe, autorisa les EU à user les bases des anciennes républiques soviétiques en Asie Centrale et ordonna à son armée de partager son expérience de l’Afghanistan. Ensuite en novembre 2001, Poutine rendit visite à George W. Bush dans son ranch du Texas, dans un geste de publicité dans le sens de « Poutine est un nouveau leader qui travaille pour la paix mondiale … il travaille en étroite collaboration avec les EU ».

 

Quelques semaines plus tard, Bush annonçait que les EU se retirait du Traité de Missiles Antibalistiques, simplement afin de pouvoir dérouler un système en Europe de l’Est pour  protéger de la menace de l’Iran les membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), une stratégie qui concrètement fut perçue comme dirigée conte la Russie, et provoqua l’incrédulité de Poutine. (Que s’est-il passé entre Bush et Poutine… le savoir serait essentiel pour comprendre les enjeux actuels NdT).

 

 Ceci fut suivi par l’invitation que lança Bush en 2002 à sept pays de la défunte Union Soviétique (incluant l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie) à rejoindre l’OTAN - ce qu’ils firent en 2004. Ensuite en 2003 se produit l’invasion de l’Irak, sans le consentement des Nations Unies et malgré les objections de la France, de l’Allemagne et de la Russie, convertissant Poutine en un critique public des allégations des EU prétendant que l’action militaire avait pour objectif la promotions de la démocratie et la défense du droit international.

 

En novembre de la même année en Georgie, la Révolution des Roses, en Géorgie porta au pouvoir Mijail Saakashvili, un président pro-occidental. Quatre mois plus tard, les protestations de rue en Ukraine se convertirent en la Révolution Orange, par laquelle un autre président pro-occidental Viktor Yuschenko, arriva au pouvoir. En 2006, la Maison Blanche demanda la permission de faire atterrir l’avion de Bush à Moscou pour se réapprovisionner en combustible, mais fit clairement savoir que le président des EU n’avait pas le temps de saluer Poutine. En 2008, le Kosovo proclama unilatéralement son indépendance de la Serbie, avec l’appui des EU, contre les positions russes.

  

Ensuite Bush demanda une adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie, une gifle en plein visage pour Moscou. Mais ce qui a être une surprise, ce fut en 2008, quand Poutine intervint militairement en Géorgie pour tenter de récupérer la région pro russe d’Ossétie du Sud que les séparatistes russes placèrent sous leur contrôle, de même qu’une autre région séparatiste, l’Abasie. Et pourtant nous pouvons tous nous en souvenir, les médias parlèrent d’une action irrationnelle.

 

Obama a tenté de réparer les dommages causés aux relations internationales sous Bush. Il demanda une « reprise » des relations avec la Russie, et au départ tout se passa bien (Leurre pour endormir l’ours le temps de déclencher quelques guerrs ? NdT). La Russie était d’accord pour que son territoire soit utilisé pour apporter des fournitures militaires en Afghanistan. En Avril 2010, les EU et la Russie signèrent un nouveau Traité de Réduction des Armes Stratégiques (START), une réduction de leurs arsenaux nucléaires. Et la Russie soutint les fortes sanctions de l’ONU contre l’Iran, et rompit son contrat de vente de ses missiles antiaériens S-300 à Téhéran

 

Mais soudain, en 2011, les EU exprimèrent clairement leur point de vue concernant les élections parlementaires russes. Tous les médias occidentaux étaient contre Poutine, qui accusa les EU d’injecter des centaines de millions de dollars dans des groupes d’opposition. L’ambassadeur étasunien en Russie de l’époque, Michael McFaul, qualifia cela de grande exagération. Il dit que ces millions de dollars avaient seulement été destinés à la société civile. (sic NdT)

Poutine fut à nouveau élu en 2012, alors qu’il avait déjà l’obsession de la menace occidentale contre son pouvoir, en 2013 il donna asile à Edward Snowden dénonciateur de l’Agence Nationale de Sécurité (NSA). Obama se désista, renonçant à sa participation à une réunion au sommet prévue, une chose sans précédant au cours des 50 dernières années de sommets entre les EU et le Kremlin. Et pendant que tout cela se déroulait, éclatait le Printemps Arabe. La Russie donna sa bénédiction à l’action militaire en Lybie, mais seulement pour proportionner une aide humanitaire.

 

De fait, celle-ci fut utilisée pour provoquer un changement de régime et la Russie, qui sentit qu’elle avait été trompée, protesta, en vain. Ensuite vint la Syrie. L’Occident tenta de nouveau d’obtenir l’appui de la Russie pour un changement de régime, et fut dégoûté de voir Poutine s’y refuser. Et finalement, actuellement, il y a l’intervention en Ukraine pour obtenir que ce pays rejoigne l’Union Européenne et se sépare du bloc économique incluant la Biélorussie que la Russie était en train d’essayer de créer.

Le second pointest que dans l’action politique, il manque une guerre qui concrètement puisse réduire la Russie en un lieu de pouvoir local. Elle occupe une surface terrestre plus grande que celle de n’importe quel pays, elle se trouve aux frontières de l’Union Européenne et s‘étend jusqu’à l’Extrême-Orient. Elle est tout à la fois européenne et asiatique. Elle est rivale de la Chine en Asie, a des conflits territoriaux avec le Japon, et se positionne face aux EU dans le Détroit de Behring. C’est un important producteur de pétrole, un membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU et elle dispose d’un arsenal nucléaire. Tout effort pour l’encercler ou l’affaiblir à présent que les affrontements idéologiques ont disparus ne peut être considéré que comme une composante de la vieille politique impériale.

  

La Russie n’est pas une menace comme l’était l’Union Soviétique. Son PIB est de 15% de celui de l’UE, qui a à présent 500 millions d’habitants et représente 16% des exportations mondiales. La Chine a 1,3 milliards d’habitants et 9% du commerce mondial. La population de la Russie est de 145 millions d’habitants et se réduit d’environs un million chaque année et elle contrôle seulement 2,5% des exportations mondiales. Elle dispose de peu d’industries, entre autres parce que Poutine est peu intéressé par la modernisation du pays, qui inévitablement augmenterait la classe professionnelle de notables, celle qui est déjà contre lui.

 

Le troisième point,  c’est que la question de l’Ukraine doit se prendre avec des pincettes

C’est un état très fragile où la corruption contrôle la politique et qui a des problèmes économiques structurels. Sa partie occidentale est majoritairement rurale et la plus industrialisée est la région orientale. Les travailleurs de cette région savent bien que l’entrée dans l’Union Européenne entraînerait la fermeture progressive de nombreuses usines. Dans la partie occidentale, pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup se rallièrent au camp des nazis, et actuellement il existe un très fort mouvement nationaliste, proche du fascisme. L’Ukraine est un problème très compliqué et très coûteux.

 

  

Il est clair qu’intervenir seulement pour défier Poutine et offrir de l’argent (ce qui est essentiellement ce qu’a fait l’Union Européenne) semble un raisonnement superficiel. Sommes-nous réellement prêts à changer les critères de l’Union Européenne acceptant un pays qui n’est absolument pas en harmonie avec ses critères et ce serait une charge énorme à assumer - seulement pour triompher contre un homme fort ? 

Ceci nous amène au quatrième et dernier point. Poutine est un ex officier du KGB qui constate que la Russie a été traitée injustement depuis l’effondrement de l’Union Soviétique. Tous les efforts pour parvenir à une entente avec l’Occident ont été continuellement trahis, avec les successives extensions de l’OTAN, les réseaux de bases militaires qui entourent la Russie, les constants et clairs soutiens de l’Occident à tous ses opposants et le traitement mesquin dans les relations commerciales. (Il n’y a pas de place ici pour les détails dit l’auteur, un excellent descriptif est fait pat Poutine lui-même dans son Programme de Politique Étrangère de campagne électorale où il se plaint entre autre des conséquences commerciales des Interventions US et de l’OTAN et autres printemps  qui boycottent les contrats russes dans les pays concernés pour les réattribuer à leurs propres entreprises. Partie 1 et Partie 2 NdT)

 

Il sait que ses sentiments concernant le déclin russe sont partagés par une majorité de ses citoyens. Mais il est aussi un autocrate arrogant, c’est le moins qu’on puisse dire, qui ne fait rien pour moderniser l’économie, parce qu’en maintenant entre ses mains la production et le commerce, il peut en conserver le contrôle.

 Pour lui, (l’otanisation de) l’Ukraine est politiquement inacceptable. Un autre autocrate, Viktor Ianoukovitch, président d’Ukraine depuis 2010 jusqu’à février de cette année, est du même genre que Poutine. Il fut déposé par des protestations massives dans la rue, patronnées et soutenues par l’Occident.

 

 Toute possibilité de contagion doit être freinée fermement. C’est pour cette raison que Poutine est en train de jouer un rôle de sauveur des citoyens russes qui lui permet d’agir là où il y a des minorités russes. La question est : Si Poutine partait, verrions-nous une société démocratique, participative, propre et non corrompue en Russie ? Ceux qui connaissent bien la Russie pensent que non.

 

L’histoire fourmille d’exemples dans lesquels l’élimination des autocrates en soi n’a pas nécessairement conduit à la démocratie. Pourtant, la politique actuelle est de continuer à cerner Poutine au non de la Démocratie. Mais sommes-nous certains que cela ne fait pas son jeu, en le convertissant en défenseur du peuple russe ? Il a conscience aussi de l’inertie de la guerre froide et ne voit pas exactement l’Occident comme un allié. Aujourd’hui Poutine est l’unique force structurante de la Russie. S’il s’en va il y aura probablement une longue période de Chaos.

  

 Il est évident que ce n’est pas l’intérêt des citoyens russes… Il est très dangereux de jouer à des jeux de pouvoir, sans prendre en compte la stabilité de l’Europe comme telle. Mais il semble que ce ne soit pas de cette manière que l’envisagent les stratèges de l’Occident, que cela réjouirait d’éliminer n’importe quel autre pouvoir.

 

Comme l’écrit Naomi Klein, les uniques gagnants dans cette histoire, ce sont les entreprises d’énergie. Elles sont en train de mener une campagne mondiale pour se rendre indépendantes du pétrole russe. De telle manière qu’elles vont augmenter la production de pétrole aux États-Unis ans considération pour les dommages au milieu ambiant. (Et de préparer une invasion du Venezuela pour s’en approprier le pétrole et éliminer un autre pouvoir régional. NdT) Et nous les Européens, nous devrions cesser d’utiliser le gaz russe et trouver une solution pour en importer d’ailleur. Le problème est qu’il n’y a pas de structures pour faire cela, et il faudrait plusieurs années pour les construire. Alors que tous le monde débat de la manière de parvenir au contrôle climatique et réduire l’énergie fossile, une stratégie globale importante, cette question se voit reléguée au second plan.

 

Torzie Vittachi, un journaliste de Sri Lanka a dit un jour :”Rien n’est jamais ce qu’il paraît être… », il n’y a pas beaucoup d’exemples ou pétrole et démocratie vont la main dans la main.

Roberto Savio est fondateur et président émérite de l’agence de presse Inter Press Service et éditeur de Other News.



Traduction Anne Wolff

Source en espagnol :

Por qué estamos entrando de nuevo en la guerra fría? - América Latina en Movimiento

 

 

 

 

 

 Il y a dans ce texte un passage non élucidé et pourtant importantissime… la guerre d’Ukraine y est potentiellement contenue et pour beaucoup nous avons le sentiment qu’elle en est l’aboutissement, un aboutissement avec un horizon de fin de monde à l’issue indéterminée qui provoque une inquiétude légitime : Que s'est-il passé entre Bush et Poutine, ce bon élève du Nouvel Ordre Mondial néolibéral ?

Dans la rubrique "c'est lui qui le dit", son programme de politique étrangère, campagne présidentielle 2012


Texte dans son intégralité : Partie 1 et Partie 2 

Morceaux choisis de la teneur Nouvel Ordre et Néolibéralisme selon Poutine (2012)


 

 

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