30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 08:52

 

 

 


Ilya Boudraitskis a été un des fondateurs de Vperiod (« en avant »), section russe de la IVe Internationale. Ce groupe s’est élargi pour fonder le Mouvement socialiste de Russie (RSD) dont il est l’un des porte-parole. Il revient ici sur les dernières événements racistes qui se sont déroulés ces derniers jours dans la capitale russe.

Le 13 octobre dernier, ça c’est passé dans le quartier Birioulevo dans le district sud de Moscou. Plusieurs milliers d’habitants et de militants d’extrême droite se sont réunis dans le cadre d’un rassemblement spontané, exigeant « la fin de l’immigration illégale et de la criminalité ethnique ». Rapidement, quelques centaines d’entre eux se sont rués sur le grand marché aux légumes se tenant à proximité et se sont livrés à un pogrom (1). Moscou est ainsi devenu le théâtre de troubles nationalistes de grande ampleur : des images de voitures brûlées et de magasins vandalisés ont envahi toutes les chaînes de télévision.
Le meurtre d’un habitant du quartier de 25 ans, Iegor Scherbakov, perpétré la veille, était invoqué comme principal motif des incidents. Suite à une altercation avec un individu « caucasien », Scherbakov a reçu plusieurs coups de couteau et est décédé sur place tandis que le meurtrier prenait la fuite. Le crime fut mis en lien avec l’atmosphère criminelle qui règne à Birioulevo, du fait d’une grande concentration de migrants travaillant au marché aux légumes.

Un véritable ghetto
Birioulevo est un des quartiers les plus défavorisés de Moscou : l’absence d’une ligne de métro (qui ne devrait être construite que pour 2020), les problèmes environnementaux et l’éloignement du centre en font le lieu le plus abordable de la ville en termes de logement. Le quartier en est d’autant plus attrayant pour les migrants qui y louent des appartements et vivent souvent à deux, voire à trois, dans une seule pièce. Les habitants n’ont souvent pas accès à un emploi fixe. Sur fond d’infrastructure sociale pratiquement inexistante, l’alcoolisme et les drogues dures y sont très répandus. Birioulevo ressemble en fait à un véritable ghetto, où les migrants et autres habitants « de souche » marginalisés ont accumulé ces dernières années une haine viscérale les uns envers les autres.
Cette année la campagne pour l’élection du maire de Moscou est l’un des facteurs qui a mis le feu aux poudres du racisme ordinaire. Tous les candidats sans exception, du représentant du parti du pouvoir Russie Unie Sergueï Sobianine au principal opposant Alexeï Navalny, ont eu allègrement recours à une démagogie raciste pour s’attirer la sympathie du public. Comme il fallait s’y attendre, dans la course pour le titre du « meilleur raciste », c’est toujours le pouvoir en place qui gagne, car lui seul dispose des ressources suffisantes pour passer des paroles aux actes. Ainsi, en août, en plein marathon électoral, la police de Moscou se livrait à des raids brutaux sur les marchés et les chantiers de construction où la présence « d’illégaux » était avérée. Un véritable camp de concentration était installé aux alentours de la ville, où des centaines de migrants entassés comme du bétail attendaient une déportation forcée vers leur patrie d’origine.

Campagne contre la « criminalité ethnique »
Le pogrom de Birioulevo a également eu lieu sur fond d’une campagne agressive contre la « criminalité ethnique » répercutée par tous les médias contrôlés par le pouvoir. Bien qu’Alexeï Navalny ait tenté de se montrer encore plus radical sur cette question, proposant de réintroduire le régime de visas entre la Russe et les ex-républiques soviétiques asiatiques et caucasiennes, c’est bien le pouvoir qui l’a emporté, aux prix d’une xénophobie qui a supplanté toutes les questions politiques et sociales clés aux marges de l’opinion publique.
Bien sûr, on ne peut pas dire que la question des migrations ait été inventée de toutes pièces par le politique. Selon différentes estimations, sur une population de 15 millions d’habitants, Moscou compte 1 à 2 millions de migrants originaires du Caucase du Sud, d’Asie centrale et du Sud-Est qui ne sont enregistrés nulle part. Toutes ces personnes occupent plusieurs secteurs de l’économie de la ville : construction, gardiennage d’immeuble, transport privé, industrie et commerce de détail. Une masse colossale de main d’œuvre dépendante et à bas prix.
Qu’il soit en situation « illégale » ou même « légale », le migrant est une personne de second rang : à tout moment il peut être victime de l’impunité policière, d’une tromperie de son employeur ou de la xénophobie agressive d’une part importante de la population dite « de souche ». Dans cette situation, la « communauté » des pairs, dont les leaders sont en fait des marchands de main d’œuvre ou sont liés au crime organisé, constitue sa seule protection.

Diviser toujours plus
Le racisme qui traverse la société russe produit des lignes de division partout où cela est possible : les Russes détestent les « noirs » (2), et les Caucasiens, à leur tour, regardent les ressortissants d’Asie centrale avec mépris. Et cela se reproduit au niveau économique : la police, menaçant en permanence de mener des « vérifications », reçoit des pots-de-vin de la part des commerçants caucasiens qui exploitent le travail de leurs compatriotes et des migrants des républiques asiatiques. Le citoyen lambda n’est évidemment pas indifférent à cette immense sphère économique opaque et semi criminelle.
Et c’est manifestement ce qui est en train de se passer, tandis que le gouvernement russe fait face à un problème évident de stagnation économique et parle ouvertement de la nécessité de faire des coupes sombres dans le budget. Récemment, le Premier ministre Dmitri Medvedev invoquait « l’augmentation de la productivité du travail » comme une des principales mesures de dépassement de la crise. Selon lui, celle-ci est actuellement trop faible et ne correspond pas aux salaires élevés dont bénéficie la population russe.

Pendant la crise, l’horreur...
Alors qu’ils sont occupés à détruire les services publics et à baisser les salaires, les dirigeants peuvent caresser la majorité dans le sens du poil en recourant à l’humiliation publique des minorités. C’est ce type de geste populiste cynique qui a été posé juste après le pogrom de Birioulevo : le marché aux légumes a été fermé, plus de 1 000 migrants en situation illégale ont été arrêtés et le meurtrier de Scherbakov a été trouvé et arrêté en un temps record. L’homme, un marchand de fruits misérable originaire d’Azerbaïdjan, a subi une arrestation « exemplaire » dans le cadre de laquelle les forces de l’ordre ont allègrement recouru à la force, avant d’être livré au ministre de l’Intérieur Kolokoltsev en personne. Les images ont été diffusées sur toutes les chaînes de télévision, provoquant sans doute la joie instantanée des citoyens de Birioulevo sympathisants des responsables des pogroms (3).
Cependant, l’horreur de l’État et de la société capitaliste, c’est bien le fait que tout un chacun peut se retrouver à la place de Scherbakov et de son meurtrier. La vie d’un migrant ou d’un travailleur russe ne coûte pas plus cher que ses droits civiques. Mais dans cette lutte intestine insensée des exploités et opprimés, les juges seront toujours issus de la classe dominante prête à tout pour maintenir son hégémonie.

Traduit du russe par Matilde Dugaucquier

1. En russe, le terme « pogrom » est employé pour qualifier toute agression à caractère raciste impliquant un nombre assez élevé de personnes (ndt.)

2. Le terme « noir » désigne ici toutes les populations d’origine caucasienne : Tchétchènes, Géorgiens, Azéris, etc. (ndt.)
3. Des images de l’arrestation spectaculaire sont disponibles notamment ici : http ://www.rferl.org/content/russia-zeynalov-azerbaijan-reaction-murder-suspect/25138882.html

Via Libre expression. Pogrom à Moscou : l’économie du racisme | NPA

 

Des émeutiers ont détruit les vitrines d'un centre commercial, ici devant les caméras russes. (Capture d'écran Russia Today)


 

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