13 novembre 2013 3 13 /11 /novembre /2013 22:58

 

 

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Propos recueillis par Ilka Oliva Corado

5 novembre 2013 

. Il y avait des centaines de personnes qui se lançaient à l’assaut du train en marche, et moi aussi je devais grimper, mais je ne savais comment parce que j’avais peur de tomber sur les voies et que le train me passe dessus.

Passaient les wagons, les citernes, les containers mais on conseille à ceux qui s’en vont de monter sur un wagon ou sur le toit d’un container parce que les citernes, c’est très dangereux, de là bien des personnes sont tombées, et elles se sont tuées.  

 

J’ai traversé le rio Usumacinta à Tenosique, Tabasco. Je suis hondurienne, nous avions voyagé en camionnette jusqu’à côté d’el Petén, Guatemala et de là, nous avons traversé sur un radeau. Mais à peine avions nous mis les pieds au Mexique que déjà la police nous demandait de l’argent, les autres personnes de mon groupe, oui, elles ont payé ; mais moi, j’avais seulement pour trois jours de nourriture et ils me l’ont prise et ils m’ont conduite à part, vers la patrouille, là, le chef des policiers m’a prise, il m’obligea à lui pratiquer  le sexe oral et il me pris aussi, par derrière, comme si je ne ressentais pas la douleur, comme s’ils pensaient que j’aimais ça, qu’on me prenne, comme ça, de dos, si vous aviez entendu ce qu’ils me disaient, ce sont des pervers, vous auriez du entendre ce qu’ils me disaient, que nous autres, les centraméricaines nous venions au Mexique en quête, parce que nos hommes ne servent à rien. Il me dit que nous étions toutes des putes, qui nous venions pour travailler dans des bars à putes. 

Ils me laissèrent partir en me disant que si je racontais quoi que ce soit, ils me mettraient en prison pour une année, et qu’après ils me renverraient dans mon pays. Je savais déjà que cela pouvait se produire, quelques-unes de celles qui rentraient dans mon quartier après avoir été ainsi déportées me l’ont raconté, c’est  à cause de cela que j’avais fait l’injection, pour ne pas me retrouver enceinte si cela se produisait. 

 Carava

Caravane des familles de migrant(e)s disparu qparties d'Amérique Centrale


J’avais 16 ans et j’avais laissé mon bébé de cinq mois aux soins de ma grand-mère maternelle, c’est le fils de mon oncle Juan, le frère de ma maman, il m’a violée et mise enceinte, moi, j’ai tout de suite raconté à mes parents ce qui c’était passé, mais ils me dirent que c’était de ma faute, que je m’étais soumise, mon oncle était déjà marié et il a quatre filles. Ils me dirent que si je disais quoique ce soit, ils me jetteraient dehors et quand les gens demandaient de qui j’étais enceinte, ils répondaient qu’ils n’en savaient rien parce que je ne voulais pas le dire.

 J’ai eu mon enfant et je l’ai confié à ma grand-mère qui m’a conseillé de partir pour les Etats-Unis afin de pouvoir l’élever. Je l’aime, c’est mon fils, le sang de mon sang, tu l’aurais vu, bien portant, et beau, pesant près de 9 livres et il ressemble à ma maman. Je l’ai vu en photos. 

 Non, je n’ai pas étudié, je travaillais dans une maquila (NdT : fabrique des zones franches où les ouvriers essentiellement des femmes sont surexploités, quasi incarcérés parfois), je coupais les doublures des pantalons de toile. Je n’ai fait que les primaires. La vérité, c’est que jamais je n’ai pensé à aller à l’université, cela vole trop haut pour moi, c’est pour d’autre sorte de gens pas pour ceux qui sont fauchés comme nous, pour certains, ce qui les préoccupe, est de se demander comment ils vont faire pour avoir à manger, payer l’électricité, et l’eau, pour qu’elles ne soient pas coupées ;

Mon fils, oui, je voudrais lui permettre d’étudier, parce que je ne voudrais pas qu’il reste stupide, comme sa maman, j’aimerais qu’il soit docteur, ou ce qui lui plaira, mais moi j’aimerais qu’il soit un de ces docteurs qui paraissent si élégants quand on les voit dans leurs blouses blanches. 

Bon, cela m’a fait mal de le laisser parce que c’est mon fils, mais dès que je me suis retrouvée enceinte de mon oncle, ma famille n’a fait que me chercher querelle, sans arrêt, ma maman me frappait, pour que mes chaleurs me passent, disait-elle, et elle plaignait mon oncle, le pauvret, qui avait été obligé par sa nature d’’homme de me faire le mal. Moi, je ne pouvais pas vivre comme ça, alors j’ai décidé de partir pour un mieux.


 

Cela a été fort difficile de me décider à sauter parce que le train allait très vite mais si je ne le faisais pas, je resterais là, et moi, ce que je voulais, c’était d’arriver à Maryland parce que là vivait une tante qui est une sœur de ma maman. Après ce que me fit le policier, je ne pouvais plus marcher, on me renseigna une auberge pour les migrants, là ils me reçurent et me donnèrent des médicaments contre la douleur, vous devriez voir quels gens, tellement bénis qu’ils s’enlèvent le pain de la bouche pour le donner à des inconnus. Je n’étais pas la seule m’être fait violer, plusieurs autres avaient été violées dans le train parce qu’une bande de cagoulés le prit d’assaut, ils disaient qu’ils étaient des Zetas. Ils demandèrent beaucoup d’argent en dollars et comme les gens n’en avaient pas, ils dirent qu’ils en jetteraient quelques-uns du train et que les autres, ils les tueraient à coups de machette. Moi, j’’ai vu deux hommes sans jambes parce que le train les leur a coupées lorsqu’ils tombèrent sur la voie, taisez-vous, c’est d’un sordide tout ça. 

 


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(.La Bestia, la bête esst le nom donné au trains qu'empruntent les migrants)

 

 

L’un vient peiner sur d’autres terres que les siennes par nécessité, voyez-vous, si chacun avait à manger, il ne quitterait pas son pays. Quoique, regardez, moi j’avais à manger, même si ce n’était que des tortillas avec du sel, mais mon cœur ne pouvait supporter tant de douleur, tant de mauvais traitements et d’humiliations, je devais rencontrer mon oncle quand il venait avec sa famille rendre visite à la mienne, et sa femme, elle aussi savait ce qu’il m’avait fait et avait cessé de me parler, elle aussi rejetait la faute sur moi.


   C’est alors que quelques filles me dirent qu’elles allaient prendre la route et me proposèrent de venir avec elles, nous sommes parties avec celui du passage , il ne nous a pas conduites plus loin que la frontière entre le Guatemala et le Mexique, là nous pensions travailler, même à ramasser les ordures dans les locaux en attendant, mais nous étions toutes décidées à partir. L’une avait plus d’argent que les autres et toutes plus que moi, c’est bien à cause de cela que le policier m’a prise rien qu’à moi, elles, je ne les ai pas revues parce qu’elles sont montées dans le train.

Si quelqu’un déjà, est en terre étrangère, et qu’en plus il n’a pas d’amis, vous comprenez, elles sont parties, elles ne m’ont pas attendue, alors qu’elles sont du même coin que moi, là où je vivais au Honduras, et en vérité, je ne sais pas ce qu’elles sont devenues, peut-être qu’elles vont bien, si elles n’ont pas été séquestrées ou si elles n’ont pas fini par là, noyées dans le rio Bravo.

 Je me suis armée” de courage et je m’en fus déterminée et voyez-vous, s’il n’y avait pas eu un homme pour m’attraper par les cheveux, je vous dis que je serais tombée sur les voies, il me tira vers le haut et me coinça dans l’échelle. Moi, je tremblais, effrayée voyant ce vol et ces gens qui s’accrochaient comme des désespérés. Cela m’a renversé l’âme de voir tant de mômes seuls, des fillettes de 6 ans qui allaient seulettes.

 

 

La galère nous tomba dessus après que nous soyons entrée à Tamaulipas, quand le train s’arrêta, des hommes nous attendaient, vêtus de noirs et bien armés avec des pistolets et des machettes, pour dieu, taisez-vous, des policiers et des soldats les accompagnaient, les malheureux étaient de connivence, ils nous ont laissé approcher et nous autres nous avons commencé à sauter des wagons et à partir en courant entre les voies, quelques-uns sont partis vers la montagne, et voyez-vous, de la montagne sortirent encore plus de policiers et de soldats, la vérité est que beaucoup réussirent à s’échapper parce que nous étions des centaines mais à nous autres la malchance nous toucha. Nous sommes restés trois jours sans manger et supportant le soleil et résistant au froid, il a plu un jour entier, nous étions trempés comme des soupes.

 Moi, je m’imaginais ce qu’ils allaient nous faire et je pensais à mon bébé, et je me demandais si je le reverrais et que moi, j’allais rester ici, sans personne pour me reconnaître, sans enterrement et si loin de ma maison. Ils ont coupé les mains de beaucoup d’hommes parce qu’ils ne pouvaient pas payer  les cent dollars que les hommes en noirs leur demandaient, ils disaient qu’ils étaient du cartel del Golfo, là voyez, les policiers et les soldats étaient tout excités, et tous frappaient les pommettes des migrants avec les crosses de leurs pistolets, les os tonnaient  quand ils les brisaient.


 Ils leurs dirent qu’ils ne nous laisseraient pas partir vivants, mais que ceux qui payeraient ils ne leur toucheraient pas un cheveu et les laisseraient aller, alors qu’à ceux qui ne pouvait payer, ils leur prendraient tout. Ils nous violèrent pareil, hommes et femmes, les hommes, ils les mirent à quatre pattes et leur firent descendre leurs pantalons, ils les obligèrent aussi à sucer leurs engins, les obligèrent à avaler leur semence, et ensuite, ils leur tiraient une balle dans la tête. D’autres, ils les violèrent et à la fin ils leur mettaient un piment coupé en deux au derrière et leur disaient que c’était pour qu’ils n’oublient pas comme était forte la brûlure du piment mexicain. Vous les imaginez, remplissant leurs sacs de piments ? Ce sont des maudits.

 

auberge des migrants, tenue par le père Heyman Vazquez Medina

 Nous, je ne sais pas en vérité, ce qui nous a sauvés, parce qu’ils nous violèrent aussi, j’ai perdu connaissance parce qu’ils étaient nombreux, quand je me suis réveillée, j’étais ensanglantée et il faisait déjà nuit, on m’avait traînée dans la montagne, nous étions plusieurs et nous n’étions pas capables de nous lever, figurez-vous que les femmes du village nous ont aidés parce que, dirent-elles, les autorités ne se mêlent pas de ça et que les pompiers n’aident pas et que les hôpitaux ce qu’ils font quand arrive un migrant, ils le tuent et ils vont l’enterrer comme x ou y dans les fosses pour ne pas subir d’enquête d’aucune sorte.

 Des villageoises nous ont aidées et elles nous ont emmenées dans leur maison et là nous attendaient des étudiants en médecine qui collaborent avec elles, à beaucoup de celles d’entre nous qui avaient été violées, ils avaient brisé une partie des os des hanches, les fillettes ne survécurent parce que comme elles ne donnaient pas d’elles-mêmes, ils les défoncèrent.

 Voyez, ils ont tué une soixantaine de personne cette nuit-là et les nouvelles n’en dirent rien, aucune autorité ne se mêle de rien. Les habitants du village ce qu’ils firent c’est demander la permission au veilleur du cimetière et ils creusèrent une fosse, et là ils mirent les corps dont beaucoup n’avaient plus de mains, et à d’autres ils manquaient les yeux, certains étaient tranchés en deux, beaucoup avaient une balle dans la tête.

 Ils nous emmenées à 5 dans la même maison et les 5, nous nous sommes accrochées les unes aux autres, avec force, vous voyez,  il y avait deux guatémaltèques, une salvadorienne et nous étions deux Honduriennes. Nous sommes restées là, à récupérer, notre famille des Etats-Unis envoya de l’argent pour payer « el coyote » (le passeur) qui nous fit franchir le rio Bravo. Les villageoises elles-mêmes, nous recommandèrent ce passeur, un bon gars, ils ne sont pas tous mauvais, vous savez.

 

 

Mur entre le Mexique et les Etats-Unis © Grupo marxista

Mur entre le Mexique et les Etats-Unis
© Grupo marxista


 Nous arrivâmes à Brownsville, Texas. Chacune

d’entre nous fut recueillie par ses parents, l’échange se fit dans le parking d’un lavoir dans un centre commercial. Ma tante n’a pas de papiers a cause de cela elle n’avait pas pu venir à la frontière et c’est un ami à elle qui lui fit cette faveur.

 

 


 

 Il y a deux que je vis ici au Maryland, je travaille dans un hôtel avec ma tante, nous nettoyons les chambres, personnellement, j’en ai 18 à nettoyer chaque jour, plus 8 salles de bain, de celles qui sont dans les couloirs, je gagne le salaire minimum.

 J’aimerais envoyer chercher mon fils mais regardez, ce avec quoi je vis n’est pas suffisant, même si je me déteste de ne pas être avec lui, il est mieux là-bas, je vais travailler ici parce que je veux qu’il aille à l’université et je voudrais construire ma maisonnette, monter un commerce et rentrer chez moi, être ici ce n’est pas une vie, on est comme des esclaves et on ne peut pas sortir parce que la police des migrants est de tous côtés , comme si nous étions des délinquants.

 Mes amies m’appellent au téléphone pour me demander des conseils parce qu’elles voudraient prendre la route du Nord, je leur dis de ne pas commettre cette folie au nom de Dieu, qu’ici on souffre trop mais elles ne me croient pas, elles pensent que parce que j’y suis déjà je ne veux pas qu’elles viennent découvrir les Etats-Unis, elles disent que je m’y crois parce que je suis en train de construire la maison de ma grand-mère.

 Je ne peux plus dormir bien, j’ai des cauchemars et des insomnies qui me tuent, tout me revient, mais ils me disent que c’est normal et que cela arrive à la majorité de ceux qui viennent sans papiers

Oui, le soir j’étudie l’anglais, je vais à l’école pour adulte, c’est gratuit et il faut que je profite de cette opportunité. Je souhaite avoir des papiers, mais la réforme migratoire, comme le dit ma tante; est une vieille légende.

 


 Traduction Anne Wolff 

Source en espagnol María José (otro relato de Ilka Oliva) - Resumen Latinoamericano

Pour en savoir plus, une série d'articles sur Espoir Chiapas - Esperanza Chiapas d'où viennent les photos.

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A réfléchir Solalinde fait remarquer qu'organiser un trafic d'organes demande des complicités dans le corps médical. Maria José nous dit que ceux qui s'adressent à l'hôpital sont tués et jetés dans des fosses, y a-t-il un lien ?

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Gilles Deleuze, février 1977.

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