31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 14:14

 

 

« Nous observons, et nous y participons, un processus historique et révolutionnaire où les classes sociales dépossédées se lèvent »

Entretien avec Ricardo Elnner *

Le coup d’État de juin 2009 a dynamisé les forces et l’organisation du mouvement populaire. Dans un climat où la droite commet des assassinats politiques et d’innombrables violations des droits humains, le Parti Libre présentera une candidate, Xiomara Castro, pour l'élection présidentielle du 24 novembre.

© <i>Inprecor</i>

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Dans les années 1980, alors que le peuple nicaraguayen venait de renverser la dictature du clan Somoza et que les mouvements révolutionnaires montaient au Salvador et au Guatemala, le Honduras présentait la caractéristique d’être un pays occupé par trois armées : l’armée hondurienne, dirigée par le général Gustavo Adolfo Álvarez Martínez ; l’armée nord-américaine, disposant de bases dans le pays ; la « Force démocratique nicaraguayenne » (appellation désignant par antiphrase les bandes armées de la contre-révolution nicaraguayenne).

 

Synthèses Amérique Centrale

 

 

À cette époque, sévissaient également des « escadrons de la mort », responsables d’un certain nombre de meurtres et de disparitions à l’encontre du mouvement populaire (et dont l’un des principaux responsables, « Billy » Joya, est réapparu après le coup d’État du 29 juin contre le président Manuel Zelaya comme chef de la sécurité du président fantoche Roberto Micheletti, rebaptisé « Gorilletti » par le défunt président vénézuélien Hugo Chávez).

Ce quadrillage avait permis, en septembre 1983, de liquider un foyer de guérilla, impulsé par la branche hondurienne du Parti révolutionnaire des travailleurs centre-américain (PRTC), dirigée par José María Reyes Mata (ancien compagnon de Che Guevara dans la guérilla bolivienne de 1967).

Après la fin des conflits armés en Amérique centrale, le Honduras disparut de l’actualité, jusqu’au coup d’État du 29 juin 2009.

Bien qu’issu d’un deux partis traditionnels, Manuel Zelaya — élu en 2005 comme candidat du parti libéral — avait opéré un tournant inattendu en faisant adhérer le Honduras à l’Alba (Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique). Une orientation qui entraîna le coup d’État du 29 juin 2009, effectué sous le couvert d’une destitution du président par un Parlement majoritairement à droite (Parti conservateur et Parti libéral).

Inprecor et les publications des organisations membres ou sympathisantes de la IVe Internationale ont rendu compte de la résistance du peuple hondurien contre ce coup d’État. Inprecor a en particulier publié dans son n° 581/582 (avril 2012) la traduction d’un important article rédigé par Tomas Andino Mencia (ex-député du parti Union Democratica), « La guerre qui vient ou la stratégie militaire étatsunienne en Amérique latine ».

Après les accords de Carthagène (avril 2011) entre les présidents Hugo Chávez (Venezuela), Juan Manuel Santos (Colombie) et Porfirio Lobo (Honduras), Manuel Zelaya (nommé coordinateur du Front national de résistance populaire) a pu regagner le Honduras. La résistance hondurienne s’est dotée d’un bras politique, le parti Libre (Libertad y Refundación), qui se présentera aux prochaines élections présidentielles de novembre 2013.

Néanmoins, la répression (sélective) contre le mouvement populaire continue. Ainsi, dans la vallée du Bajo Aguan, un conflit pour la terre entre les organisations paysannes et le latifundiste Miguel Facussé (l’un des inspirateurs « intellectuels » du coup d’État de juin 2009) a fait en trois ans plusieurs dizaines de morts. On notera que les organisations populaires ont dénoncé la présence au Honduras — et plus particulièrement dans le Bajo Aguan — de paramilitaires colombiens « démobilisés », ayant mis leurs « compétences » au service de Miguel Facussé.

Par ailleurs, au moment où l’accession au trône pontifical du cardinal Jorge Mario Bergoglio suscite une vague de « papamania », il convient de relever que l’un des « pouvoirs de fait » au Honduras est la très sainte Église catholique, apostolique et romaine. À une seule exception honorable, l’ensemble de la conférence épiscopale hondurienne a soutenu le coup d’État. Récemment, la presse signalait la nomination de l’archevêque de Tegucigalpa, Óscar Andrés Rodríguez Maradiaga, à la présidence de la commission chargée de réformer l’administration du Vatican. Un spécialiste...

Enfin, il est permis de se demander quelles seront les réactions de la classe dominante hondurienne en cas de victoire de la candidate du Parti Libre. En effet, si cette classe dominante a organisé un coup d’État pour se débarrasser de Manuel Zelaya, ce n’est certainement pour laisser revenir sans réagir une porte-parole de la même mouvance. Affaire à suivre donc. (HPR)

Le 28 juin 2013, il y aura 4 ans qu’un « coup d’État suave ou institutionnel » — fomenté par les intérêts nord-américains et l’oligarchie hondurienne — fut perpétré contre le président constitutionnel Manuel Zelaya. Au contraire des effets immédiats des coups d’État survenus durant les années 1970 en Amérique latine, le coup d’État au Honduras a dynamisé les forces et l’organisation du mouvement populaire.

Pour y voir plus clair sur les clés du processus politique et social hondurien et sur la candidate du Parti Libre (Libertad y Refundación) Xiomara Castro de Zelaya — épouse du président destitué — aux élections générales du 24 novembre 2013, le programme Canto Libre d’Argentine s’est entretenu avec le journaliste hondurien Ricardo Elnner.

Andrés Figueroa Cornejo : Que s’est-il passé au Honduras, ces dernières années ?

Ricardo Elnner : Nous observons, et nous y participons, un processus historique et révolutionnaire où les classes sociales dépossédées se lèvent, font entendre leur voix et luttent pour ce qui leur a toujours été refusé.

Andrés Figueroa Cornejo : Quelles sont les caractéristiques du Parti Libre (Libertad y Refundación) ?

Ricardo Elnner : Il se définit comme « socialiste » dans un pays conservateur où, depuis les années 1960, fut abolie toute référence au socialisme, au communisme, à la justice sociale, aux droits des travailleurs, à la lutte des classes, etc. Ainsi, il s’agit d’un instrument politique qui brise le bipartisme (libéral et nationaliste), totalement discrédité, qui ne représente personne. De nombreuses propositions du Parti Libre concernent le renforcement des institutions étatiques, l’investissement social de manière évidente, les revendications des travailleurs et d’une paysannerie qui représente pratiquement la moitié de la population, spoliée, sans terre, qui souffre de la non réalisation d’une réforme agraire. Le Parti Libre s’oppose à la représentativité anti-démocratique, préconise la participation et la révocabilité des élus et élues ; il intègre les luttes et les revendications de la diversité sexuelle, la promotion de la science et de la technologie (axe d’une industrie propre et respectueuse de l’environnement) et la construction de nouveaux paradigmes éducatifs qui ne se réduisent pas à l’enseignement traditionnel dans les aulas, mais qui intègrent l’habitat et la campagne pour édifier une nouvelle académie.

D’après tous les sondages, le parti Libre est la première force politique et sociale du Honduras et lutte pour le développement intégral de la société.

Andrés Figueroa Cornejo : Dans le monde, on connaît peu la réalité du Honduras et on se demande pourquoi les nations qui forment la péninsule du Yucatán ne sont pas un seul pays...

Ricardo Elnner : Nous ne sommes pas un seul pays parce que l’impérialisme nord-américain ne nous l’a pas permis. Néanmoins, ce fut la première région unie derrière ce dirigeant politique et militaire profondément progressiste que fut Francisco Morazán, en 1830. Influencé par la révolution de Simón Bolívar, il réussit à devenir président de la République fédérale d’Amérique centrale. Mais 10 ans plus tard les forces conservatrices réussirent à en finir avec cette République et Morazán fut exécuté en 1842. Néanmoins, l’unité des nations centre-américaines est actuellement un objectif valide. Par exemple, existe le Système d’intégration centre-américain (Sica), formé aujourd’hui par le Guatemala, El Salvador, le Honduras et le Nicaragua, avec comme pays associés le Costa Rica, Panamá et Belize. Pour ma part, je rêve à une future et laïque République fédérale de Morazán.

Actuellement, le Honduras connaît une crise économique, politique et sociale. Les partis hégémoniques se sont chargés de diviser la société. Lors du coup d’État, les médias disaient : « Voilà la Résistance qui est en train d’incendier, de tout détruire », avec l’intention évidente de criminaliser les pauvres parce qu’ils se soulevaient. Il y a des pauvres dans la Résistance, mais aussi des secteurs des classes moyennes et même quelques riches.

Andrés Figueroa Cornejo : De quoi vit le Honduras ?

Ricardo Elnner : Le produit intérieur brut (PIB) se constitue principalement des envois faits par les Honduriens obligés de travailler aux États-Unis. Nous parlons ici de 14-16 heures de travail humain exploité pour un salaire mensuel de 1000 dollars, pour envoyer 200 dollars à la famille. D’autre part, le pays cultive le café, mais un café monopolisé. Il y a aussi les bananeraies et la tristement fameuse « banane Chiquita ». Un autre monopole est celui de la palme africaine et dans les plantations où on la cultive, dans la vallée du Bajo Aguan, c’est là que l’on a assassiné le plus grand nombre de paysans. Le responsable d’un de ces crimes fut le propriétaire terrien Miguel Facussé, auquel l’État a donné toutes les facilités pour le perpétrer.

Andrés Figueroa Cornejo : Sur 8 millions de Honduriens, combien appartiennent au peuple et combien à l’oligarchie ?

Ricardo Elnner : D’après les chiffres de l’Institut national de statistiques du Honduras, 78 % de la population se trouvent dans une pauvreté extrême et 2 % appartiennent à l’oligarchie.

Andrés Figueroa Cornejo : Le Honduras est plurinational...

Ricardo Elnner : Et pluriellement invisible. Mon peuple a commencé à reprendre conscience quand Manuel Zelaya a opéré un virage modéré vers la gauche. À ce moment, les gens ont commencé à revendiquer les droits à l’éducation, à la terre et aux bons de modernisation. Mais il ne se passait rien d’important. La politique des cadeaux et le clientélisme continuaient. Le coup d’État fut déterminant pour mettre fin au sommeil populaire. Et pas seulement pour la paysannerie et les travailleurs, mais pour l’ensemble de la société.

Andrés Figueroa Cornejo : Quelle est la composition des forces sociales au sein du mouvement populaire et du parti Libre ?

Ricardo Elnner : Lorsque le Front national de résistance populaire est né et a grandi, diverses forces ont convergé en son sein. De secteurs capitalistes aux communautés noires et indigènes, aux femmes surexploitées, aux féministes. Le processus de clarification idéologique s’est fait rapidement.

Andrés Figueroa Cornejo : De fait, tu racontes que l’organisation politique « Los Necios » existait 10 ans avant le coup d’État et qu’alors, à la fin du XXe siècle, elle regroupait à peine une poignée de personnes, axées sur la formation politique à une micro-échelle...

Ricardo Elnner : Sans sous-estimer du tout le renforcement politique d’autres collectifs à l’intérieur de Libre, un groupe d’enfants de combattants révolutionnaires des années 1960 a commencé en 1999 à construire « Los Necios ». Aujourd’hui, nous sommes présents dans 14 des 18 départements du Honduras. Sincèrement, nous étions un groupe de réflexion politique. Nos premiers pas ont consisté en une auto-formation, nous nous sommes renforcés par des amitiés nouées autour de documentaires et sans hâte. Avec le temps, nous avons été capables de fournir une information et une formation alternatives à celles des partis traditionnels (qui, en vérité, n’ont jamais donné aucune formation politique). Et nous nous sommes transformés en organisation politique il y a 4 ou 5 ans. Dès le début, nous nous sommes fixé pour objectif un processus révolutionnaire et socialiste. Aujourd’hui, l’histoire offre une opportunité à la conscience et aux intérêts de notre peuple.

Andrés Figueroa Cornejo : Quelle est la pratique objective de « Los Necios » ?

Ricardo Elnner : On ne peut penser à une transformation révolutionnaire et socialiste au milieu de l’ignorance, ni en marge du mouvement populaire. Et pour nous l’éducation est l’une des conditions fondamentales de l’émancipation. C’est notre conviction et notre action.

 

Synthèse actualisée Inprecor

 

Andrés Figueroa Cornejo : Le Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH) a été durement frappé par les forces de l’ordre durant cette dernière période...

Ricardo Elnner : Le 24 mai, Bertha Cáceres, coordinatrice du COPINH, fut arrêtée illégalement par des membres de l’armée et de la police. Avec elle, se trouvait le journaliste Tomás Gómez. Ils se rendaient à Rio Blanco, où le peuple résiste contre un projet hydro-électrique aux conséquences néfastes pour les communautés de cette zone, particulièrement pour les indigènes de Lenca, qui luttent depuis longtemps contre l’exploitation minière à ciel ouvert et dont l’économie indigène est totalement distincte de l’exploitation capitaliste des ressources naturelles et des personnes. Maintenant, d’après le rapport policier, Bertha et Tomás furent détenus sous l’inculpation de « port d’armes ». Ensuite, ils furent libérés via des mesures de protection parce que les charges retenues contre eux étaient absolument fausses. Cet incident grave résume très bien les méthodes répressives de l’État contre les indigènes et les paysans. Comme tout le continent, le Honduras est hautement hydrique. Nous partageons des canaux aquifères avec le Guatemala, El Salvador et le Nicaragua. Et l’eau est comme le pétrole pour le fonctionnement du capitalisme en ce moment de dépossession et d’appropriation transnationale et privée des matières premières pour la production énergétique sur nos territoires.

Andrés Figueroa Cornejo : Quel coût a dû payer jusqu’ici la résistance du peuple hondurien ?

Ricardo Elnner : Depuis le coup d’État, à mi-2009, environ 200 personnes sont mortes, parmi lesquelles on trouve 34 journalistes et animateurs des réseaux sociaux qui avaient simplement manifesté leur désaccord avec les actuels détenteurs du pouvoir. Le gouvernement dit que la censure n’existe pas. Il y a pire : l’autocensure, parce que je sais que si « j’en dis trop » ils me liquideront. Il existe le « Rapport de vérité » rédigé par des défenseurs des droits humains comme Adolfo Pérez Esquivel, Craig Scott. Elsie Monge, Helen Umaña, José Francisco Aguilar, Luis Carlos Nieto, Mirna Perla Jiménez, Nora Cortiñas et le père Fausto Milla et différent du « Rapport de la vérité », fait par le gouvernement. Hormis les assassinats politiques, au Honduras il y a des disparitions, des violations innombrables des droits humains et une répression à grande échelle.

Andrés Figueroa Cornejo : La base politique de la candidature de Xiomara Castro semble s’inspirer beaucoup du « socialisme du XXIe siècle », préconisé par le gouvernement bolivarien du Venezuela...

Ricardo Elnner : Effectivement. Néanmoins, il ne s’agit pas de l’imiter, car nos réalités sont très différentes (il suffit d’observer la richesse pétrolière du Venezuela). L’important, c’est d’élargir collectivement les espaces qui permettront au peuple de déployer ses forces créatives et de parvenir à être le protagoniste de l’avenir du Honduras.

Andrés Figueroa Cornejo : Que penses-tu qu’il pourrait se passer si Xiomara gagne les élections, dans un rapport de forces où l’impérialisme (avec des bases militaires et politiquement déterminant dans l’histoire contemporaine du pays), l’oligarchie dépendante de ce même empire et des relations sociales conservatrices maintiennent une domination certes instable, mais finalement réelle ?

Ricardo Elnner : Si la camarade Xiomara Castro gagne les élections, nous connaîtrions un changement de paradigme dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du Honduras. Quand on veut changer une société complètement conservatrice et bourgeoise, ce défi prend pas mal de temps. Stratégiquement, il s’agit d’arracher le pouvoir à l’oligarchie, aux monopoles et aux pouvoirs de fait. ■

* Ricardo Ellner, journaliste, est membre du groupe « Los Necios » (« Les obstinés »), l’une des organisations de la gauche hondurienne, composante du parti Libre (Libertad y Refundación, Liberte et réfondation), qui rassemble le mouvement antidictatorial et présente la candidature de Xiomara Castro de Zelaya à la présidence de la République aux élections générales du 24 novembre 2013. Andrés Figueroa Cornejo est journaliste du programme Canto Libre d’Argentine.

 

Source : « Nous observons, et nous y participons, un processus historique et révolutionnaire où les classes sociales dépossédées se lèvent »

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