31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 14:40

 


CONTEXTE

Le coup d’État du 28 juin 2009 est venu rappeler les heures sombres des régimes militaires des années quatre-vingt. Depuis plusieurs mois, une crise institutionnelle opposait le président de la République Manuel Zelaya, qui voulait organiser une consultation populaire sur la convocation d’une Assemblée constituante, à l’armée, la Cour suprême et le Congrès – chambre parlementaire –, hostiles à ce projet. Le jour du putsch, Manuel Zelaya a été arrêté par des militaires et expulsé au Costa Rica, avec l’aval du Parlement et du plus haut tribunal du pays. Nommé chef de l’État par intérim, le président du Congrès, Roberto Micheletti, a aussitôt décrété un couvre-feu.
Dès le 28 juin 2009, des membres de mouvements sociaux (femmes, indigènes ou homosexuels), des étudiants, des ouvriers, des syndicalistes, des défenseurs des droits de l’homme, des journalistes et des responsables religieux se sont spontanément regroupés en un Front national de résistance populaire (FNRP). Ce mouvement a organisé de nombreuses manifestations pour protester contre le nouveau gouvernement, sans fondement légal. En réaction, les autorités de facto ont déclaré l’état d’urgence le 1er juillet 2009, autorisant les détentions sans inculpation et restreignant les libertés de la personne, de mouvement et d’association. Au cours du second semestre de 2009, l’armée et la police ont arrêté de façon arbitraire plus de 3 000 personnes, dont 600 enfants et adolescents, en faisant fréquemment un usage excessif de la force : coups, mauvais traitements, tortures et, dans au moins une dizaine de cas, homicides.
Le maintien des élections générales en novembre 2009 et l’élection de Porfirio Lobo Sosa au scrutin présidentiel n’ont pas apaisé les tensions : des violations des droits de l’homme sont encore dénoncées et les auteurs de ces exactions n’ont toujours pas été condamnés. En dépit de cela, sur le plan international, le nouveau chef de l’État a renoué le contact avec les Nations unies et l’Union européenne (UE), qui n’avaient pas reconnu le régime intérimaire, et a réintégré l’Organisation des États américains (OEA) le 1er juin 2011 après le retour de Manuel Zelaya sur le territoire.

PRATIQUES DE LA TORTURE

Le putsch a entraîné une recrudescence soudaine et massive du phénomène tortionnaire. La moyenne mensuelle de 2,5 cas de torture entre janvier 2007 et juin 2009, établie par le Centre de prévention, de traitement et de réhabilitation des victimes de torture et de leurs familles (CPTRT), a grimpé à 118,75 entre le coup d’État et le mois d’octobre 2009. Cette pratique perdure depuis, souvent liée au contexte de post-conflit.

Victimes

Depuis juin 2009, les mauvais traitements et la torture servent de méthode de répression politique contre les personnes qui contestent ouvertement le pouvoir en place, les militants des droits de l’homme, les journalistes indépendants et les leaders de mouvements économiques et sociaux.
Le 2 février 2010, Francisco C. et Carlos D., deux activistes politiques qui échangeaient des renseignements sur le putsch dans la capitale, Tegucigalpa, ont été arrêtés puis torturés par des policiers qui les ont interrogés sur leurs sources de financement et d’hypothétiques caches d’armes.
Pour décourager les opposants et les réduire au silence, leurs proches ou leurs enfants ont parfois été ciblés. Ainsi, le 17 février 2010, Dara Gudiel, une jeune fille de 17 ans, a été retrouvée pendue dans la ville de Danlí. Elle avait été préalablement séquestrée et torturée pendant deux jours. Son père, journaliste, animait une émission de radio pro-FNRP.

Les atteintes à l’intégrité physique et morale des femmes et les « féminicides » (violences systématiques contre les femmes et assassinats en raison de leur sexe) ont redoublé d’intensité. La plupart des femmes interpellées à la suite des manifestations ont subi des sévices sexuels afin, notamment, d’« humilier la partie adverse ». En 2010, 385 femmes ont été tuées selon la police nationale et 483 selon l’Observatoire des morts violentes de femmes.

Des ressortissants latino-américains ont été persécutés en tant qu’« ennemis » gauchistes, parce qu’ils venaient de pays perçus comme socialistes (du fait du gouvernement en place ou de la présence de guérillas) et/ou partisans de Manuel Zelaya, comme le Nicaragua, le Venezuela et la Colombie. Par exemple, Milko Durán Céspedes, simple touriste colombien, a été arrêté le 12 août 2009 à un barrage militaro-policier, puis frappé jusqu’à avouer de force qu’il travaillait pour la guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et finançait les manifestants.

Déjà visés, les citoyens traditionnellement exclus de la société (prisonniers, pauvres, membre des minorités sexuelles ou de peuples indigènes, etc.) ont subi encore plus d’agressions et d’opérations de « nettoyage social ». Trente et un homosexuels ont été assassinées entre juin 2009 et décembre 2010 et des détenus homosexuels auraient été violentés et violés avec la caution d’agents de l’État.

Sous prétexte de lutte contre la criminalité, en particulier celle des gangs constitués d’adolescents (pandilleros), les jeunes des quartiers défavorisés ont continué à faire l’objet de brutalités policières.

Enfin, les petits agriculteurs sans terres ont également été pris pour cible, notamment dans la région du Bajo Aguán, touchée par un conflit de longue date sur l’affectation des terres entre grands propriétaires et organisations paysannes telles que le Mouvement authentique revendicatif de paysans de l’Aguán (MARCA) et le Mouvement unifié paysan de l’Aguán (MUCA). À partir de décembre 2009, des familles de paysans ont entrepris de récupérer les terrains promis par l’ex-président et ont subi, en guise de rétorsion des expulsions violentes, des tortures et des exécutions sommaires et ce, malgré la conclusion d’un accord sur la répartition des surfaces agricoles le 13 avril 2010. Alejandro Gómez, membre d’une coopérative affiliée au MARCA, a ainsi été enlevé le 10 mai 2011, battu pendant trois jours et laissé pour mort par ses bourreaux.

Tortionnaires et lieux de torture[/bleu ciel]

Avant le coup d’État, les principales forces de sécurité dénoncées pour des faits de torture étaient, dans l’ordre : la police préventive, la Direction générale d’investigations criminelles (DGIC), le commando des opérations spéciales des Cobras − corps policier d’élite formé à la contre-insurrection −, les unités de police en civil (police de la route, police aux frontières et police municipale), la police pénitentiaire et les brigades antistupéfiants. Depuis le 28 juin 2009, les militaires sont cités parmi les premiers tortionnaires. En dépit des quelques efforts déployés en 2010, l’éducation et la formation aux droits de l’homme des forces de l’ordre restent marginales.

Les agents des compagnies de sécurité privées, qui compteraient entre 20 000 et 70 000 personnes, se livrent aussi à des exactions contre les civils, en renfort de la police et de l’armée ou sur ordre des grands propriétaires terriens dans le Bajo Aguán. Les individus qui ont enlevé et torturé Juan Ramón Chinchilla, leader du MUCA, le 8 janvier 2011, étaient d’après lui des policiers Cobras, des militaires et des hommes vêtus comme les gardes armés à la solde de Miguel Facussé Barjum, patron d’un puissant groupe agro-industriel spécialisé dans l’huile de palme et réputé partisan du putsch.

La plupart des mauvais traitements et des tortures ont eu lieu dans les deux principales villes du pays, Tegucigalpa et San Pedro Sula, où se concentrent les manifestations, aux postes-frontières et dans les zones rurales en proie à des conflits agraires. Les sévices surviennent généralement pendant l’interpellation, le transport, la détention dans les postes de police, mais aussi dans des centres illégaux (stades, casernes, parcs, etc.). À Tegucigalpa, c’est dans les locaux du Parlement qu’ont eu lieu les premiers mauvais traitements à la suite des arrestations arbitraires survenues à la suite du coup d’État. Ainsi, le 12 août 2009, 28 personnes ont-elles été interpellées puis conduites dans l’enceinte du bâtiment où elles ont été frappées, contraintes d’ôter leur chemise et jetées à terre avant leur transfert dans les bureaux des Cobras.

Les prisons et centres de détention, qui étaient déjà le théâtre de mauvais traitements et d’actes de torture avant le coup d’État, abritent encore ce genre d’exactions.

Méthodes et objectifs

Les techniques les plus courantes sont les coups (de pied, de batte en bois, de crosse de fusil et de gourdin [tolete]) ; les simulacres d’exécution ; la suffocation ; les privations de nourriture, de sommeil, d’accès aux toilettes ; les brûlures de cigarettes et les expositions à des produits chimiques, comme des gaz lacrymogènes . Pour les femmes, il s’agit principalement d’agressions sexuelles, notamment les coups sur les fesses et les cuisses et l’introduction de matraques entre leurs jambes et dans leur sexe. Une victime, I. M., a témoigné : « Ils nous traitent de vieilles putes. [Ils nous disent] Pourquoi vous ne restez pas à la maison pour faire à manger ? Qu’est-ce que vous cherchez ? Vous voulez dire que vous voulez des relations sexuelles. »
Ces actes visent l’obtention d’informations, la coercition ou la punition des citoyens jugés favorables à l’ex-président. Les agents des forces de l’ordre ont régulièrement proféré les phrases « Tout ça t’arrive parce que tu es Melista » (« Mel » est le surnom du président déchu) ou « C’est ce qui se passe quand on est communiste » en battant leurs victimes lors des manifestations.

 

Lire la suite Honduras (rapport 2011)

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