16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 17:21

 

 

L’Amérique centrale se remilitarise 4

Giorgio Trucchi | Opera Mundi / Alba Sud

 

Pillage de ressources

Semer l’incertitude et la peur dans les populations qui se trouvent sous les feux croisés, déplacées de leurs territoires, pour ouvrir le passage à l’exploitation de précieuses ressources naturelles du sol et du sous-sol, est l’accusation que plusieurs organisations centraméricaines dirigent contre la stratégie de combat du narcotrafic impulsée par les E.U.

« Nous le dénonçons depuis très longtemps, Les E.U, joints à l’oligarchie locale et à des intérêts transnationaux, implantent une stratégie militariste pour piller nos ressources, s’approprier notre territoire, changer notre culture », explique Bertha Caceres, coordinatrice nationale de COPINH (Conseil Civique des Organisations Populaires et Indigènes du Honduras)

 

 

 

Bertha Cáceres, coordinadora nacional del COPINH. Fotografía de La Voz de los de Abajo. 

 

“Les peuples indigènes et noirs, nous sommes criminalisés, stigmatisés et assassinés. De cette manière, ils veulent nous déplacer des zones dans lesquelles abondent les ressources naturelles », dit-elle.

Pour elle, l’escalade militaire est une partie de la domination économique et politique dont souffre la région centraméricaine. « La violence est le produit de l’injustice et de l’inégalité sociale. Ce n’est rien d’autre qu’un des axes du système politico-économique néolibéral impulsé par les E.U. dans les pays centraméricains » , ajoute-t-elle.

Ethlen Erlinda Wood, coordinatrice de l’organisation Echos de la Mosquitia, exprime sa profonde préoccupation face au harcèlement réitéré de la part des troupes spéciales qui opèrent dans cette zone éloignée du Honduras. « Depuis le massacre du 11 mai à Ahuas, les troupes honduriennes et les agents nord-américains continuent à maltraiter les civils et à violer les droits humains du peuple misquito. Nous sommes tous devenus suspects de quelque chose et c’est une charge psychologique fort pesante. A présent plus personne ne se sent en sécurité et notre mode de vie a changé. Nous allons exiger le retrait immédiat de toutes les bases militaires étrangères du territoires misquito » assure Wood.

Pour les peuples garífunas du Honduras, l’accaparement de leurs terres et l’expulsion de leurs territoires est le résultat de la voracité des pouvoirs de fait qui contrôlent le pays et du capital transnational, pour développer en toute tranquillité leurs mégaprojets hydroélectriques et touristiques, implanter l’exploitation minière et étendre le modèle de monoculture à grande échelle. « Et si les militaires et les policiers ne suffisent pas, il y a une armée de sécurité privée fortement armée et sans contrôle, préparée à défendre ses patrons jusqu’aux ultimes conséquences », dit Myriam Miranda, coordinatrice de OFRANEH (Organisation Fraternelle Noire Hondurienne)

Criminalisation de la protestation

Dans ce contexte de convulsion sociale, la lutte impulsée par plusieurs organisations sociales et populaires pour contrecarrer ce qu’elles considèrent comme “une escalade militaire et de pillage”, est brutalement sanctionnée et réprimée.

Un des éléments utilisés pour « serrer la vis » aux mouvements sociaux est l’usage, toujours plus fréquent, d’effectifs militaires pour accomplir des missions de sécurité publique. Dans les pays du Triangle Nord, les Parlements ont légiféré pour confier à l’armée des missions spécifiques de police.

Il y a une persécution systématique   à l’encontre des dirigeants communautaires et des leaders des protestations. Nous l’avons vu à Santa Cruz Barilla, à San Juan Zacatepeque, à Nebaj et dans tous les lieux où la population s’est organisée pour combattre les méga-projets et les sociétés minières. Pour  avoir simplement dénoncé et protesté contre le fait que personne ne les prenaient encompte, ,le gouvernement accuse les mouvements de délinquance et de terrorisme » dit Juan Pablo Ozaeta, enquêteur du CER Ixim (Collectif d’études rurales) du Guatemala.

Dans cette lutte contre l’exploitation des ressources de la part des grandes transnationales nord-américaines et européennes, de nombreuses personnes ont déjà été assassinées. En plus, la violation systématique des droits humains est dénoncée comme produit de la croissante militarisation et l’usage de nouvelles techniques de renseignement militaire pour identifier et intercepter les dirigeants communautaires.

Au Panama, l’approbation de lois antisociales a généré une forte réaction de la part de la population. La répression policière contre les travailleurs bananiers à Boca del Toro et du peuple Ngöbe Bugle au Chiriqui, a laissé son solde de morts et de blessés. A cause de l’usage illégal de chevrotine des dizaines de travailleurs bananiers sont devenus aveugles.

“Le peuple est sorti dans les rues de manière combative, en réclamant ses droits et la réponse a été plus de répression. Tout cela dans le cadre d’une politique de sécurité supposée combattre le narcotrafic, mais qui au final est utilisée pour réprimer la protestation sociale » souligne Silvester Diaz.

Diaz explique que la création d’unités spéciales en relation avec SENAFRONT (Service National des Frontières) a servi par-dessus-tout à réprimer la population ». « Tout cela nous mène à nous remettre en mémoire de forts tristes souvenirs dont nous pensions qu’ils appartenaient au passé », dit-il.

Plus d’état et moins de militarisation

Selon d’amples secteurs des sociétés centraméricaines, ce n’est ni avec la militarisation, ni avec la violence que se résolvent les graves problèmes de la narcoactivité et du crime organisé. Durant le Forum « Renforcement des Institutions démocratiques », Carmen Rosa Villa, représentante régionale des Nations Unies pour les Droits Humains, se prononce à l’encontre de ce que l’état applique la « main dure » pour combattre la délinquance. « L’état doit retrouver son rôle social, qui est à présent dans les mains du crime organisé, et les gouvernements doivent appliquer des politiques préventives des facteurs de risques de la violence comme le sont le manque d’éducation et d’emplois » dit-elle.

Selon Francisco Dall’Anese, ex procureur général de Costa Rica, le manque d’opportunités et le manque d’intérêt envers une redistribution équitable des richesses ont mené la région à cette situation. « Dans ces espaces dans lesquels l’Etat ne fournit pas de services, ne résout pas les problèmes de logement, de santé, d’éducation, de travail, vient le crime organisé et il donne aux habitants ce dont ils ont besoin. Ces groupes sociaux donnent alors une légitimité à ceux qui leur amènent l’espoir et à manger », expliqua-t-il.

Pour Jorge Coronado, résoudre les problèmes de pauvreté et d’exclusion sociale est la seule manière pour attaquer, depuis les racines, les causes structurelles qui font que chaque fois d’avantage de secteurs s’incorporent au narcotrafic et au crime organisé. « Le bouillon de culture est dans les grandes zones de misère qui existent en Amérique Centrale » En tant que mouvement social nous devons relever le grand défi d’approfondir notre analyse pour faire des contrepropositions à la proposition dominante de la militarisation et de la violence », affirme Coronado

Parallèlement aux problématiques sociales, le combat contre la corruption et la pénétration des institutions, ainsi que la fin de l’impunité semblent être d’autres parmi les mesures urgentes et nécessaires pour lutter contre le crime. « Nous devons renforcer l’institutionnalité  de l’Etat et revoir le fonctionnement des institutions, de telle manière que nous apparaissent clairement au service de qui elles sont, c’est-à-dire de la criminalité organisée ou des intérêts nationaux », suggère Maria Silvia Guillen.

L’ex mandataire de la commission de la CIDH explique que les gouvernements doivent se remplir de souveraineté. « Plutôt que de se préoccuper des frontières avec les EU, nous devons veiller aux intérêts de chacun dans notre pays », dit-elle.

Pour la dirigeante garifuna Miriam Miranda, il y a une politique hypocrite contre le narco trafic. « Le crime organisé a pénétré les institutions. Tous le savent et personne ne fait rien. Ils préfèrent criminaliser les peuples, nous harceler, nous décimer, préparant les conditions pour ouvrir les portes au capital transnational. »

 

 

 

Miriam Miranda, coordinadora de OFRANEH. Fotografía de Giorgio Trucchi. 

De plus, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que le véritable problème ne réside pas en Amérique Centrale, mais bien au Nord. « Quel que soit la volonté et la capacité qui seraient mises en jeu, nous ne pouvons solutionner le problème. Les cartels ne s’arrêtent pas à la frontière des EU, parce qu’au-delà, ils y a ceux qui réceptionnent, transportent et distribuent la drogue. Par-delà la frontière, il y a la demande et les consommateurs. Que font les USA pour désarticuler ces groupes et combattre la consommation ? » se demande Jacinto Suarez.

Une lutte qui résolument doit être consensuelle et qui doit impliquer la population. « Il faut impliquer les communautés, chercher des stratégies avec le peuple, enquêter à fond au sujet des groupements économiques et de pouvoir qui sont en collusion avec ce phénomène. Si on n’en finit pas avec l’impunité, si on ne s’attaque pas à la pauvreté et à la misère, si on ne change pas ce système économique en échec et qui nous a conduit à ce point, nous ne résoudrons jamais ce problème », conclut la dirigeante indigène Bertha Caceres. 

 


Ce reportage a été publié originellement en quatre parties dans le périodique brésilien Opera Mundi. La traduction espagnole a été réalisée par son auteur et publiée sur le blog Nicaragua y más.

Giorgio Trucchi est le correspondant pour l’Amérique centrale du Système d’Information de la Rel-UITA(SIREL). Il collabore également avec le périodique digital Opera Mundi et ALBA SUD, où il gère son blog  Pueblos en Resistencia 

Traduction française Anne Wolff

 

De la remilitarisation de l'Amérique Centrale 1

De la remilitarisation de l'Amérique Centrale 2

De la remilitarisation de l'Amérique Centrale 3

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Anne Wolff
  • : Comprendre la globalisation, apprendre à y résister
  • Contact

Profil

  • Anne Wolff
  • Amoureuse de la vie, d'une fleur, d'un papillon, d'un arbre, du sourire d'un enfant, je m'oppose à tout ce qui conduit à la destruction systématique de ce que la nature a créé, de la vie, de la beauté du monde, de la tendresse et de la dignité
  • Amoureuse de la vie, d'une fleur, d'un papillon, d'un arbre, du sourire d'un enfant, je m'oppose à tout ce qui conduit à la destruction systématique de ce que la nature a créé, de la vie, de la beauté du monde, de la tendresse et de la dignité

No Pub

Malgré les publicités imposées dans sa nouvelles versions qui apparaissent sur ce blog,celui-ci reste un acte gratuit.

Recherche

Nouvelles formes du fascisme

"Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […].

Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma."

 

Gilles Deleuze, février 1977.

Toutes Dernières Archives