11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 20:26

 

 

Leaders émergents
Pour imposer la démocratie, tous les moyens sont bons !

 

German-Foreign-Policy.com

Traduit par Michèle Mialane

 Original: Die Demokratie fördern, mit allen Mitteln
Traductions disponibles : English  Español 

L’UE a créé une nouvelle fondation pour soutenir les forces subversives chez ses voisins. Cette institution, qui s’est baptisée «  European Endowment for Democracy » (EED, « Fondation européenne pour la démocratie ») dispose d’un budget s’élevant à des millions d’euros et se destine à soutenir les forces d’opposition dans les pays situés aux frontières Sud et Est de l’UE. Son but officiel est de « favoriser la démocratisation » ; mais en réalité les conseillers gouvernementaux berlinois exigent, lorsqu’il s’agit de renverser rapidement un régime, de se résigner à soutenir également des groupes qui «  devraient se révéler par la suite être des non-démocrates.» 

 Elle prend explicitement pour modèle la fondation UD-américaine « National Endowment for Democracy» (NED), dont on dit à Washington qu’elle poursuit publiquement des actions de déstabilisation autrefois entreprises par la CIA. Deux députés allemands au Parlement européen détiennent des poste-clés à l’EED. Le gérant en est un diplomate polonais qui déclare, le cas échéant, pouvoir lancer dans les zones ciblées par l’EED des actions contraires au droit en vigueur. La constellation où recrute l’EED indique clairement que ses premières activités se dérouleront sans doute dans les pays frontaliers de l’UE à l’Est, en particulier le Bélarus et l’Ukraine. Les premières opérations doivent démarrer cet été.

Pro-occidentale et d’opposition

Démocratie: pile ou face?

 

La fondation de l’EED remonte à une initiative prise fin 2010 par Radosław Sikorski, le Ministre polonais des Affaires étrangères. En décembre 2010, le Président du Belarus, Alexandre Loukachenko,  qui refuse obstinément d’aligner son pays sur les conceptions politiques germano-européennes, a remporté les élections. Bien que des diplomates allemands, entre autres, admettent à demi-voix que Loukachenko dispose réellement d’une majorité dans sa propre population, Berlin et tout l’Occident poursuivent leur campagne pour le renverser. Il y a des années que la Pologne joue un rôle éminent dans ce processus, d’où la tentative de Sikorski de prendre la tête du combat contre le régime et sa proposition de créer dans les pays voisins de l’UE une organisation "maison",  modulable selon les besoins et dédiée au soutien de l’opposition biélorusse ainsi que d’autres forces d’opposition pro-occidentales. En février 2011, la présidence européenne polonaise a présenté officiellement ce projet à Bruxelles et en décembre 2011 les États de l’UE - entre autres sous le choc des évènements dans les pays arabes - ont décidé de fonder l’EED (1). Ce qui a été rendu tout à fait officiel le 9 janvier 2013.

 

Soutien aux partis

Selon son statut, l’EED est destinée à « soutenir par les moyens dont elle dispose des « courants et autres acteurs favorables à la démocratie », des mouvements sociaux, ONG et médias indépendants et surtout des « leaders émergents » (2). Ces moyens sont surtout financiers : le budget de départ de l’EED se chiffre à 14 millions d’euros. Mais la fondation doit aussi avoir en plus la possibilité de développer sur place des activités propres, sans définition plus précise. Le soutien à des partis politiques n’est pas exclu - une ingérence flagrante dans les élections démocratiques de pays tiers. Dans le tissu fort complexe de l’organisation, deux députés allemands au Parlement européen détiennent des poste-clés : Elmar Brok (CDU) dirige le Conseil d’administration de la fondation (Board of Governors), qui assure la liaison avec les États membres de l’UE et le Parlement européen ; en outre Alexander Graf (FDP) fait partie des 7 membres du Comité exécutif (Executive Committee). Le directeur opérationnel n’est autre que Jerzy Pomianovski, ex-Secrétaire d’État aux Affaires étrangères polonaises. 

Agir ouvertement et non plus en secret

Comme le dit Pomianovski, l’EED est conçue selon le modèle de la fondation usaméricaine «  National Endowment for Democracy». On s’inspire des activités de la NED en Europe de l’Est « avant et après la chute du communisme. » (3) La presse « main stream » des USA les avait déjà analysées au début des années 90. On y lisait que sur la fin des années 80 la NED avait « fait ouvertement ce qui autrefois avait été accompli dans le plus grand secret » par la CIA - « financer les forces anticommunistes derrière le rideau de fer» (4) : forums citoyens, revues, centres vidéos ; c’est au grand jour que la NED avait remis des fonds aux partisans de sa propre cause, au nom de la société civile et de la démocratie. Le vieux « concept de la ‘Covert action’ (action occulte) cher à la CIA », utilisé autrefois et « qui avait créé tant de difficultés à ce service au cours des 40 dernières années » était probablement « obsolète ». De nos jours, il « était vraisemblablement préférable de se livrer ouvertement à des activités sensibles en faveur des amis de l’Amérique à l’étranger. » Elles incluaient aussi des « opérations de soutien politique à des militants pour la démocratie » qu’il « était préférable d’abandonner au nouveau réseau agissant publiquement.»
 

Les fondations proches des partis

Or la République fédérale est depuis longtemps active dans ce domaine - par le biais de fondations proches des partis et de leurs activités à l’étranger - ce qui dans un premier temps provoqué des frictions dans l’affaire EED. Les fondations allemandes voyaient en elle une concurrente ; on a parlé de structures parallèles dépensant à foison. Il semble désormais qu’on ait trouvé un terrain d’entente ; la présence des deux députés européens allemands dans les instances dirigeantes de l’EED pourrait faciliter les choses. Comme la fondation de l’UE souhaite se consacrer d’abord aux voisins de l’Est et du Sud, de toute façon seules certaines fondations sont concernées, par exemple celles qui sont actives au Belarus et en Ukraine. (5) Toutefois l’exemple des fondations allemandes proches des partis indique que le soutien apporté aux forces d’opposition dans les pays voisins ne se limite nullement au soutien exclusif des forces démocratiques. Quelques-unes de ces fondations bien sûr dédiées à la démocratie ne cessent de soutenir des putschistes : par exemple en Thaïlande (6) au Honduras (7) ou au Paraguay (8).

Même en contradiction avec le droit

 

Démocratie "militaire"

 
La volonté de subversion de certains régimes peut, même à l’EED,  primer sur l’engagement en faveur de l’État de droit: c’est ce que nous enseignent certains propos du directeur opérationnel ainsi que de certains conseillers gouvernementaux allemands. Il est normal de soutenir les groupes d’opposition même si ce soutien s’apparente à un acte d’agression, a récemment déclaré Jerzy Pomianowski dans une interview radiodiffusée. La fondation n’a « peut-être pas partout le droit formel d’intervenir » a-t-il déclaré à la presse. « Mais il est possible que nous le fassions ».(9)

Des non-démocrates

 Déjà, l’an dernier, on avait entendu dire à la Fondation « Science et politique » SWP qu’il fallait souvent du temps pour s’assurer que les groupes-cibles de l’EED « recélaient véritablement, sous leur rhétorique démocratique, les valeurs et prises de position correspondantes ». Si l’on veut renverser rapidement un régime, « on ne peut éviter de soutenir des forces qui plus tard s’avéreront n’être pas démocratiques.» Selon le SWP, c’est inéluctable. L’EED doit appuyer «consciemment et activement » des groupes « dont l’évolution est imprévisible.»
 
 

[1] voir Der Schleier demokratischer Rhetorik (Sous la rhétorique démocratique)

[2] Statuts: European Endowment for Democracy

[3] Does Europe Need an Endowment for Democracy? carnegieeurope.eu 14.01.2013

[4] Innocence Abroad: The New World of Spyless Coups; The Washington Post 22.09.1991

[5] voir Deutschlands Netzwerke im Osten( Les réseaux allemands à l’Est), Der Schlag des Boxers (I) und Der Schlag des Boxers (II) (Le coup de poing du boxeur I et II)

[6] voir Ein entspannter und gemütlicher Putsch (Un putsch décontracté et sympa)

[7] voir Die Naumann-Fraktion (La fraction Naumann)

[8] voir Ganz liberal geputscht (Un putsch très libéral)

[9] Neue Stiftung soll Demokratie rund um die EU fördern (La nouvelle fondation doit favoriser la démocratie aux abords de l’Europe); www.welt.de 11.01.2013

[10] Solveig Richter, Julia Leininger: Flexible und unbürokratische Demokratieförderung durch die EU? Der Europäische Demokratiefonds zwischen Wunsch und Wirklichkeit, (L’UE apporte-t-elle à ladémocratie un soutien flexible et non bureaucratique? Le fonds européen pour la démocratie entre rêve et réalité), SWP-Aktuell 46, août 2012. Voir aussi Der Schleier demokratischer Rhetorik

 





Merci à Tlaxcala
Source: http://www.german-foreign-policy.com/de/fulltext/58554/print.
Date de parution de l'article original: 06/03/2013
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=9450

 

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Published by Anne Wolff - dans Eurocrassie
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