25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 18:42

 

 

Je remercie Serge qui par son commentaire au texte précédent m’a amenée à réfléchir sur ce que peut  être le monde du partage.

 

Sartre dans définit deux formes de pathologie de l’âme dont chacun de nous est plus ou moins atteint et qui se révèle au moment où nous découvrons que le monde tel qu’on le raconte aux enfants est fait aussi d’un tissu de mensonge.

L’une de ces pathologies est la réaction de « l’homme de mauvaise foi » qui peut dans son pire développement se décrire ainsi… « Puisque tout le monde ment, je mentirai plus et mieux que les autres »

L’autre est « la belle âme », une sorte de comble de l’orgueil, je le sais d’autant mieux que j’en suis atteinte qui consiste à se penser et vouloir meilleur que les autres et à se jurer de ne jamais ni mentir, ni tromper, ni trahir.

Je me rappelle très précisément le moment où à onze ans, j’ai fait la découverte du mensonge sous forme de la révélation d’un « secret de famille », quelque chose comme la conjugaison du monde qui s’écroule et du ciel qui vous tombe sur la tête.  

Tout est d’un coup à reconsidérer. Ce sont les fondations même du monde qui s’ébranlent, tout est à à reconstruire en devant survivre à la perte de confiance et à la transformation immédiate, radicale et irréversible du monde, passage d’un monde que l’on croyait connaître pour en découvrir un autre inconnu dans lequel a vérité se cache derrière les apparences. Ce jour-là, ma vocation était née, je serais chercheuse de vérité. Quelle ambition pour une gamine de onze ans !

La révélation d’un secret de famille est une forme violente de confrontation au mensonge, en ce sens que ce sont les proches qui sont ainsi tout d’abord remis en question. C’est un moment fort qui oblige à faire des choix difficiles. Pour d’autres la découverte est plus bénigne, mais chacun un jour prend conscience de cette faculté qui est un des propres de l’humain, la capacité de mentir, de travestir la vérité, d’inventer et de faire exister par les mots une fiction de monde qui vient faire écran à la perception de la réalité.

Le mensonge à présent  à travers la propagande idéologique qui baigne le monde est devenu partie constitutive de la réalité. Mettre en lumière la vérité qui se cache derrière le mensonge, n’est plus seulement l’urgence d’une gamine de onze ans vivant une singularité de son histoire, ni de tous les autres enfants qui confronté à cette même perte de confiance sont devenus chercheurs de vérité, c’est à présent notre survie même en tant qu’espèce qui dépend aussi de notre capacité à montrer les mensonges pour ce qu’ils sont, manipulatoires, affectant le devenir de l’humanité en l’orientant  de manière effective vers des leurres.

Amener des centaines de millions de gens à réclamer à corps et à cris des emplois alors que ce terme est chaque jour plus parent d’un état d’esclavage… c’est effrayant quand on y pense. Créer un état d’esprit tel que celui qui ne souhaiterait pas d’emploi est stigmatisé, asocial et tutti quanti… et que cette idéologie eugéniste dans laquelle nous baignons, amène petit à petit le bon peuple que toutes ces bouches « inutiles » à nourrir sont un poids dont il faudrait se débarrasser.

Ce mensonge est aujourd’hui un des fondements du système et occulte le fait qu’il résulte d’un choix éthique. Et par là occulte et interdit d’accéder à cette vérité fondamentale… d’autres choix sont possibles et que ce sont la surconsommation et les modes de productions des uns qui rendent nécessaire pour se perpétuer d’éliminer une partie de l’humanité. Mais ces autres choix impliquent qu’il n’y ait plus un seul emploi sur la planète mais bien des métiers dans l’exercice desquels chacun à la possibilité de donner le meilleur de lui-même. Chacun a des potentiels multiples et des talents personnels, et c’est un terrible gâchis qui se produit quand on oblige des personnes à pratiquer l’autoréduction, l’automutilation de soi pour se conformer au cadre d’emploi qui nécessite une interchangeabilité du matériel « main d’œuvre ».  

Il y a bien quelque chose de diabolique dans tout cela, mais il semble bien que le diable ne soit que la concrétisation des hommes existant sur le mode du pire. Et oui,  absolument ce que je fais là est un jugement de valeur. Et cela aussi est occulté, par la fiction de l’objectivité, notre condition humaine est indissociable des choix de valeurs. C’est une des leçons retirée de mes recherche de vérité, notre condition humaine ne nous permet pas d’accéder à une vérité absolue, toute vérité est toujours déterminée par des choix éthiques, des choix de valeurs qui vont déterminer ce qui pour nous fait sens dans ce monde dont chacun ne peut appréhender à lui tout seul qu’une toute petite partie. Ceci devrait inciter à la prudence tous ceux qui pensent détenir un programme pour l’avenir du monde. Il serait plus que temps de comprendre et d’accepter que s’il y a une eschatologie dans l’histoire, ce qui est loin d’être prouvé, elle nous serait à tout jamais inaccessible de par notre nature finie qui ne peut appréhender l’infinité des possibles.

Ainsi devons-nous accepter cette limite et ses conséquences. Si chacun par le choix des valeurs qu’il incarne contribue au devenir du monde avec une plus ou moins grande influence, nul n’en est maître, et quiconque prétendrait le contraire ne peut être qu’un tricheur,  un dangereux illusionniste et une graine de dictateur.

Accepter cela est aussi une incitation à la prudence quand l’envie nous prend d’imposer nos choix et que par la pensée nous nous approprions le monde, que ce soit fait à titre personnel où à travers des collectifs incarnant des courant idéologique, cette attitude est celle de l’abus de pouvoir et du déni de réalité. Et c’est une des fictions de la démocratie qui au meilleur cas devient alors dictature de la majorité.  Nous n’en sommes malheureusement depuis quelques décennies plus à ce stade atténué de la dictature, celle que nous subissons aujourd’hui n’est plus celle d’une majorité mais bien celle d’une minorité qui veut imposer ces choix à l’ensemble de la planète.

Quand un élu « socialiste » dit qu’à Notre Dame des Landes, ce ne sont pas quelques habitants de cabane et quelques potagers autogérés qui vont imposer leur choix de société…. On peut se poser légitimement la question de « Qui représente ce Monsieur et au nom de qui parle-t-il ? » Ignore-t-il vraiment que ces quelques personnes présentent physiquement sur les lieux sont une petite partie d’un courant qui compte des centaines de milliers de personnes en France et des centaines de millions de par le monde ? Etre mandaté par le peuple donne des responsabilités, et briguer un tel mandat oblige celui qui s’y propose à prendre la mesure des enjeux de ces décisions. A ce moment clé où existe un courant grandissant de personnes exigeant la mise en œuvre d’une démocratie participative, affirmer que les gens ont voté donc tout a été dit, c’est nier le fait qu’une partie de la population dit et fort ou en silence par son abstention : voter ne suffit plus ou même « ne sert à rien », il est plus que temps de franchir une nouvelle étape qui avant toute question concernant des partages matériels passe par une redistribution du pouvoir de décision et la mise en place des dispositifs qui rendent cela possible.

Il est tout de même atterrant de voir qu’un maire qui dans sa pratique effective depuis des décennies fait exister de tels dispositifs, se fera lui disqualifier avant même les élections, taxé de rouge-brun, cette invention ad hoc prévue à cet usage : disqualifier des personnages un peu trop dérangeants.

Je ne connaissais pas Monsieur Balme avant cet article calomnieux. Mais en le lisant j’ai été interpellée par ces quelques mots auxquels il n’est plus fait référence par la suite…  un candidat bien implanté dans sa région… je ne sais plus si c’est la formule exacte, mais peu importe. J’ai donc puisque ce texte qu’on peut difficilement qualifier d’article d’une journaliste, n’en disait rien, été voir en quoi consistait cette bonne implantation. Et j’ai découvert un homme qui part ces pratiques en tant que maire procédait à ce repartage du pouvoir, conformément à l’idée que nous nous faisions à tort de nos démocraties, ce modèle jamais atteint, gouvernement par le peuple, pour le peuple.

Voilà à quoi nous mène cette société du mensonge, une pratique de toute une vie est niée par quelques paroles diffamatoires et inconsistantes, qui conduira son parti à le renier, plutôt que de profiter de l’occasion pour démonter et mettre en lumière les processus de manipulation des inconscients collectifs à l’œuvre dans cette mascarade. Il y aurait de quoi mourir de honte, mais non… Tout cela ressemble bien à un cauchemar kafkaïen quand le monde est travesti sous des faux-semblants, et quand la pression est telle que les uns et les autres font pratiquer l’autocensure ou simplement se conformer au modèle.

Et le problème donc n’est pas tant les paroles qui ont été écrites et qui dans une société saine aurait tout simplement disparu dans l’indifférence à laquelle les condamnait leur propre insignifiance, le problème sont alors ceux qui reprennent cette parole et l’amplifie, les rendant efficientes.

L’article devient alors un simple catalyseur, nul et non avenu en tant que travail journalistique,  mais efficient comme cette manipulation qu’il est en réalité. Jamais je ne pourrais faire confiance à aucun de ceux qui a accepté de jouer ce jeu-là. Jamais je ne pourrais faire confiance non plus à celui qui une fois élu confisque le pouvoir et balance un projet de civilisation en rayant de la carte quelques cabanes et potagers, qui sont l’incarnation locale d’une mosaïque planétaire qui représente l’espoir de milliards de gens vivant aujourd’hui sur cette planète.  C’est nier qu’il existe des processus de refondation du monde qui sont à l’œuvre des Chiapas à Notre Dame des Landes, des usines autogérées d’Argentine aux potagers collectifs que partagent quelques bons voisins.

Il est intéressant d’ailleurs de signaler que dans une étude réalisée sur les expériences réussies d’autogestion en Argentine et ailleurs, un constat est unanime : l’entreprise était viable, c’est le coût patronal qui l’a coulée. Et de voir que lorsque ces expériences produisent un bénéfice il est en grande partie réinvestit dans les développements de projets de biens communs. Mais pour comprendre cela, nous avons du chemin à faire, retrouver cette conscience du bien commun qui n’est plus le prétexte à taxer les travailleurs, mais bien quelque chose qui s’édifie ensemble pour le bien de tous. Ce qui est à l’œuvre là, c’est bien cette notion du partage comme enrichissement. Le seul type d’enrichissement qui personnellement m’intéresse.

C’est Sartre également qui m’avait inspiré cette idée : Je ne suis pas coupable de ce que je suis mais je suis responsable de ce que je deviens. Autrement dit : le choix est toujours possible et il n’existe aucune faute assez lourde pour que nous ayons à renoncer  à vouloir devenir demain meilleurs que nous ne sommes aujourd’hui.  Par meilleur, j’entends plus respectueux des autres et de soi-même, mais aussi développer des savoirs faire… procéder à cet enrichissement personnel qui est en soi un enrichissement collectif, être tout à la fois plus aimable et plus compétent, avoir mieux à donner et accepter de recevoir.  Progresser aussi par ce stimulant ludique qu’est l’émulation… un petit clin d’œil à travers l’espace et le temps, à Thomas, alors que dans une partie de carambole sans concession quelqu’un lui dit « Tu as un bon adversaire », il répondit « Ce n’est pas mon adversaire, c’est mon partenaire »

Et nous y voici donc, le monde du partage est le monde où le bien commun est réellement le bien de tous, enrichissement collectif, par lequel chacun est gagnant. Sauf bien sûr ceux qui voudraient  s’approprier pour eux seuls ce qui est le bien de tous. Nul ne peut être en même temps en tout lieu d’une forêt, celui qui l’entoure de barrières s’approprie un bien qui va sortir de l’usage commun alors qu’il ne peut pas en jouir… mais bien sûr… privatisation et profit sont deux aspects de notre malheur collectif. Et les conclusions de l’étude argentine sur les coûts patronaux comme cause de faillite, venant en plus de travailleurs faisant tourner parfois depuis plus de dix ans leurs usine avec succès et sans patron, devraient nous faire réfléchir sur ces assertions qui viennent des patrons eux-mêmes, en arguant du fait que s’ils sont grassement payés, c’est parce qu’ils sont indispensables. Leur indispensabilité n’existe que dans une société de concurrence, de rivalité, de guerre, dans une société de coopération, de partage, d’émulation, ce rôle tout simplement disparait pour faire place à la gestion collective : pour et par le peuple, non pas en fonction de quelques a priori théorique obligé, mais bel et bien en fonction de la contingence, en un lieu donné, en un moment donnée et celui les décisions collectives des personnes impliquées, selon cette notion fondatrice de la refondation : un monde dans lequel il y a plusieurs monde, avec des recettes locales adaptées aux circonstances à partir de ce qui est, et non le remodelage forcé des paysages conçu depuis quelque gratte-ciel au bout du monde sans aucune connaissance réelle de cette réalité locale, des désire et besoins de ces habitants et des moyens et formes qu’ils souhaitent mettre en œuvre pour les satisfaire.

Un autre monde se construit, un autre monde est parmi nous… après le temps des semailles, les graines commencent à germer, tout cela est bien fragile, a été des mille et des mille fois détruit  par les Forces de l’Ordre Noir et toujours viennent d’autres graines qui ensemencent d’autre champs et  parfois en un lieu des plants viennent  à pouvoir murir et cela jamais ne cessera de mémoire humaine passée, présente et à venir. Parce que cela aussi fait partie de l’humanité, l’Inquisition peut sévir pendant des siècles, terroriser, torturer, tuer, sur les cendres des buchers renaissent les idées porteuses d’amour, de respect, de liberté.

Anne

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Published by Anne Wolff - dans anne humeur du jour
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commentaires

hobo-lullaby 26/12/2012 23:34


Bonsoir Anne


Merci pour ce texte interessant à plus d'un titre. Ces métamorphoses du moyen age étaient vraiment l'esquisse de notre socièté actuelle. Si on établit certains parallèles ( inquisition-fascisme,
seigneurs-patrons, guerres de territoire-bourse, etc ) on réalise que le progrès (encore un mot usurpé) n'est plus une avancée mais une sophisticaton et un outil de croissance. La communauté
reste la seule base à taille humaine d'une vie en socièté et qui ne peut survivre face à ce "besoin" de croissance. Howard Zinn ( objet d'un de tes récents posts) le démontre également de son
coté dans son "histoire populaire des états unis", en particulier dans les chapitres concernant les indiens.


Bises


Serge

Anne Wolff 02/01/2013 14:48



Désolée, je ne sais pourquoi ton commentaire et ma réponse n'ont pas été publiés ??? mais j'ai manifestement quelques problèmes d'ordi en ce moment.. difficulté de publication pour les
articles... trop longs même pour mes plus courts me dit overblog,et utilisation de mon crédit de coonection qui ne sepble pasdu tout correspondre à la réalité...


Ceci dit je ne pense pas que progrès soit un mot usurpé, je pense plutôt que le problème est de faire de progrès en tout les cas un synonyme "d'avancée positive".... progrès de la misère, progrès
de l'épidémie de SIDA, progrès de déforestationet de désertification et j'en passe sont d'autres caractères duprogrès, le même dont on nous rabache les oreilles.


D'ou ce paradoxe, ce sont les paysans, qui sont ces conservateurs disqualifié par Marx commeforce révolutionnaires qui mène aujourd'hui les combats d'avant-garde, non sans une certaines logiques,
puisqu'ils ont une connaissance approfondie de ces processus de la vie que le progrès mécaniste détruit.


Tout de bon à toi pour cette année


Anne



hobo-lullaby 26/12/2012 00:12


Bonsoir Anne


Belle démonstration. le mensonge consiste à galvauder le vrai sens des mots. redistribuer est un leurre, ce n'est pas partager, c'est s'approprier et se donner bonne conscience tout en faisant
croire que... Le véritable partage se fait au départ, mais tu as raison, il faut pour cela admettre que le bien de départ est commun. Dès lors les règles de la socièté sont pipées, car si l'on
partage réellement le bénéfice doit aussi être collectif. Nous sommes en Europe très éloignés et depuis longtemps de cette base essentielle de la vie ensemble, éblouis par ce trompe l'oeil qu'est
la spéculation. Les initiatives locales sont à mon sens le seul rempart face à cette folie ( collectve !) qui consiste à scier la branche sur laquelle on est assis. Les peuples d'Amérique latine
ont un rapport à la terre qui est beaucoup plus fort que chez nous qui avons oublié nos racines. C'est pourquoi leur socialisme est naturel tandis que le notre est transgènique !  Nous (les
européens) galvaudons le mot socialisme pour perpètuer ce mensonge que tu as bien décrit. Ce mensonge que nous nous faisons à nous même en nous faisant prisonnier d'un système et en nous
prétendant libre.


Bises du soir


Serge

Anne Wolff 26/12/2012 19:40



Bonsoir Serge,


Je te réponds avec un texte que j'avais publié et que je vais reprendre. Un texte intéressant, avec un part de provocation qui incite à se poser des questions sur notre éloignemment d'avec le
monde de partage.


Un texte dont je ne dispose pas ici,  il s'agit d'un livre de la Chartiste Régine Pernoud dans lequel elle décrit les structures très complexe et multiple de la propriété au moyen âge qui
est très loin de faire de la terre la propriété du seul seigneur.


Toutes sortes de choses que ne racontent pas les manuels scolaires chargés de faire la propagande de l'histoire officielle revue et corrigée pas les vainqueurs du moment.


 



Femmes, magie et politique, de Starhawk



Périphéries - Femmes, magie et politique, de Starhawk





« Quitter la terre ferme des certitudes »


En Europe, certains connaissent Starhawk, la sorcière néopaïenne de San Francisco,
pour l’avoir croisée lors des rassemblements de Seattle, de Gênes ou de Québec. Femmes, magie et politique, qu’ont publié ce printemps les Empêcheurs de penser en rond, est
son premier livre traduit en français. Il date de 1982 - elle avait alors trente ans -, mais les enjeux qu’il définit, élaborés dans le contexte du reaganisme triomphant et de ce que l’on
apercevait de l’évolution globale du monde à cette époque, collent parfaitement aujourd’hui. Si bien que c’est un livre qui tombe à pic, et même, qui produit une accélération, qui bouscule
sérieusement, qui invite à s’aventurer plus loin, à penser autrement.











Même s’il a été écrit avant la naissance et le baptême officiel de
l’altermondialisation (et même si Starhawk a publié récemment aux Etats-Unis un livre sur les mobilisations de ces dernières années), on peut le prendre comme un soutien de poids aux quelques penseurs francophones qui mettent en garde le mouvement actuel contre les insuffisances et les faiblesses constitutives auxquelles
il s’expose lorsqu’il se contente de - comme elle l’écrivait déjà à l’époque - « dénoncer les abus les plus criants de la
propriété ». Comme Annie Le Brun, qui juge dérisoire de ne faire que « brandir l’épouvantail
économique », et qui doute que l’on puisse « lutter contre la séparation avec les armes de la séparation », Starhawk nous dit (dans un style très
différent, certes) que la seule raison raisonnante est impuissante à nous tirer du très mauvais pas où nous sommes ; qu’elle ne fera même que nous y enfoncer un peu plus.


Pourquoi « sorcière » ? Dans une annexe
captivante du livre, « Le temps des bûchers », elle étudie le coup de force qui s’est joué en Europe au moment de l’Inquisition. C’est
l’époque des enclosures, des « mises en clôtures » : les terres
autrefois exploitées collectivement par les villageois, même si elles appartenaient formellement au seigneur, sont clôturées ;
on cherche désormais à en tirer un profit maximum : la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. « La terre enclose, au lieu de servir de multiples besoins et objectifs, n’en servait qu’un, observe-t-elle. Quand une forêt était abattue et close pour la transformer
en pâturage, elle ne pouvait plus fournir de bois pour le chauffage ou la construction, de glands pour les porcs, d’habitat pour le gibier, de lieu pour la cueillette des herbes thérapeutiques,
ni d’abri pour ceux qui étaient amenés à vivre en dehors des confins de la ville ou du village. » L’organisation collective du travail est
détruite : l’unité productive se réduit à l’individu. Les plus marginaux, privés de leurs derniers moyens de subsistance, deviennent entièrement tributaires des salaires. La chasse aux sorcières sert tous les objectifs de la révolution qui est en train de se produire. Elle contribue à détruire la communauté, puisque le risque de se faire dénoncer comme sorcier ou sorcière pousse chacun à se méfier de tous. Elle éradique le lien à
la terre, ce lien que les villageois célébraient à travers les rituels marquant le cycle des saisons. Elle est aussi confiscation de la
connaissance : en qualifiant les savoirs populaires de superstitieux et d’obscurantistes, voire de diaboliques, on substitue à la figure du guérisseur intégré à la communauté celle du
médecin qui dispense sa science d’en haut. Le patient, privé de sa confiance dans sa propre culture et sa propre
force, est désormais entretenu dans la conscience de son impuissance et de son indignité fondamentale. En martyrisant la chair des femmes, l’Inquisition exprime aussi une haine de la vie
sensuelle qui se retrouve dans l’éthique protestante du travail : les tâches nourricières sont dévalorisées et même frappées
d’« irréalité » ; le travail et le profit constituent une sphère autonome, une fin en soi, et condamnent le désir de confort, la jouissance immédiate de la vie ; sont
glorifiés le contrôle, la domination du corps et de la nature.


« La fumée des sorcières brûlées
est encore dans nos narines ;
elle nous intime avant tout de nous considérer


comme des entités séparées, isolées
en compétition, aliénées,
impuissantes et seules »


Le monde qui émerge est celui de ce que Starhawk
appelle la « mise à distance », et qu’un Miguel Benasayag - dans Le mythe de l’individu, notamment - nomme « séparation » :
l’être humain est coupé de la nature, coupé de ses semblables, coupé de son propre corps. Cette idéologie
« promet de façon mensongère que le soi peut entièrement se libérer de la terre, que la maîtrise et le contrôle peuvent complètement gagner sur les forces profondes de la
vie et de la mort, que la nature peut être domestiquée ». On voit triompher la vision
« mécaniste » du monde, dans laquelle les choses n’ont pas de
lien les unes avec les autres, et ne sont que des entités inertes, dont la valeur est strictement d’échange. C’est la fin de
l’immanence, conception selon laquelle la valeur sacrée réside dans chaque élément du monde et nulle part ailleurs : elle n’y est pas rapportée par un Dieu qui lui serait
extérieur. L’immanence, qui avait survécu au catholicisme à travers les pratiques et les croyances qu’incarnaient les sorcières, mais aussi un certain nombre de sectes radicales, ne résiste pas à
la mise en coupe réglée de la culture populaire qui se joue à l’époque de l’Inquisition.


Pour Starhawk, « le passé vit dans le présent », et cette histoire d’expropriation et de répression se poursuit jusqu’à aujourd’hui : « Nous pouvons lire dans nos journaux les mêmes accusations contre la fainéantise des pauvres. Les expropriateurs se déplacent dans le tiers monde,
détruisant les cultures, pourvoyant la connaissance occidentale estampillée, pillant les ressources de la terre et des gens. L’éthique de la propriété les anime. L’agriculture scientifique
empoisonne la terre de pesticides ; la technologie mécaniste construit des centrales nucléaires et des bombes qui peuvent faire de la terre une chose morte. Si nous écoutons la radio, nous
pouvons entendre le crépitement des flammes à chaque bulletin d’information. Si nous regardons le journal télévisé ou sortons marcher dans les rues, où la valeur transcendante du profit augmente
les loyers, le prix de l’immobilier, et contraint les gens à quitter leurs quartiers et leurs maisons, nous pouvons entendre le bruit sourd de l’avis de mise en clôture en train d’être cloué à la porte. (...) La fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines ; elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités séparées,
isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules. » C’est sans doute aux Etats-Unis, où les colons européens l’ont imposée par la violence en éradiquant la culture
« immanente » des autochtones, que la « mise à distance » est le plus développée. C’est peut-être à elle, d’ailleurs, que les militants altermondialistes
en veulent confusément lorsqu’ils s’en prennent aux Etats-Unis : le reconnaître ne leur permettrait-il pas d’assumer sans complexe leur anti-américanisme, en même temps que de se prémunir
contre le manichéisme (invalidé du seul fait qu’une Starhawk représente, elle aussi, un visage des Etats-Unis) ?


 








« La
physique moderne reconnaît


ce que les
chamans et les sorcières ont toujours su :
que l’énergie et la matière ne sont pas des forces séparées
mais des formes différentes de la même chose »





Pour tenter d’inverser la vapeur, les sorcières
néopaïennes travaillent à redonner à chacun la conscience de son propre pouvoir, en même temps qu’à renforcer ses liens avec les autres et avec le monde. Au « pouvoir-sur », le pouvoir de l’autorité, imposé d’en haut, elles
opposent le « pouvoir-du-dedans » - on retrouve là la dialectique du « pouvoir » et de la « puissance » que développe Benasayag. Cette force et ces liens ne sont pas des enfantillages gentiment ésotériques : ils existent réellement, et ne
sont qu’atrophiés, escamotés. La vision mécaniste du monde, si elle continue à régner sur nos consciences, a été depuis plusieurs décennies invalidée
par la science, fait remarquer Starhawk : « La physique moderne ne parle plus des atomes séparés et isolés d’une matière morte,
mais de vagues de flux d’énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l’énergie et la matière ne sont pas
des forces séparées mais des formes différentes de la même chose. » Elle écrit ailleurs que « nous sommes chacun une ride dans le nimbe de la terre »,
faisant ainsi écho au physicien Harold Morowitz (cité par Augustin Berque), pour qui « toute chose vivante est une structure dissipative, c’est-à-dire qu’elle ne dure pas en soi, mais seulement en tant
que résultat du flux continuel de l’énergie dans le système. De ce point de vue, la réalité des individus pose
problème parce qu’ils n’existent pas en eux-mêmes, mais seulement comme des perturbations locales dans ce flux d’énergie universel ». Ce sont ces flux d’énergie, cette force qui
lie tous les éléments du monde - le prana hindou, le qi chinois, le mana hawaïen -, que les sorcières apprennent à célébrer et à manier, inventant de nouvelles formes de
rituels.


 





Il ne s’agit pas pour elles de ressusciter tel quel un
passé idéalisé : comme le notait la philosophe Isabelle Stengers dans un entretien à la revue Vacarme, à un moment où le livre de Starhawk, qu’elle a
coédité et dont elle signe la postface, était encore en préparation, les sorcières américaines « en sont venues à se présenter comme des productrices de rituels. Le rapport
entre ce qu’elles font et les anciens rites de sorcières ne passe pas par la question de l’authenticité. Elles se pensent héritières d’un savoir transmis, mais elles ne s’y tiennent pas.
Elles inventent des rituels chaque fois qu’une situation les oblige à produire de la puissance collective - qu’il s’agisse de participer à un
blocus contre une centrale nucléaire, de manifester à Seattle, ou encore de résister au désespoir, en faisant des actions de lamentation après le 11 septembre, des “productions de douleur” qui n’ont rien à voir avec la façon de Bush.
Elles créent donc des rituels à la hauteur de la situation qu’il s’agit d’activer ».
Parce qu’ils reposent sur un savoir construit, cohérent, en constante évolution, parce qu’ils incluent l’humour et la négativité, ces rituels ne semblent jamais ridicules ou ineptes. Starhawk
fait notamment une évocation impressionnante de celui par lequel elle et ses amis célèbrent le solstice d’hiver, en allumant un grand feu sur la plage puis en se plongeant dans les vagues de
l’océan, bras levés, avec des chants et des vociférations de jubilation. Avec son langage simple, concret (le grand principe des sorcières : « des choses, pas des
idées »), elle est bien plus terre-à-terre que ceux-là même qui, se considérant eux-mêmes comme sensés et raisonnables, pourraient l’accuser de divaguer. L’un des grands mérites de son livre est de réancrer solidement le lecteur dans le monde, et de révéler, par contraste, l’irréalité et la déraison foncière des adeptes de la pensée mécaniste.


« Prendre le risque de faire ricaner »


Il reste que Femmes, magie et
politique est une lecture aussi dérangeante que stimulante. Elle oblige le lecteur, même s’il se croit et se veut éminemment progressiste, à se reconnaître comme l’héritier du monde qui a brûlé les
sorcières, au cours de cette période restée dans l’Histoire officielle sous le nom de « Renaissance » : elle l’oblige à se
confronter avec ce qui, en lui, considère effectivement les anciennes guérisseuses comme des sorcièresTraité de physique et de philosophie) « notre ontologie instinctive ». Bref, rétrogrades, sales et superstitieuses (même si on commence timidement à redécouvrir la validité de leur médecine préventive et de leur usage
avisé des plantes) ; avec sa propre tendance à dévaloriser et à rejeter le corporel et le nourricier ; avec sa propre adhésion à la vision mécaniste du monde, laquelle demeure, malgré
les évolutions de la science, ce que le physicien français Bernard
d’Espagnat appelle (dans son elle l’oblige à identifier les formes d’autorité qu’il véhicule en lui-même - et là aussi on
pense à Benasayag écrivant, dans Résister c’est créer,
que « le néolibéralisme est en nous ». Or, même si la vision mécaniste, qui se présente
abusivement comme la seule vraie et raisonnable, produit des désordres de plus en plus évidents et de plus en plus graves, la réticence à s’en démarquer, l’espoir qu’on puisse résoudre la
situation sans s’en écarter, restent très prégnants. Car au-delà d’elle, s’ouvre un terrain sur lequel on ne se sent guère à l’aise - surtout en Europe. En
préparant cette traduction, les Empêcheurs de penser en rond étaient conscients du risque qu’ils prenaient : En France,
écrivent-ils en quatrième de couverture, « ceux qui font de la politique ont pris l’habitude de se méfier de tout ce qui relève de
la spiritualité, qu’ils ont vite fait de taxer d’être d’extrême droite. Magie et politique ne font pas bon ménage et si des femmes décident de s’appeler sorcières, c’est en se débarrassant de ce qu’elles considèrent comme des superstitions et de vieilles
croyances, en ne retenant que la persécution dont elles furent victimes de la part des pouvoirs patriarcaux. Ce n’est pas le cas de la sorcière Starhawk et des femmes qui l’entourent. Non
seulement elles ont pris au sérieux l’héritage des sorcières du passé sans aucun renoncement, mais elles le prolongent et transforment les idées que l’on se fait de la “magie”, “art des
sorcières”. »


Starhawk elle-même, dans sa préface à l’édition
française, se montre également consciente de la « crainte de tout irrationalisme chez les progressistes
européens ». Penseurs et militants, uniquement soucieux de trouver la posture intellectuelle qui leur
semble la plus avantageuse et de s’y tenir, répugnent en général à abandonner leur quant-à-soi narcissique, à « prendre le risque de faire ricaner », pour
reprendre l’expression d’Isabelle Stengers. Elle remarque dans sa postface que la philosophie, en général, « se méfie de ceux qui
osent des perspectives apparemment incongrues, dépourvues de la garantie de qualité qui authentifie la grandeur du chemin, rend impossible toute confusion avec une quelconque divagation, écarte
la crainte de se retrouver en mauvaise compagnie ».


Cette crainte, dans le cas des écrits de Starhawk, est tout à fait justifiée. Parce que
« la communauté s’oppose à la mise à distance », parce que « les institutions de la domination se sont
établies en détruisant les communautés », elle affirme que « nous devons être intimement soucieux de préserver et de créer des communautés ». Elle a de
très belles pages sur les vertus des groupes, « un manteau qui protège chacun de nous
du froid, un filet qui nous reçoit quand nous tombons ». Mais elle n’élude pas ce qu’ils peuvent aussi avoir de frustrant, d’exaspérant, d’ennuyeux,
ni combien ils sont difficiles à organiser, à faire tenir tout en respectant l’intégrité de chacun. Forte de son expérience et du savoir élaboré à cet égard avec ses compagnons de recherche et de
lutte, elle décrit toutes sortes de méthodes pour tenter de remédier à ces difficultés : comment faire en sorte que les uns ne prennent pas trop de place tandis que d’autres se
recroquevillent dans leur coin, comment circonscrire les orateurs qui
tiennent le crachoir pendant des heures en soûlant tout le monde, comment lever l’autocensure de chacun et permettre une expression franche sans pour autant laisser les conflits ravager le
groupe... Puisqu’on ne veut pas renoncer à la communauté, qu’on en a besoin pour agir, pour s’épanouir, mais qu’on connaît les difficultés qui se présenteront inévitablement, s’il faut y mettre
de la méthode, du formalisme, eh bien, on en mettra : le raisonnement est imparable. On comprend tout l’intérêt d’Isabelle Stengers pour l’apport des sorcières dans ce domaine quand on lit
ce qu’elle disait à Vacarme : sa conviction que « l’idée de faire de la politique autrement restera
en panne tant que l’on ne parviendra pas à produire des groupes aussi inventifs dans leur mode de fonctionnement et de décision que le type de société
auquel ils en appellent. Si on échoue à faire qu’on ait de l’appétit à se rassembler, à travailler ensemble parce qu’on se sent devenir plus intelligent à cause des autres, on reste dans
l’esprit de sacrifice, avec toute la violence et le silence que cela suppose ».


 





Cultiver l’art du dosage plutôt que rechercher
un principe intrinsèquement bon


Mais, évidemment, le lecteur sent tout de suite naître en lui certaines
inquiétudes : tout cela n’évoque-t-il pas le new age, dont l’idéologie et les principes de gestion des groupes furent si utiles aux experts en management ? N’y
a-t-il pas là un risque de dérive sectaire ?... Que les choses soient claires : à plusieurs reprises, Starhawk se démarque explicitement du new age ; elle
formule une critique sévère de l’idéologie du travail et de la logique d’entreprise ; elle conçoit le groupe comme un rehausseur de la personnalité
singulière de chacun, comme un moyen de la révéler, de l’affermir, et non de la dissoudre ; loin d’imposer un dogme, elle insiste sur la nécessaire multiplicité des manières de vivre
l’immanence (« si nous nous répandons partout par différents chemins, nous pouvons couvrir un espace beaucoup plus
grand ») ; enfin, elle parle très simplement de sa propre tendance à jouer les « stars » : elle se
félicite des correctifs que son mari ou ses amis apportent sans cesse à son autorité, car elle juge la situation d’égalité avec les autres bien plus
enrichissante et gratifiante que le culte de la personnalité tant valorisé par la société américaine.


On n’est donc ni dans le new
age, ni dans une logique sectaire, mais dans une pensée qui n’est pas
forcément immunisée contre eux. Et peut-être est-ce là un risque qu’il faut se décider à prendre. C’est ici qu’intervient la problématique des pharmaka que définissait dans
Vacarme Isabelle Stengers : « Dans notre tradition - et ce depuis Platon - on discrédite les pharmaka - ces choses
dangereuses qui demandent un art du dosage - au profit de ce qui porterait en soi la garantie d’être bon ou véridique. (...) Les pharmaka exigent une attention égale au devenir-poison et au devenir-vivant, productif. Nous n’avons pas cultivé l’art des pharmaka
- la science des agencements mortifères ou des agencements producteurs de vie. Nous sommes donc très dépourvus. (...) Il n’y a pas de théorie générale des agencements. Ils demandent une prudence et
une expérimentation pharmacologiques. Rappelez-vous ce que disaient Deleuze et Guattari : attention, prudence pour les lignes de fuite, parce qu’elles peuvent se transformer en lignes de
mort. “Agencement”, c’est un terme neutre ; il y a des agencements pour le pire et il y a des agencements intéressants. Qu’est-ce qu’un agencement-secte par rapport à un agencement-sorcier-empowerment américain ? La seule réponse
expérimentale : être attentif aux devenirs mortifères, y compris de ce qu’un groupe a lui-même créé pour produire de la vie. »


Peut-être ce qui est juste n’est-il pas aux antipodes de ce qui est faux, mais tout
près, séparé de lui par l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette ; si tel était le cas, s’obstiner à arpenter les antipodes serait se condamner à la stérilité. S’atteler à l’art des pharmaka, ce serait quitter les dogmes monolithiques qui se veulent garantis tous risques, s’obliger à garder un esprit critique
toujours en éveil, à évaluer les pratiques avec la plus grande honnêteté. Ce serait se fier à ce que l’on ressent, et déloger pour cela les formes les plus subtiles et les plus profondes de
l’autocensure. Mais c’est peut-être justement cette confiance qui manque. « Ceux qui restent campés sur la terre ferme de leurs
certitudes désespérées ont en tête des “cas” qui leur répugnent, écrit Isabelle Stengers dans sa postface. Sectes ! Messes nazies ! Que de fois j’ai entendu ce
cri : “Mais ce serait ouvrir la porte à... !” Comme si “derrière la porte” se pressait en effet l’obscur, la masse dense et répugnante de tous les fanatismes, de tous les
irrationalismes. Maintenir la porte fermée, surtout ne pas faire confiance. »


 





Isabelle Stengers :
« Ce qu’évoque Starhawk a autant de mal
à se frayer son chemin dans ma vie
que le sang dans les pieds débandés des Chinoises »


Femmes, magie et politique ne
parle pas qu’à notre intellect, mais aussi à nos sensations. Ici, comme
l’écrit encore Isabelle Stengers, « la question n’est pas d’adhérer mais de sentir. Un tel sentir
peut faire penser autrement et l’expérience peut en être aussi pénible, insensée et douloureuse que celle de ces Chinoises d’antan, dont le sang fluait à nouveau à travers les pieds
rabougris »... Le livre agit justement par la résistance, voire par la réprobation viscérale qu’il suscite. C’est parce qu’il prend à rebours tant de nos présupposés, et que par là il nous les révèle, que sa lecture est une expérience à part entière. Expérience que
Stengers résume très bien : « Ce qu’évoque Starhawk a autant de mal à se frayer son chemin dans ma vie que le sang dans les pieds
débandés des Chinoises. Même si je n’en ai pas d’expérience directe, je sens le type d’exigence des rituels de la Déesse, de toutes mes fibres
aristocratiques, de toute ma haine de m’exposer, de tout l’espoir, l’anesthésie, le “à quoi bon” qui permettent de supporter ce monde. Elle frappe juste. C’est pourquoi il m’est impossible de mettre l’aventure des sorcières au compte de la naïve Amérique, voire des exotismes de l’expérimentation
californienne. »


Cet effet de malaise, Starhawk le recherche sciemment.
« Un changement de paradigme, de conscience, est toujours incommodant, écrit-elle.
Chaque fois que nous éprouvons la sensation légèrement effrayante, légèrement embarrassante, que produisent des mots comme Déesse, nous pouvons être
sûrs que nous sommes sur le chemin d’un profond changement dans la structure et le contenu de notre pensée. » Ou, ailleurs :
« La magie est un autre
mot qui met les gens mal à l’aise, aussi je l’utilise délibérément car les
mots avec lesquels on se sent bien, les mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la
mise à distance. » Elle accueille avec sérénité les réactions qu’elle suscite
ainsi chez ses interlocuteurs ; elle est habituée à provoquer « un rire nerveux ou stupide », et des sorties du genre : « si vous
êtes une sorcière, hi hi, transformez-moi en crapaud » (elle répond parfois, paraît-il : « pourquoi faire dans la
redondance ? »).


Il n’est pas forcément nécessaire qu’on sorte de là avec le désir d’imiter les
sorcières américaines - au risque de les singer - pour que la lecture ait été profitable. Femmes, magie et politique agit par les changements de paradigme qu’il amorce effectivement -
ou qu’il alimente - dans la tête et dans le corps, par les nœuds qu’il y défait, par les outils conceptuels qu’il propose pour penser son rapport au monde, à la nature et à la culture, à la
singularité et au collectif. Loin de les opposer, il parvient à faire converger le désir de bien-être et celui de participer à la « bataille de notre temps ». Aussi éloigné du pessimisme cynique que des mièvreries de l’espoir, il conjugue la plus grande lucidité quant à l’évolution du monde avec une
immense confiance dans sa propre force. C’est un livre à la hauteur. Voilà peut-être pourquoi il produit un effet aussi euphorisant.


Mona Chollet

Les photos publiées avec ce texte proviennent de l'album suivant
http://www.flickr.com/photos/auntiep/60453561/in/set-860297/
elles ne sont pas sans rapport avec l'idée que je me fait de la magie



Starhawk, Femmes, magie et politique, (très
bien) traduit de l’américain par Morbic, postface d’Isabelle Stengers, Les Empêcheurs de penser en rond,


 


 



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"Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […].

Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma."

 

Gilles Deleuze, février 1977.

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