6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 13:35

 

 


Dérives de la psychologie américaine

par Marc-André Cotton  Partie 1

 

 

Pégagogie Noire : du comportemantalisme à la torture Partie 2

Cet article n’est pas complet, il manque les deux premières pages axées sur l’analysedu commencement de ces dérives aux Etats-Unis. Pour le lire dans son entier :
Regard conscient <regardconscient@orange.fr>


Résumé : La collaboration de psychologues dans la guerre contre le terrorismemenée par l’administration Bush a soulevé l’indignation, notamment du fait de leurimplication dans les tortures d’Abu Ghraib ou de Guantánamo. Pourtant, les spécialistes du comportement ont longtemps été applaudis pour leurs recherchesparfois douteuses visant à conditionner le cerveau humain.


Cette obsession de contrôle prend naissance dans lespremières souffrances de la séparation, in.igées aux nourrissons de façon routinière et exploitées plus tard par leurs éducateurs. Le rôle de premier plan joué par lescomportementalistes après le 11 Septembre 2001 doit nousrendre attentifs aux conséquences de ces formes de maltraitance. (...)

Une synergie historique
En considérant brièvement l’essor de la psychologie américaine depuis la .n de laSeconde Guerre mondiale, la détermination de l’APA à promouvoir les intérêts du département de la Défense – fussent-ils contraires à son serment de ne pas nuire – prend cependant une autre dimension.
Le con.it permit en effet aux psychologues de faire valoir leur expertise auprès desmilitaires pour soutenir l’effort de guerre. Certains aidèrent à la sélection des recruesou entreprirent de soulager les milliers de soldats qui rentraient au pays avec lessymptômes de ce qu’on appelait encore le «choc des tranchées». D’autres furentemployés par les états-majors pour étudier diverses opérations psychologiquesdestinées à saboter le moral de l’ennemi ou à endoctriner les troupes américaines. Legénéral Dwight D. Eisenhower lui-même insista sur le rôle de la psychologie dans lavictoire des Alliés (13).

Peinture de Marie-Danielle Koechlin
La colère


L’APA ressortit renforcée par cette collaboration de raison : la section de Psychologie
militaire fut créée après-guerre et le nombre de ses membres passa de 2’739 en 1940
à plus de trente mille en 1970 (14).
À la fin des années 1960, le DOD était le plus gros commanditaire de la profession
pour un budget annuel d’environ $ 40 millions consacrés aux recherches en
psychologie, soit plus que toutes les autres agences fédérales réunies (15).
Dès sa création en 1947, la Central Intelligence Agency (CIA) recruta elle aussi de
nombreux psychologues pour des opérations de propagande exercées à l’insu du
Parlement, alléguant notamment que les régimes communistes avaient mis au point
des méthodes sophistiqués de contrôle des esprits. À partir de 1950, l’agence engagea
divers programmes clandestins de recherches, dotés de budgets colossaux, dans un
effort que l’historien Alfred McCoy qualifia de « véritable Projet Manhattan de
l’esprit. » (16)
La peur fantasmatique du «lavage de cerveau» – un terme d’abord utilisé pour
décrire les techniques chinoises d’endoctrinement – obsédait la plupart des
Américains parce que cette seule évocation réactivait en eux des terreurs
profondément refoulées résultant de leurs propres conditionnements éducatifs (17).
Dans une déclaration publique adressée à d’anciens diplômés de Princeton en avril
1953, le directeur de la CIA Allen W. Dulles avança que le « lavage de cerveau »
était également l’une des armes les plus redoutables employée par les Soviétiques
pour mener la Guerre froide : « [...] la perversion des esprits d’individus sélectionnés
soumis à ces traitements [est telle] qu’ils sont privés de leur faculté à exposer leur
propre pensée.
Comme des perroquets, les individus conditionnés de la sorte peuvent à peine répéter
les idées qui ont été inculquées dans leurs esprits de l’extérieur. Dans ces
circonstances, leur cerveau ressemble en effet à un phonographe qui joue le disque
qu’un génie extérieur a posé sous son aiguille et sur lequel il n’a aucun contrôle. » (18)
Quelle que fut la réalité de ces menaces lointaines, l’avertissement avait d’abord pour
fonction de justifier les agissements de l’agence américaine. Trois jours après cette
déclaration, Dulles donnait en effet son accord à l’opération MKULTRA, le nom de
code de l’une des nombreuses séries d’expériences de manipulation mentale menées
secrètement par la CIA pendant plus de vingt ans.


Parallèlement, l’Office of Naval Research (ONR) lançait son propre programme
clandestin de recherche impliquant notamment cinquante-huit universités dans le
domaine encore balbutiant des sciences du comportement (19). Cette synergie entre la
CIA, les forces armées et de prestigieuses Facultés nord-américaines allait placer le
«contrôle mental» au coeur des préoccupations académiques et permettre à plusieurs
scientifiques – notamment à des psychologues – de s’élever dans la hiérarchie de leur
profession. Le Canadien Donald O. Hebb (1904-1985) par exemple, considéré
comme le père de la biopsychologie cognitive et futur président (1960) de l’APA,
obtint des subventions de son gouvernement pour des études sur les effets de la
privation sensorielle, l’un des concepts-clés des futures techniques coercitives
d’interrogation.

Peinture de Marie-Danielle Koechlin
Le Hublot ou Fille de Christophe Colomb


Ses recherches menées dès 1951 à l’université McGill de Montréal montrèrent
qu’une isolation de courte durée avait déjà des effets dramatiques sur les processus de
pensée.

Fig. 1 : Le caisson expérimental du Dr Donald Hebb construit à l’université McGill de Montréal
pour étudier l’effet de l’isolation prolongée (Scientific American).


Fig. 1 : Le caisson expérimental du Dr Donald Hebb construit à l’université McGill de Montréal
pour étudier l’effet de l’isolation prolongée (Scientific American).
Après quatre heures passées dans un caisson expérimental conçu pour supprimer
pratiquement toute stimulation des sens (fig. 1), les étudiants volontaires ne pouvaient
plus suivre une réflexion logique et si le supplice se prolongeait au-delà de quarantehuit
heures, la plupart d’entre eux éprouvaient des hallucinations comparablesà l’effet de puissantes drogues (20). La CIA fut prompte à reconnaître l’intérêt de ces
expériences puisqu’un rapport interne datant de 1954 conclut qu’elles permettaient de
«comprendre certains des facteurs psychologiques inhérents aux traitements des
prisonniers de guerre maintenus en isolement cellulaire.» (21) Lors d’un symposium sur
la privation sensorielle organisé en juin 1958 à l’université Harvard, le Dr Hebb
confirma que ses recherches à McGill étaient motivées par l’étude des manipulations
mentales et qu’elles avaient un caractère strictement confidentiel (22).
Au cours des années qui suivirent, plus de deux cents articles relatifs aux effets de
l’isolation sensorielle parurent dans les revues scientifiques les plus influentes.

En 1957 par exemple, le Dr Donald Wexler et trois collègues psychiatres de
l’université Harvard répétèrent une expérimentation similaire secrètement financée
par le programme de recherches en sciences du comportement de l’ONR. Dix-sept
volontaires rémunérés furent placés dans un caisson respiratoire faiblement éclairé,
conçu notamment pour empêcher les mouvements et les stimulations tactiles afin de
créer une monotonie sensorielle.


Seuls cinq participants achevèrent l’expérience prévue pour durer trente-six heures et
tous les volontaires manifestèrent divers degrés d’anxiété, la moitié rapportant
également avoir souffert d’hallucinations. À l’adresse de leurs puissants
commanditaires, les chercheurs conclurent que «la privation sensorielle [pouvait]
produire des altérations psychologiques et comportementales importantes chez une
personne » et recommandèrent son efficacité pour induire des psychoses (23).
En 1961, un ouvrage synthétisant l’ensemble des contributions de la science
comportementale aux techniques d’interrogations, The Manipulation of Human
Behavior, fut finalement publié par un éditeur respectable avec le soutien financier de
la U.S. Air Force (24).
Son rédacteur principal, le sociologue Albert D. Biderman, s’était longuement
entretenu avec des prisonniers de guerre revenant de Corée du Nord dans le cadre
d’un projet également financé par l’armée. Le contenu du livre laissait peu de doute
sur l’ardeur avec laquelle les militaires avaient orienté la recherche afin qu’elle servît
leurs objectifs stratégiques.
L’un des coauteurs écrivait : « Du point de vue de l’interrogateur, [l’isolation serait]
le moyen idéal de “briser” un prisonnier puisque pour un non initié, elle semble
créer exactement l’état que l’interrogateur peut souhaiter : malléabilité et besoin de
parler, avec l’avantage supplémentaire que l’on peut se faire croire qu’aucune force
ni coercition ne sont utilisées. » (25)

Deux ans plus tard, la CIA condensait ces travaux dans une brochure qui allait servir
de base aux sinistres méthodes de l’agence et à ses tactiques de contre-insurrection
pendant près de quarante ans : le manuel Kubark. Ses auteurs anonymes affirmaient
qu’il n’était plus possible de parler d’interrogation «sans faire référence aux
recherches psychologiques conduites durant la dernière décennie.» (26)
Le manuel Kubark citait explicitement les expériences du Dr Hebb à McGill et du Dr
Wexler à Harvard pour suggérer par exemple que «la privation de stimuli sensoriels
provoquait la régression» ou que « l’octroi calculé de stimuli pendant
l’interrogatoire » renforçait la dépendance (27). Plusieurs écrits de Biderman figuraient
également en bonne place dans sa bibliographie.
L’empreinte de l’arrachement relationnel
La question se pose de savoir pourquoi tant d’universitaires éprouvèrent cette
fascination pour un domaine de recherche qui impliquait de prescrire des souffrances
– en l’occurrence psychologiques – à des cobayes humains mal informés de leurs
répercussions éventuelles. Les séquelles de la Seconde Guerre et le climat de terreur
entretenu durant la Guerre froide expliquent en partie l’empressement avec lequel ces
scientifiques saisirent les opportunités qui leur étaient tendues. À bien des égards,
cette dynamique collective rappelle la période de l’après 11 septembre où l’on vit
d’éminents professeurs cautionner le recours à la torture dans l’intérêt mal compris de
la sécurité nationale.

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Ce décodage n’est cependant pas suffisant pour rendre compte de l’influence occultée
de traumatismes profondément enracinés dans les mémoires, toujours prépondérants
dans la remise en scène des rapports relationnels qui les ont entraînés. En
l’occurrence, une expérience d’isolement et de privation particulièrement dramatique
pour l’enfant est celle que lui impose le corps médical de façon routinière dès sa
naissance. Après un accouchement non perturbé, on sait que la mère et son bébé sont
naturellement tournés l’un vers l’autre et que ces premiers instants déterminent leur
devenir relationnel (28). Prenant le contre-pied de cet élan vital, le pouvoir patriarcal a
toujours perturbé l’intimité maternelle primordiale au nom de principes longtemps
inspirés par la Pédagogie noire.


Dès les années 1920, les pratiques de l’obstétrique et de la puériculture furent
orientées vers une stricte séparation de la mère et de l’enfant – une mesure supposée
d’hygiène sociale et d’éducation.
Dans un ouvrage très populaire en Allemagne entre-deux-guerres, la doctoresse
Johanna Haarer préconisait par exemple d’isoler le nouveau-né dans une chambre
après l’avoir examiné médicalement : «La séparation de la mère et de l’enfant
présente des avantages éducatifs extraordinaires pour ce dernier. Plus tard, nous
parlerons très largement du fait que le dressage de l’enfant doit commencer dès la
naissance.» (29)


Pionnier de la pédiatrie américaine, le Dr Luther Emmett Holt (1855-1924) en était
également convaincu. Dans un petit fascicule destiné aux futures mères, édité en
1915 par l’American Medical Association, il recommandait de placer le nouveau-né «
dans une pièce tranquille et sombre » – après avoir nettoyé ses yeux avec une
solution d’acide borique – et de « ne pas le mettre au sein avant cinq ou six
heures» (30). D’après lui, le nourrisson ne devait pas téter plus de quatre fois au cours
des premières vingt-quatre heures. Par la suite, il ne resterait pas au sein plus de vingt
minutes et l’allaitement serait « réglé par l’horloge. »
Cette discipline étant supposée rendre plus faciles les soins au bébé. De surcroît,
toutes les manifestations de souffrances résultant de ces privations devaient être
réprimées afin de briser très tôt la volonté de l’enfant.
Dans un ouvrage publié pour la première fois en 1894 et qui fit autorité jusque dans
les années 1940, The Care and Feeding of Children [Les soins et l’alimentation des
enfants], le Dr Holt exhortait notamment les parents à lutter contre les « mauvaises
habitudes » de leur progéniture, comme celles de sucer ses doigts, de se ronger les
ongles, de mouiller son lit ou encore de se toucher les parties génitales : «L’habitude
[du bébé] de sucer ses doigts peut souvent être maîtrisée en [lui] enfilant des
mitaines ou en attachant [ses] mains sur les côtés pendant [son] sommeil. Dans les
cas plus obstinés, il peut se révéler nécessaire d’immobiliser [ses] coudes avec des
petites attelles en carton-pâte pour empêcher l’enfant de plier son bras et de porter
ainsi la main à la bouche. » (31)
Au début de la Seconde Guerre, 55 % de toutes les femmes américaines accouchaient
en hôpital – contre 5 % en 1900 – et cette proportion devait atteindre 95 % en 1955 (32).
La médicalisation systématique des pratiques obstétricales et les rituels « éducatifs »
qui s’en suivaient eurent pour effet de généraliser l’extrême anxiété que provoque la
rupture de l’intimité naturelle avec la mère – une véritable expérience de torture que
l’enfant refoule aussitôt pour survivre.
Dès leur naissance, les bébés furent privés de caresses maternelles et placés en
pouponnière, derrière une vitre où les odeurs et les sons familiers ne leur parvenaient
plus. Ainsi esseulés, ils durent refouler la terreur insondable de perdre tout contact
avec l’être qui leur avait donné la vie, ce qui engendrait immanquablement la peur de
mourir.

Renforçant leur emprise sur les femmes en couches, le pouvoir médical
expérimenta de nouveaux anesthésiants comme la scopolamine, un puissant
amnésique induisant chez les parturientes un état comateux popularisé sous le nom de
«twilight sleep», et parfois des hallucinations (33). Administrée par voie intraveineuse
jusque dans les années 1960, cette substance se révéla très dangereuse, tant pour la
mère que pour l’enfant dont elle endommageait le système nerveux central.
La scopolamine fut testée entre autres drogues par diverses agences
gouvernementales dont la CIA, dans l’espoir qu’elle fournisse un «sérum de vérité»
susceptible de faciliter les interrogatoires.

Simon, né le 16 Février 2013
L’impact de tels traumatismes relationnels irradiant sur plusieurs générations n’a pas
manqué d’influencer les recherches en psychologie et leur cortège de mises en
scènes, dans lesquelles la prétention scientifique et l’obsession de contrôle se
disputaient les premiers rôles. Dans un ouvrage pédagogique publié en 1928, le
fondateur de l’école béhavioriste John B. Watson (1878-1958) assimilait le
nourrisson à «un morceau de chair animé et remuant, capable [seulement] de
quelques réactions simples » que les parents modelaient à leur guise dès la
naissance (34).
Il tenait l’amour maternel pour un « dangereux instrument » susceptible d’infliger au
bébé des blessures inguérissables et recommandait de traiter les enfants « comme s’ils
étaient de jeunes adultes » : « Habillez-les, baignez les avec soin et retenue. Que
votre comportement soit toujours neutre et aimablement ferme. Ne les prenez jamais
dans vos bras, ne les embrassez pas et ne les laissez pas s’asseoir sur vos genoux.
S’il le faut, embrassez-les sur le front lorsqu’ils disent bonne nuit. Serrez-leur la main
le matin. Donnez-leur une petite tape sur la tête s’ils ont fait un travail vraiment
extraordinaire dans une tâche difficile. » (35)
Dès 1916 et plus tard en tant que directeur du département de psychologie de l’
université Johns Hopkins (Maryland), Watson avait expérimenté ses théories
comportementales sur des bébés – notamment sur un petit Albert B. alors âgé de neuf
mois chez lequel il conditionna la peur d’un rat. Rejouant sur lui des terreurs issues
de sa douloureuse histoire personnelle, il effraya l’enfant plusieurs fois en cognant un
marteau contre une barre de fer. Par la suite, même la vue d’un lapin provoquait chez
le bébé l’affolement et les larmes (36).
Renvoyé de la Faculté pour une liaison scandaleuse avec sa jeune assistante, le
psychologue fut recruté par une agence de publicité réputée de New York où son
salaire quadrupla et s’efforça de transposer à la vente les techniques de
conditionnement issues de sa nouvelle science. Dans une campagne à promouvoir la
poudre pour bébés Johnson & Johnson par exemple, il invoquait la « pureté » du
produit et le danger que représentaient les infections infantiles. En stimulant l’anxiété
des jeunes mères, il espérait qu’elles doutent de leurs compétences maternelles et
utilisent plus fréquemment le talc du fabricant. En 1957, l’American Psychological
Association décerna à Watson sa plus haute distinction : une Médaille d’or pour sa
contribution au champ de la psychologie (37).


Ouvrir la « boîte de Skinner »
Dans le sillage de Watson, un autre béhavioriste devait marquer la discipline et à
travers elle toute la société américaine d’après-guerre : Burrhus Frederic Skinner
(1904-1990). Doctorant à Harvard au début des années 1930, le jeune psychologue
mit au point un dispositif destiné à étudier le comportement de petits animaux de
laboratoire soumis à diverses stimulations extérieures.
À l’origine, la « boîte de Skinner» était composée d’un caisson isolé assez grand pour
qu’un rat ou un pigeon puisse s’y mouvoir, d’un distributeur de nourriture, d’un
levier adapté susceptible d’être actionné par l’animal, d’une ou deux ampoules de
couleur et d’un plancher grillagé permettant de « punir » celui-ci par un choc
électrique. La notion classique de conditionnement impliquait qu’une stimulation
agréable ou au contraire douloureuse déclenchât une réaction de la part de
l’organisme. La singularité de Skinner fut de se concentrer sur la manière dont un
comportement pouvait être conditionné par ses conséquences et sur la mesure de
cette influence – ce qu’il nommera désormais le « conditionnement opérant » (38).
Après avoir affamé son sujet pendant quelque temps, Skinner le plaçait dans l’une de
ses boîtes et « renforçait » un certain comportement en laissant tomber un peu de
nourriture dans le distributeur chaque fois que l’animal s’y conformait. Ce dispositif
servit de modèle à des expériences innombrables sur la base desquelles Skinner allait
échafauder l’ensemble de son édifice conceptuel. Il observa par exemple qu’en
récompensant un rat de manière aléatoire, mais en moyenne stable, le rongeur était
d’autant plus attaché à reproduire le comportement attendu. À ses yeux, cette
observation expliquait également l’emprise d’une machine à sous sur le joueur
invétéré et la puissance des compulsions humaines. En complexifiant ses protocoles,
il finit par se convaincre que tout ce qu’exprimaient les organismes vivants pouvait
être décodé comme des comportements obéissant à quelques règles simples – y
compris les émotions, le langage et même la pensée (39).


Une question préoccupait particulièrement Skinner : comment les sociétés humaines
pourraient-elles cesser de punir et passer à d’autres formes plus efficaces de contrôle
des comportements ? Bien qu’agnostique, Skinner savait pertinemment que son
parcours et ses obsessions scientifiques devaient beaucoup à l’héritage du
protestantisme (40). La hantise des flammes de l’enfer avait marqué très tôt son jeune
esprit comme l’indiquait une note biographique personnelle écrite en 1927, un an
après son diplôme au Hamilton College :
« Le premier enseignement religieux dont je me rappelle se passa chez ma grandmère
Skinner. Elle voulait que je ne dise jamais de mensonges et s’efforça de m’en
décourager en décrivant avec conviction la punition qui m’attendait. Je me souviens
qu’elle me montra le feu dans le poêle à charbon et me dit que les petits enfants qui
racontaient des mensonges étaient jetés dans un endroit comme celui-là après leur
mort.» (41)
Une autre fois, l’enfant assista au spectacle d’un magicien dont la scène finale faisait
apparaître un démon. Il en fut terrifié et questionna son père pour savoir si ce genre
de créatures existait réellement – ce que l’adulte malheureusement confirma. Skinner
poursuivait :
«Je suppose que je ne me suis jamais remis de cette torture spirituelle. Peu de temps
après, j’ai effectivement raconté un mensonge pour éviter une punition et cela m’a
tourmenté pendant des années. Je me rappelle être étendu le soir dans mon lit en
sanglotant, refusant de dire ma peine à ma mère, refusant de l’embrasser pour la
nuit. Je peux encore sentir les remords, la terreur, le désespoir de mon jeune coeur à
ce moment-là... »


Son père William Skinner était un avocat prometteur et possédait sa propre étude
dans la petite ville de Pennsylvanie où le jeune Fred grandit. Souhaitant instruire son
garçon des dangers d’une conduite criminelle, il le conduisit un jour dans la prison
attenante au Palais de justice du comté. Trois ou quatre hommes se tenaient là
derrière des barreaux, mendiant quelques pièces pour acheter un peu de tabac.
À une autre occasion, les parents Skinner emmenèrent leurs deux enfants à une
conférence illustrée sur la vie des bagnards du pénitencier de Sing Sing (New York).
Lors de ces multiples mises en scènes à caractère éducatif, ils réactivaient
secrètement la terreur de l’abandon et de la mort sans pour autant recourir à la
violence physique.
Ce type de contrôle offrait l’avantage de passer inaperçu même aux yeux de Skinner
qui affirmait : « Je ne pense pas que cela ait été fait pour nous effrayer [...]. De
quelque façon qu’elle fût accomplie, ma formation éthique et morale fût efficace et
durable.» À une exception près où sa mère lui frotta la bouche avec du savon pour
une grossièreté, Skinner ne se souvenait pas avoir été agressé physiquement par ses
parents. Il était cependant angoissé à la seule idée de les décevoir et remarquait : «
J’ai dû être puni d’autres façons parce que la désapprobation parentale est quelque
chose que j’évitais soigneusement. »


Comme des milliers d’Américains qui grandirent à l’aube du XXe siècle, Fred et son
jeune frère Eddie furent marqués par ce mélange d’interdits et de bonnes manières
que la petite bourgeoisie s’infligeait avec le secret espoir de s’élever socialement.
Leur mère Grace Skinner née Burrhus était très exigeante en matière d’étiquette,
surtout envers son premier fils qu’elle prénomma d’après son nom de jeune fille :
« Ma mère s’alarmait toujours très vite si je m’écartais tant soit peu de ce qu’elle
considérait comme “juste”, mais il lui suffisait de dire “Tut tut,” ou de demander
“Qu’est-ce que les gens penseront ?” »
Afin d’échapper aux maltraitances, le petit Fred apprit à dissimuler ses actes et à
maîtriser ses émotions pour se conformer peu à peu aux contraintes que ses parents
lui imposaient. Ce profond désarroi issu de l’enfance et l’acharnement du jeune
Skinner à éduquer son propre comportement pour conjurer le spectre de la punition
eurent une influence déterminante sur ses convictions ultérieures.
Opposé aux châtiments corporels dont il dénonçait certains effets pervers, Skinner se
ferait le vibrant avocat de nouvelles méthodes de conditionnement – notamment le
«renforcement positif» qu’il estimait plus efficace en matière d’apprentissage et de
contrôle social (42). Dans Walden Two, une fiction controversée publiée en 1948, il
imaginerait même une communauté d’utopistes appliquant les principes de
l’ingénierie béhavioriste à tous les aspects de leur vie et d’abord à leurs enfants
élevés dès la naissance par des spécialistes du comportement (43).
Conditionner les comportements de l’enfant
Pour comprendre le sens de son idéation, il faut mettre à jour un concept sur lequel
Skinner construisit l’essentiel de son édifice théorique et sans lequel aucune de ses
expériences de conditionnement ne pourrait être reproduite : il s’agit de la
«privation».


On l’a vu, le traumatisme de l’isolement relationnel nous ramène au coeur de la
détresse enfantine et n’est pas sans rapport avec le rôle joué par certains
psychologues dans les interrogatoires coercitifs. En théorisant ce concept, le
scientifique cherchait une logique aux tortures dont il avait lui-même été l’objet car la
terreur l’empêchait d’incriminer directement ses parents. Cette fidélité névrotique à la
figure parentale explique sans doute que ses travaux aient été si souvent invoqués
pour justifier le fait de rejouer de telles tortures sur des animaux et des sujets
humains.

Dans son ouvrage Science and Human Behavior, Skinner souligne l’impor-tance de
la «privation» pour le conditionnement du comportement en utilisant une image : « Il
n’est décidément pas vrai qu’un cheval peut être conduit à l’eau mais ne peut pas
être forcé à boire. En lui imposant au préalable une privation sévère nous pourrions
être “absolument sûrs” que l’action de boire se produira. » (44)
Skinner suggère alors d’agir sur «les antécédents du sujet en relation avec l’action de
boire» et en particulier sur la soif provoquée délibérément par la privation d’eau ou
l’administration de sel. Ainsi mis en condition, le cheval se dirigera de lui-même vers
la bassine qu’on lui présente sans qu’un seul coup de cravache ne soit nécessaire.
Pour les mêmes raisons, le rat ou le pigeon affamé s’empressera de répéter le geste
qui lui valut un peu de nourriture et suivra bientôt le mouvement que lui inculque
l’opérateur.
Le renforcement abusivement qualifié de « positif » est donc indissociable de la
frustration qui le précède et n’agit pas sans elle (45). Considérée dans son ensemble,
cette forme de dressage se révèle être une manière plus sournoise de punir puisque les
contraintes exercées sur l’organisme ne sont pas immédiatement perceptibles. Bien
qu’il soit opposé à l’idée de punition, Skinner préconise d’appliquer ce même
«conditionnement opérant » aux humains. Dans une phrase résonnant comme un
terrible présage des procédures d’interrogatoire qui seront mises en oeuvre à
l’encontre des détenus soupçonnés de terrorisme, il explique : «Un examen des
évènements qui renforcent un individu donné est souvent nécessaire dans
l’application pratique du conditionnement opérant.» (46)


Outre les privations systématiques et les humiliations de la personne, rappelons en
effet que l’exploitation des phobies individuelles fait partie intégrante de cette sinistre
panoplie. Skinner lui-même envisage du reste la transposition de ses expériences aux
prisonniers de guerre sans faire état de préoccupations morales (47). Fidèle à l’esprit de
son époque, Skinner ne pouvait sans doute qu’entrevoir la puissance qu’exerçaient
sur lui les empreintes de son histoire refoulée, en premier lieu desquelles figurait un
traumatisme relationnel survenu dès sa naissance. Cette réalité non reconnue le
conduisit à consacrer l’essentiel de son énergie d’adulte à gérer les conséquences de
la torture que fut sa prime enfance plutôt qu’à résoudre cette douloureuse
problématique.

Dans la première partie de son autobiographie, il rapporte sobrement les
circonstances de sa venue au monde : « Ma naissance fut difficile et ma mère faillit
mourir – un fait qui me serait occasionnellement rappelé.» (48)

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Peut-être Grace Skinner pensait-elle encore à ce drame lorsqu’elle dit un jour à son
fils qu’un petit voisin « n’avait pas le droit d’être en vie » parce que sa mère était
morte en accouchant de lui (49). Quoi qu’elle lui eût inconsciemment reproché,
l’épreuve fut à coup sûr terrifiante pour le nouveau-né séparé brutalement du sein
maternel et ses parents se souvinrent longtemps de ses pleurs nocturnes (50). Les livres
du Dr Holt étant très populaires en ce début de XXe siècle, il ne fait guère de doute
que l’allaitement du nourrisson fût «réglé par l’horloge» plutôt qu’en fonction de ses
besoins ; on lui donna par la suite une purée de céréales appelée Force. Comme un
lointain écho de ce dressage précoce, les travaux scientifiques de Skinner porteront
notamment sur la manière la plus efficace de conditionner un petit animal en
contrôlant son nourrissage.

En bonne fille de l’Amérique victorienne, Grace Skinner condamnait également
l’expérience de la sensualité si nécessaire à l’équilibre émotionnel de l’enfant. Un
jour, elle aperçut deux bambins examinant secrètement leurs parties intimes et s’exclama :
« Si je surprenais mes enfants à faire cela, je les écorcherais vifs ! » (51) Fred comprit très vite le
sens de cet interdit et redoutait d’être découvert en train de se masturber. Vers l’âge de dix ans, il
construisit sa première « boîte » avec un carton d’emballage – un refuge idéal dans lequel il
s’introduisait en rampant. «Pour une raison ou pour une autre, confiait Skinner, il semblait que
c’était la meilleure place lorsque j’avais envie d’écrire quelque chose.» (52) Seul avec lui-même
à l’abri du regard parental, il intériorisait peu à peu les conséquences des ruptures et des
privations relationnelles qui lui avaient été imposées dès sa naissance et qui devaient
l’obséder toute sa vie.


En 1945, Skinner fit grand bruit en publiant dans une revue féminine le
compte-rendu d’une étrange mise en scène illustrant une nouvelle fois
comment les traumatismes du passé s’immiscent dans la vie de l’adulte sous
l’action inconsciente du rejouement. Son article intitulé Baby in a Box [Bébé
dans une boîte] présentait une invention destinée à simplifier le maternage : il
s’agissait d’une sorte de grande couveuse vitrée et isolée, équipée d’un
chauffage et d’air conditionné. Les Skinner y placèrent leur seconde fille
Deborah dès son retour de la clinique, la privant ainsi de tout contact direct
avec sa mère. À l’âge de onze mois, la fillette y passait encore le plus clair de
son temps et son père remarquait qu’elle avait ainsi une chambre séparée
à peu de frais. « Mais une possibilité plus intéressante – ajoutait-il – est que
nous pouvons modifier sa routine à notre convenance. » (54)
En élevant la température de la boîte par exemple, Skinner avait observé que sa fille
dormait plus longtemps ; en la rabaissant au contraire légèrement, il pouvait faire
taire les pleurs ou les protestations de l’enfant. Après trois mois, Deborah cessa de
pleurer à la satisfaction de ses parents et se mit à déployer une énergie considérable.
À sept mois, elle enclenchait avec ses orteils une boîte à musique suspendue audessus
d’elle et rythmait le refrain d’un battement de pied.
Des critiques surnommèrent l’appareil «heir conditioner» – un jeu de mots suggérant
que le scientifique conditionnait ainsi son héritière (en anglais «heir») et non l’air de
la boîte dans laquelle il l’avait enfermée...

Fig. 3 : Deborah Skinner dans sa boîte, en 1945
Lady’s Home Journal.


En dépit de quelques réticences, la notoriété de Skinner encouragea les Américains à
transposer ses travaux à l’éducation des enfants. Dans son manuel Dare to Discipline
publié en 1970, le psychologue évangélique James Dobson faisait ainsi l’éloge de la
«loi de renforcement» de Skinner et de son efficacité supposée dans le traitement de
l’autisme par exemple :
« [L’enfant autiste] est placé dans une petite boîte obscure, pourvue d’un volet de
bois coulissant. Le thérapeute est assis à l’extérieur, en face de l’enfant qui scrute
par cette ouverture. Tant que l’enfant regarde le thérapeute, la fenêtre reste ouverte.
Cependant, dès que son esprit se relâche et qu’il commence à se disperser, le volet
tombe, laissant l’enfant dans le noir pour quelques secondes. [...] la thérapie par le
renforcement a conduit certains de ces patients à adopter un comportement familier
et civilisé. La clé du succès a été l’application d’une conséquente plaisante au
comportement désiré. » (54)


Le Dr Dobson avançait que le renforcement immédiat était également «l’instrument
miraculeux» permettant d’inculquer à tous les enfants une attitude jugée responsable.
Réservant les châtiments corporels aux «défis à l’autorité parentale», il préconisait
selon l’âge de récompenser le comportement attendu par une sucrerie, un peu
d’argent ou même une quelconque flatterie. «Le renforcement verbal, écrivait-il,
devrait imprégner toute la relation du parent à l’enfant.» (55) Le concept béhavioriste
d’«extinction» consistant à éliminer un comportement indésirable en cessant de le
renforcer faisait aussi partie de ses outils éducatifs.
Dobson l’appliquait par exemple au cas d’une fillette qui pleure parce que sa mère se
montre indisponible :« Pour éteindre les pleurs, il faut simplement cesser de les
renforcer. Maman commencera par dire : “ Je ne t’entends pas parce que tu
pleurniches, Karen. J’ai de drôles d’oreilles qui n’entendent pas les pleurnichages.”
Après avoir répété ce message un jour ou deux, maman ne montrera aucune réaction
devant un ton larmoyant. Elle devra alors répondre immédiatement à une demande
formulée normalement. Si ce contrôle du renforcement est correctement utilisé, je
garantis qu’il produira les résultats désirés. » (56)


L’insensibilité confondante avec laquelle Dobson considérait la vie émotionnelle de
l’enfant était un produit de la dissociation psychique qu’il s’infligeait constamment
pour refouler les réminiscences d’une histoire particulièrement douloureuse.

Ainsi que nombre de ses contemporains, il trouvait dans la psychologie
comportementale un cadre théorique lui permettant de rester fidèle aux projections
que ses éducateurs avaient posées sur lui. Comparant volontiers les enfants à de petits
animaux susceptibles d’être dressés, il ne voyait aucun mal à mépriser leur sensibilité
naturelle pour obtenir une soumission exemplaire sans être remis en cause.

Zdzislaw Beksinski

De ce point de vue, le béhaviorisme radical popularisé par Skinner apparaît comme
une forme élaborée du déni séculaire infligé à la sensibilité de l’enfant. D’après cette
doctrine déshumanisante, les souffrances résultant de la privation de besoins
essentiels – comme l’accueil inconditionnel de la mère, l’allaitement prolongé à la
demande et la sécurité que procure un parent aimant et confirmant – sont interprétées
et manipulées pour accroître l’emprise de l’adulte sur l’enfant de sorte que la
violence du rapport éducatif n’est plus immédiatement perceptible.
Quand une nation tout entière se met au diapason de ses élites pour faire l’éloge de la
récompense et célébrer le culte de la réussite, il n’est guère surprenant qu’une foule
de frustrations refoulées cherche une voie de manifestation et finisse par éclater au
grand jour. Les mises en scènes collectives qui en découlent sont à la mesure des
sentiments d’impuissance dont elles sont l’exutoire. Leur précision sidérante nous
enseigne sur la force des processus sous-jacents mis en oeuvre dans la réalisation de la
conscience.

 

Source : http://www.voice-dialogue-sud.com/articles/Derives.htm

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Gilles Deleuze, février 1977.

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