31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 19:46

 

 

 

Un peu d’histoire. Il est indispensable pour comprendre les guerres contemporaines de rétablir la vérité concernant les guerres du 20ème siècle et le soutien apportés par des banquiers et industriels étasuniens à Hitler, à Franco, et dans l’article qui suit, à l’extrême-droite grecque alors que la seconde guerre mondiale se poursuit encore.

Les mémoires de la Passionaria que j'ai lu cet été, aussi, mettent en évidence le fait que la victoire de Franco eut été impossible sans l’aide des pétroliers étasuniens qui ont approvisionné en carburant les insurgés franquistes et les armées fascistes italiennes et allemandes qui les soutenaient et sans aussi bien sûr sans l’abandon par les gouvernements et peuples « alliés » du peuple espagnol à ses bourreaux .

Voici un texte bien documenté qui concerne la Grèce et fait partie d'une série sur ce même thème des manipulations de l'histoire et de sa mise en récit :

 

La guerre secrète en Grèce

 

 

Pour maintenir l’ordre libéral, les États-Unis n’hésitèrent pas à faire renverser le gouvernement légitime et majoritaire en Grèce par une clique militaire très minoritaire, en 1967. Leur objectif n’était pas d’empêcher la Grèce de tomber dans l’orbite soviétique, mais de conserver le contrôle des Balkans. Un coup d’État qui en dit long sur la conception de la démocratie à Washington.


Daniele Ganser
Samedi 24 Août 2013


La guerre secrète en Grèce

 


Sous les ordres du dictateur fasciste Benito Mussolini, les troupes italiennes tentèrent d’envahir la Grèce en 1940, mais elles furent repoussées par une résistance populaire massive. L’année suivante, Hitler, qui ne voyait pas d’un bon œil la défaite du Duce, décida d’envoyer ses soldats qui conquirent le pays et le placèrent sous le contrôle des puissances de l’Axe. Les Grecs n’avaient cependant pas déposé les armes et, pendant toute la durée de la guerre, l’armée allemande, qui devait lutter contre une résistance acharnée, eut beaucoup de mal à garder le contrôle du pays. Comme en Italie et en France, les mouvements de résistance à l’occupation fasciste étaient dominés par la présence des communistes. ELAS, l’Armée Populaire de Libération, avait été fondée à l’initiative du parti communiste grec (KKE) quelques mois après l’invasion allemande. Elle rassemblait des partisans issus de toutes les sensibilités de gauche et des femmes ainsi que des ecclésiastiques, dont même quelques archevêques, combattaient dans ses rangs. L’EAM, l’aile politique d’ELAS était elle aussi dominée par les communistes. Sur les sept millions d’habitants que comptait alors la Grèce, deux millions étaient membres du parti EAM, tandis que 50 000 étaient des combattants actifs d’ELAS.
ELAS était la bête noire des nazis et tentait avant tout de leur reprendre le contrôle du pays. Pour ses opérations, l’Armée de Libération recevait l’appui du SOE britannique dont les officiers apportaient leurs conseils aux résistants grecs sur le terrain et leur fournissaient armes et munitions. De nombreuses amitiés furent tissées entre les combattants d’ELAS et les agents de liaison du SOE. Mais les frères d’armes durent subitement se séparer quand le Premier ministre Winston Churchill décida en mars 1943 de cesser de soutenir ELAS, craignant qu’après la défaite de l’Axe, la Grèce passe sous le contrôle des communistes. Churchill envoya secrètement son ministre des Affaires étrangères Anthony Eden auprès de Staline en octobre 1943 afin de procéder au partage des Balkans. L’accord, scellé à Yalta, laissait aux États-uniens et aux Britanniques le champ libre en Grèce et prévoyait le passage de la Roumanie et de la Bulgarie sous contrôle soviétique.
Dans le but de réduire l’influence des communistes et des socialistes grecs, Londres prévoyait de réinstaller au pouvoir l’ancien roi de Grèce qui dirigerait le pays avec l’aide d’un gouvernement conservateur. La directive du Foreign Office, le ministère des Affaires étrangères britannique, du 20 mars 1943, mentionnant ce revirement précise que « le SOE devrait systématiquement se tourner vers les groupes disposés à soutenir le roi et le gouvernement et faire bien comprendre aux mouvements antimonarchiques que le roi bénéficie du soutien du gouvernement de Sa Majesté ». [1 ] Seulement le souverain n’était pas véritablement populaire dans le pays, à cause notamment de son choix de collaborer avec le dictateur fasciste Metaxas. Inspiré par Hitler et Mussolini, Metaxas avait instauré, vers la fin des années 1930, le salut fasciste, bras droit tendu vers l’avant, ainsi qu’une police secrète particulièrement brutale. Cependant, Londres poursuivait sa politique de soutien aux conservateurs et, en octobre 1943, le Foreign Office alla jusqu’à envisager « une véritable politique visant à attaquer et à affaiblir l’EAM par tous les moyens disponibles », une stratégie qui fut finalement abandonnée car jugée « susceptible de compromettre les chances de prendre l’avantage militairement et de s’avérer contre-productive en renforçant la légitimité politique de l’EAM ». [2 ]

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George Grivas (Γεώργιος Γρίβας)

Le revirement des Britanniques fut un véritable choc pour les membres d’ELAS qui commencèrent à être la cible de chasses à l’homme menées par d’anciens collaborateurs pro-nazis et des unités spéciales d’extrême droite appuyées par les Britanniques comme les groupes X du soldat chypriote George Grivas. Churchill, qui observait la scène à distance, remarqua toutefois que les groupes X, incapables de susciter l’adhésion populaire, ne comptèrent guère plus de 600 membres, et qu’ELAS constituait donc toujours la principale force de guérilla du pays. C’est dans ce contexte que le Premier ministre britannique décida fin 1944 de prendre des mesures supplémentaires pour empêcher les communistes grecs d’accéder au pouvoir. Il donna l’ordre de créer en Grèce une nouvelle armée secrète d’extrême droite. Comme l’écrivit le journaliste Peter Murtagh : une « nouvelle unité fut créée au sein de l’armée grecque, qui fut appelée tour à tour Brigade Montagnarde Grecque, Force d’Intervention Hellénique ou LOK, son acronyme en grec (Lochos Oreinon Katadromon) ». Conçue comme une arme contre les communistes et les socialistes, l’unité était interdite à « tous ceux dont la sensibilité politique oscillait entre le conservatisme modéré et la gauche véritable. Sous la supervision des officiers britanniques appliquant les ordres exprès de Churchill, l’unité fut constituée de royalistes et d’antirépublicains. » [3 ]

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Alexandre Papagos (Αλέξανδρος Παπάγος)

Le maréchal Alexandre Papagos fut choisi pour être le premier directeur de la LOK et, avec le soutien des Britanniques, il entreprit de recruter des militants d’extrême droite et de combattre ELAS. [4 ] Alors que l’Armée de Libération Populaire devait lutter à la fois contre l’occupant nazi et contre la Force d’Intervention Hellénique, Churchill craignit le scandale qui risquerait d’éclater s’il devait être révélé à la population britannique que Londres soutenait secrètement les fascistes en lutte contre les communistes grecs. En août 1944, il ordonna donc à la BBC de ne faire « aucune mention d’aucune sorte » d’ELAS en traitant de la libération de la Grèce. [5 ] Mais quelques semaines plus tard, la résistance grecque parvint finalement à vaincre l’occupant allemand et Hitler fut contraint de retirer ses troupes du pays. Winston Churchill exigea immédiatement que la résistance dépose les armes, ce qu’ELAS était disposée à accepter à condition que son dernier ennemi, la LOK, en fît autant.

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Le massacre de la place Syntagma

La Grande-Bretagne refusant que l’armée secrète rende les armes, l’EAM organisa à Athènes une vaste manifestation démocratique pour dénoncer l’ingérence britannique dans les affaires politiques de la Grèce d’après-guerre. Celle-ci eut lieu le 3 décembre 1944, soit six semaines à peine après le départ des forces d’occupation allemandes. Les organisateurs de la manifestation avaient bien précisé leur intention de s’opposer aux Britanniques par des moyens pacifiques, la marche de protestation devant être le prélude à une grève générale. Peu après 11 h 00 ce matin-là, un groupe de 200 à 600 manifestants investit la place Syntagma, qui donne sous les fenêtres du Parlement. Ce petit groupe, constitué pour partie de femmes et d’enfants rassemblés dans une ambiance festive, devait être rejoint par une foule de 60 000 personnes qui avaient été retardées par des barrages policiers. Tandis que les quelques centaines de personnes s’avançaient sur la place, une rangée d’hommes en armes, constituée de policiers et de miliciens, parmi lesquels figuraient vraisemblablement des membres de la LOK, se dressa sur leur passage. Des soldats britanniques et des policiers équipés de mitraillettes avaient pris position sur les toits alentour. La tension était palpable.
L’ordre fut donné de « tirer sur ces enfoirés » et la manifestation pacifique tourna soudain au bain de sang. Une pluie de balles s’abattit sur les manifestants qui se dispersèrent dans toutes les directions. D’après des témoins, la fusillade dura près d’une heure. 25 manifestants trouvèrent la mort, dont un enfant de 6 ans, et 148 autres furent blessés. Quelques minutes plus tard, le cortège principal arriva sur les lieux. Faisant preuve d’un calme et d’une retenue étonnants, les 60 000 manifestants se rassemblèrent dans la solennité et le recueillement autour des dépouilles de leurs camarades abattus. Sur les bannières souillées du sang des morts, les slogans demandaient la fin de l’ingérence britannique dans les affaires grecques. De nombreux manifestants brandissaient des drapeaux états-uniens et grecs, d’autres le drapeau rouge du socialisme. Très peu arboraient l’Union Jack. À Londres, Churchill dut affronter la colère des Communes qui demandaient des explications sur les atrocités commises à Athènes. Tout en reconnaissant le caractère « choquant » des faits, le Premier ministre britannique qualifia néanmoins de stupide la décision de faire défiler autant d’enfants dans une ville remplie d’hommes en armes. Le rôle de l’armée secrète d’extrême droite dans le massacre de la place Syntagma ne fit l’objet d’aucune enquête. [6 ]
Suite à cette démonstration de force, les Britanniques restaurèrent la monarchie en Grèce et obtinrent d’ELAS que celle-ci rende les armes en échange de la promesse d’élections nationales démocratiques, lesquelles eurent lieu en mars 1946. Le parti communiste grec et le centre gauche ayant pris la décision maladroite de boycotter les urnes pour protester contre l’occupation du pays par les Britanniques, la droite remporta une victoire sans appel. On assista dès lors à une succession de gouvernements fantoches de droite à la botte de Londres. Convaincu que la Grèce ne manquerait pas de tomber sous l’autorité brutale de Staline si la gauche grecque accédait au pouvoir, le gouvernement continua à ordonner l’arrestation des membres d’EAM dont beaucoup furent torturés dans les camps de prisonniers de sinistre mémoire, bâtis sur les îles grecques.
En 1945, la plupart des États célébrèrent la fin de la Seconde Guerre mondiale et, afin d’éviter qu’une telle tragédie ne se reproduise à l’avenir, ils fondèrent l’Organisation des Nations Unies. Mais la Grèce était toujours en proie aux combats et la guerre froide débuta. À force de frustration, une fraction de la gauche grecque résolut de reprendre les armes et le maquis et, à l’automne 1946, elle engagea une guerre civile contre les Britanniques et la droite locale. Exsangue au sortir de la guerre, le Royaume-Uni n’était plus en mesure d’assurer le contrôle du pays, au début de l’année 1947, il demanda donc de l’aide aux États-Unis. Le spécialiste de la CIA William Blum raconte que « les responsables à Washington savaient parfaitement que leur nouveau “gouvernement-client” était si vénal et si négligent en matière de droits de l’Homme que même les anticommunistes états-uniens les plus fervents en étaient outrés ». [7 ] Cependant, comme la Yougoslavie communiste fournissait la gauche grecque en armes et vu que le pays semblait sur le point de basculer dans le communisme, le président Truman parvint en exposant sa fameuse doctrine à convaincre le Congrès de la nécessité d’une intervention officielle en Grèce. La Grèce fut ainsi le premier pays à être envahi par les USA dans le cadre de leur politique de lutte contre le communisme à l’échelle mondiale. Au cours des décennies qui suivirent, Washington se servit de l’exemple grec pour justifier ses invasions ouvertes ou clandestines en Corée, au Guatemala, en Iran, à Cuba, au Cambodge, au Nicaragua, au Panama et dans plusieurs autres pays.

 

Lire la suite : La guerre secrète en Grèce


Cet article constitue le seizième chapitre des Armées secrètes de l’OTAN
© Version française : éditions Demi-lune (2007).

 

Cet article fait partie de la série :
1. « Quand le juge Felice Casson a dévoilé le Gladio…  »
2. « Quand le Gladio fut découvert dans les États européens…  »
3. « Gladio : Pourquoi l’OTAN, la CIA et le MI6 continuent de nier  »
4. « Les égouts de Sa Majesté  »
5. « La guerre secrète, activité centrale de la politique étrangère de Washington  »
6. « La guerre secrète en Italie  »
7. « La guerre secrète en France  »
8. « La guerre secrète en Espagne  »
9. « La guerre secrète au Portugal  »
10. « La guerre secrète en Belgique  »
11. « La guerre secrète aux Pays-Bas  »
12. « La guerre secrète au Luxembourg  »
13. « La guerre secrète au Danemark  »
14. « La guerre secrète en Norvège  »
15. « La guerre secrète en Allemagne  »

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Published by Anne Wolff - dans pour mémoire
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