25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 17:17

 

 

 

Il a vingt ans, il est généreux, sincère et il témoigne avec ses mots, entre émotion, révolte et poésie… Bouleversant !

La pauvreté en péremption

Bonjour à tous, je suis un jeune rêveur, un bac scientifique en poche, une petite année sur les routes de campagne avec une bande de potes plus fêtards qu’anars et une première expérience du monde du travail en milieu informatique.

Ces huit derniers mois, j’observais le monde depuis deux écrans, celui d’un ordi dernier cri et celui de ma fenêtre en bord de mer, donnant sur un phare, une image qui me colle à la peau depuis l’enfance. Je ne vais pas vous raconter ma vie, juste vous faire part d’une déception qui ne me quitte pas depuis la rentrée.

Je n’avais pas de projet pour cet été, ni l’envie d’en profiter, mais on ne vit pas longtemps, et je voulais donner un peu du mien, pour « ceux qui n’ont plus rien », comme disait Coluche.

La municipalité de ma commune a mit en place ce qu’on appelle une « épicerie sociale », gérée par des membres bénévoles de la croix rouge. Il recherchait des personnes disponibles pour « accompagner les démunis » lors de leurs emplettes. J’ai postulé et fut accepté. Il serait aisé de critiquer l’endroit, la disposition des lieux, etc, mais on est dans le « social » comme on dit, alors je me suis acclimaté.

La formation dura deux heures, on m’expliqua que les prétendants à cet « avantage » (ce sont les termes employés) vivaient des situations difficiles et qu’il fallait les aider à se repérer, les guider dans le choix des produits et bien gérer leur « portefeuille ».

Quand le chef eut fini le breifing, il demanda si quelqu’un avait une question à poser ou remarque à faire. J’ai juste dit en souriant « On n’est pas dans une grande surface, ça devrait aller. » Bien mal m’en a prit, tous les regards se sont posés sur moi, comme si ce n’était pas « social » de dire ça.

Premier jour, premier « client ». Un homme, retraité, je lui aurais donné 70 ans, arrive avec son ticket, accompagné du responsable du service (la seule personne rémunérée qui a son bureau tout décoré dans le local). Et là, il dit au monsieur :

« Je vous présente votre accompagnateur, il va vous aider à faire vos courses, conservez bien votre ticket, ne dépassez le montant autorisé, car tout est rationné. »

Le bonhomme me regarde et je lis dans ces yeux ce qu’il voit sur ma joue, une larme. Rationnement, ticket, pas très rationnel comme mots pour un milieu « social ».

Bonjour lui dis-je, comment vous appelez-vous ? Il n’a pas eu le temps de répondre, le boss m’a regardé et coupé court à la discussion. « On ne demande pas leur nom aux gens, la situation est déjà suffisamment pénible pour eux, respectez leur intimité. »

Je voulais juste créer du « lien social » en me mettant à la hauteur de cet homme, moi qui suis un gamin à ses yeux, me voilà prétendument supérieur à lui, parce qu’il a le ticket du pauvre et moi le badge du gentil bénévole. Je remballe ma rancœur et m’affaire à ma tâche, jouer au bon aidant, en imaginant que le boss punit dans son bureau avec un bonnet d’âne.

Les allées furent vite passées dans ce triste local, les denrées choisies par ce monsieur anonyme remplirent bientôt son maigre panier d’osier, car son ticket ne représentait que peu d’oseille, sa liste tenait sur un bout de papier froissé, aussi ridé que son visage fatigué. Il y avait une consigne qui nous avait été donnée lors du briefing, pour les « pauvres » qui n’abusaient pas du système (toujours les mots employés pour former les bénévoles), à propos d’une étagère en fin de parcours : « Les produits gratuits ».

Nous étions autorisés à donner certains aliments sans cocher notre grille, juste au jugé de la « pauvreté réelle ». Ce serait ma vengeance contre ce système dégradant m’étais-je dit, ce monsieur recevrait ainsi toute ma gratitude enfouie sous l’interdiction qui m’était faite de pouvoir lui témoigner mon humanité.

Je lui donnait gâteaux, café, conserves, huile, farine, etc, estimant que sa pauvreté ne pouvait être remise en cause, soulageant cette étagère de misère du lourd poids qui lui fallait supporter. Une fois ma B.A. terminée, j’indiquais à ce monsieur « la caisse » et lui fis mes adieux d’un simple signe de tête, car le boss me surveillait du coin de l’œil, comme un mauvais signe. Ce passage douloureux ne méritait sûrement pas l’humiliation supplémentaire qu’aurait pu causer mon accompagnement imaginais-je, ce doit donc être ça « faire du social ».

Bref, je tournais les talons et attendis mon prochain « client ». Ma permanence continua de la même façon mais je ne pouvais m’empêcher de repenser à ce monsieur, qui était-il ? Quel était son nom ? Son passé ? Quel chemin l’avait conduit jusqu’à moi qui ne m’étais pas toujours bien conduit dans la vie ?

14h arriva et le boss vint me voir pour me dire que je pouvais partir maintenant. Retour au vestiaire, pause café avec l’équipe des bénévoles, pas un mot de ma part, je sentais une ride se former sur mon front, était-ce cela de découvrir la vie de l’entraide sociale ? Je quittais les lieux aussitôt la tasse reposée, je n’avais qu’une envie, retrouver ma chambre, ma fenêtre et sa vue sur le phare.

Quelques mètres à peine après la sortie, je devinais de dos assis sur un banc, cet homme, ce pauvre monsieur qui semblait manger les gâteaux qui je lui avais offert. Que faire ? Passer derrière sans m’arrêter, ou laisser ma curiosité prendre le dessus ? Même si le boss me voyait, c’était maintenant du ressort de la vie privée, alors j’allais m’asseoir à ses côtés.

Il ne mangeait pas, il pleurait, oh mais pas à chaudes larmes alors je lui pris la main, elle était gelée. Il leva la tête, me regarda fixement, esquissa un sourire amical et me tendit le paquet. J’avais faim il est vrai, comment refuser de partager sa misère si là était ce qu’il pouvait me montrer de ses valeurs, je pris donc un biscuit et le dirigeai à ma bouche.

Il attrapa délicatement mon poignet et retourna le paquet, désignant amèrement une date, celle de péremption, elle était dépassée depuis trois mois, je n’en revins pas. Je lui demandais la permission de vérifier l’ensemble des cadeaux et ma surprise fut de taille à un excès de colère : tous les produits issus de cette étagère était périmés depuis belle lurette, des conserves au café, de l’huile au sucré.

Voilà donc comment l’on aide les pauvres après sélection de leur véracité, on leur refile l’invendable, le jetable, l’affable misère de notre société de consommation, s’en était trop, je fis demi-tour et cracha mon tablier à la figure de ce boss d’infortune sans mot ajouter. Il me fallait retrouver un regard et vite, alors j’invitais cet homme noble à un déjeuner de prince à la brasserie du coin, il me raconta sa vie, sa gloire, son métier, sa retraite, puis sa chute.

Depuis, chaque lundi nous nous retrouvons en bord de mer, il n’avait pas de petit fils et moi plus de grand-père, depuis nous sommes autant amis que l’horizon et la mer, depuis j’ai retrouvé mon phare et lui l’espoir.

Je n’espère pas que cela se passe comme ça dans toutes les épiceries sociales, je ne remets nullement en cause l’utilité de ces dernières, mais ce que j’ai vécu au sein de celle-ci m’a profondément choqué. Si d’autres on des expériences similaires ou contradictoires, merci de les faire partager.

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-epicerie-sociale-et-l-etagere-de-141332

ou
L’épicerie sociale et l’étagère de la honte

 via Mes coups de coeur

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Published by Anne Wolff - dans précarités
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Gilles Deleuze, février 1977.

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