1 mai 2013 3 01 /05 /mai /2013 22:57

 

 

 

 

 


   
Santiago Alba Rico

Traduit par Ataulfo Riera

 

 

Aucun être humain n’a vécu ce lent processus géologique de bouillonnement marin, d’émergence de la terre du plus profond des abîmes, de division et de formation des continents, d’éruption de volcans et de solidification des montagnes qui a peu à peu transformé la Terre en un lieu apte à la vie.

Mais cela n’est pas vrai. Nous avons tous assisté dans la dernière décennie à une sorte d’accélération géologique imprévue ; nous avons tous vu une montagne surgir, les vagues reculer, un continent se former. Personne n’aurait pu prévoir que cela aurait lieu au Venezuela ni que cette danse terrestre serait activée par le jeune et obscur officier qui, en 1992, se cassa les dents dans l’échec d’une aventure donquichottesque.
En réalité, s’il y a quelque chose que tout le monde doit bien admettre y compris ses ennemis –qui l’ont pour cela furieusement combattu–, c’est qu'Hugo Chavez et le peuple vénézuélien ont changé en vingt ans la destinée géologique de l’Amérique latine et l’inertie de la défaite de la gauche mondiale. Alors que la « pédagogie de la terreur » appliquée dans le sous-continent américain pendant la Guerre Froide semblait avoir atteint ses objectifs, de sorte qu’on pouvait permettre aux Latino-américains de voter avec l’assurance qu’ils allaient choisir le « candidat correct », la révolution démocratique de 1998 au Venezuela renversa tous les rapports de force, contaminant de son courage – une contagion salutaire – toute la région.
Hugo Chávez fut la victoire collective sur des décennies, voir des siècles, de peur, tout comme les forêts furent une victoire sur le froid mésozoïque et l’Himalaya une victoire sur le déluge de Thétis.
 

 

Ceux qui comme moi ont régulièrement visité le Venezuela ces dernières années savent que ce saut géologique inattendu a à voir avec un concept cardinal prolongé des années plus tard par les peuples arabes : la dignité. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut obtenir à force de méditation ou par l’intervention d’un psychologue, ni par la rhétoriques de flatteries populistes. La dignité est une force matérielle démiurgique, sidérurgique, qui change ainsi le relief même du terrain et qui surgit du sol en enracinant et en embellissant les corps : le droit de vote, le droit aux lettres, le droit à la santé et au logement, la découverte socratique – lorsque l’on sort de sa poche la Constitution, et non un revolver, pour discuter avec chaleur dans la queue au marché – de sa propre capacité à intervenir dans la formation matérielle de l’existence et dans le destin politique de la nation.
Ce changement géologique, dont l’importance est parfois difficile à mesurer depuis l’Europe, une femme du « 23 de Enero », l’un des quartiers les plus pauvres et les plus chavistes de Caracas, le résumait très bien : « Des citoyens ? Mais on ne savait même pas qu'on était des êtres humains ! ».
Ces derniers jours, des dizaines d’articles soulignent les conquêtes sociales de Chavez et je ne vais pas les répéter ici. Je ne vais pas non plus insister sur les limites et les erreurs de sa politique qui démontrent, en tous les cas, à quel point on peut faire des gaffes quand on n’obéit pas aux marchés et aux USaméricains (quelle erreur concrète pourrions critiquer chez Rajoy ?). Je ne vais pas non plus passer en revue les mensonges de notre presse, la désinformation systématique de nos médias, les manipulations classistes et racistes accumulées contre le Venezuela, puisqu'ils constituent aussi une autre manière de mesurer la hauteur de l'Himalaya. Mais j’aimerais en revanche rappeler ce qu’une Europe sans cesse moins démocratique tente d’occulter à tout prix : que le processus constituant du Venezuela, avec ses métastases équatorienne et bolivienne, avec ses institutions continentales, ne configure pas seulement un projet de souveraineté régionale sans précédent mais qu’il prend aussi pour la première fois au sérieux, y compris « formellement », cette démocratie que les Occidentaux promeuvent à l’extérieur à coups de missiles et de bombes tandis qu’ils la rognent sans cesse plus pour leurs propres citoyens.
Certains diront que Chavez meurt au pire moment, quand les dangers sont les plus grands, quand on a le plus besoin de lui. Mais quel aurait été le « bon » moment ? Nous pouvons tous mourir à n’importe quel moment et ce moment sera toujours celui d’une lutte inachevée. Chavez – il faut l’accepter – n’aurait jamais pu vivre autant que les peuples dont il est issu et qui continueront à avoir besoin de lui. Ce qu’il faut dire, c’est que Chavez a surgi au moment adéquat, depuis les fonds marins, pour configurer un nouveau continent, pour détourner la « Patria Grande » de sa fatalité historique et réordonner, en à peine 14 ans, un destin géologique qui, dans tous les cas, aura encore besoin de beaucoup d' années pour fertiliser les forêts et élever les montagnes.
Dans ce sens, Hugo Chávez n’a pas de remplaçant possible. Il ne peut être substitué que par le peuple du Venezuela, dont la responsabilité acquiert soudain des dimensions planétaires.
Depuis ce monde arabe qu’il n’a pas su bien comprendre, mais qui ne peut plus se regarder dans le miroir d’une Europe coloniale en faillite et qui, immergé dans la bataille, doit pour cette raison s’« hugochaviser » et se « latinoaméricaniser » ; depuis cette Europe échouée et coloniale au bord de son propre « caracazo », droguée de narcissisme et frappée à mort ; depuis tous les recoins d’une planète en danger de mort, avec douleur, avec solidarité, avec espoir, nous nous appuyons aujourd’hui sur le peuple du Venezuela, le successeur du président Chavez, qui est parti trop tôt en nous laissant incertains et tristes mais qui est arrivé à temps pour nous laisser plus nombreux et forts.
Chávez est aujourd’hui un autre nom du versant sur lequel nous nous tenons debout.

 





Merci à Avanti4.be
Source: http://www.lajiribilla.cu/articulo/3833/el-sucesor-de-chavez
Date de parution de l'article original: 07/03/2013
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=9375

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