16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 17:30

 

L’Amérique centrale se remilitarise

Giorgio Trucchi | Opera Mundi / Alba Sud

Partie 3

III

Selon les organisations sociales la remilitarisation de l’Amérique Centrale provoque plus de meurtres et de violence. 

“Jette toi à l’eau, vas-y ¡” – crie Clara Wood Rivas à son fils, Hasked, pendant que les balles provenant de l’hélicoptère militaire passent frôlant son corps et impactent le petit bateau. Clara a nagé de toutes ses forces jusqu’au méandre du rio Patuca. Elle se retourne pour chercher son fils au milieu de l’obscurité. Elle l’appela mais n’obtint pas de réponse.

Ce fut la dernière fois que Clara vit son fils vivant. Hasked Brooks Wood avait seulement 14 ans et succomba aux rafales mortelles tirées par des agents de l’opération conjointe du FAST (Equipe d’appui Consultatif à l’étranger) de la DEA et de l’équipe de Réponse Tactique de la Police Nationale du Honduras.

En même temps que lui, perdirent la vie Emmerson Martinez Henriquez (21 ans), Juana Jackson Ambrocio (28 ans) et Candelaria Pratt Nelson (48 ans). Quatre personnes de plus furent gravement blessées. Juana et Candelaria étaient toutes deux enceintes de cinq mois. 

En accord avec l’enquête indépendante réalisée par la COFADEH (Comité des Familles de Détenus et de Disparus au Honduras) dans la région de la Mosquita, au Honduras, le petit bateau qui transportait 16 personnes fut attaqué par des agents honduriens et étasuniens, qui croyaient que le bateau transportait de la drogue déchargée d’une avionnette quelques heures auparavant.

L’enquête montre également qu’en aucun moment, il n’y eu d’échange de tirs, sinon que l’attaque provint des hélicoptères et qu’elle continua sur la terre ferme, soumettant la population civile à une détention illégale, à des menaces de mort, des violations de domiciles, pillages de biens, traitements cruels, inhumains et dégradants », peut-on lire dans le rapport.

La DEA nie quelque type de participation que ce soit de ses effectifs dans l’attaque. L’ambassadrice des EU au Honduras, Lisa Kubiske, également et le chancelier hondurien Arturo Corrales, assurent que les effectifs protagonistes de l’opération antidrogue agirent  « de manière due et en légitime défense », soi-disant pour répondre à des tirs qui provenaient du petit bateau.

“Je défie toutes les organisations qui agissent contre la vie des personnes d’être courageuses. Qu’elles admettent, qu’elles se sont trompées, qu’elles ont tiré contre une population civile qui n’avait aucun lien avec le narcotrafic. Au lieu de justifier la mort de femmes enceintes et d’enfants et de blanchir le sang répandu, vous devriez demander pardon aux proches des victimes", dit à Opera Mundi, Bertha Oliva, la coordinatrice de COFADEH.

 

 

 

Bertha Oliva, coordinadora de COFADEH. Fotografía de Giorgio Trucchi. 

Un mois plus tard (25/6) des agents de la DEA tuèrent par des tirs un homme qui était supposé participer au déchargement de cocaïne dans la zone de Brus Laguna. Peu de temps plus tard, ils abattirent le pilote d’une avionnette qui s’écrasa dans la zone d’Olancho, alors qu’il essayait d’échapper à une opération militaire antinarcotiques. La DEA reconnait que le chiffre global durant cette opération en territoire hondurien au cours des derniers mois est de 8 morts.

« La militarisation amène toujours avec elle des meurtres et de graves violations des droits humains. Ce qui s’est produit dans la Mosquita hondurienne est le résultat d’une politique de l’Etat qui régit toute la région, et qui prend le chemin d’une remilitarisation de la société », affirme Oliva.

Militarisation et violence 

Le processus de remilitarisation vécu par l’Amérique Centrale au cours des dernières années, jointe au redéploiement stratégique-militaire des EU dans la région au nom  du combat contre le narcotrafic, a généré de forts débats et un profond mal-être dans de larges secteurs de la société.

Selon différentes organisations, la mise en pratique de programmes comme la CARSI (Initiative Régionale de sécurité pour l’Amérique Centrale) ou l’Initiative Merida, ainsi que l’adoption de nouvelles tactiques de guerres asymétriques et irrégulières, très similaires aux opérations de contre-insurrection réalisées par les troupes nord-américaines en différents coins du monde, seraient des prétextes que les Etats-Unis utilisent pour réaffirmer leur présence dans la région et préserver leurs intérêts. Comme cela s’est déjà produit durant les conflits armés des décennies précédentes, la population civile est la plus affectée.

Notre territoire s’est transformé en un centre d’opérations et de mouvements de capitaux contrôlé par le crime organisé, et les pays du SICA (système d’intégration centraméricain) appuient l’idée de reproduire la même stratégie de combat du narcotrafic qui a échoué en Colombie et au Mexique. Dans ces pays, l’issue militaire  non seulement n’a pas résolu le problème, mais elle l’a renforcé » affirme Jorge Coronado, membre de la Commission Nationale d’Enlace de Costa Rica.

Au Costa Rica, l’armée fut abolie en 1948. Cependant dans les dernières années, la « militarisation » de la police a augmenté et l’achat d’armement, ainsi que le nombre des unités à déploiement rapide. Jusqu’à appliquer un nouvel impôt sur les sociétés anonymes pour financer le Ministère de la Sécurité Publique.

Coronado nous explique que les effectifs policiers sont entraînés par le Mossad (Service de renseignement et de contre-espionnage israélien), les carabiniers chiliens et les corps spéciaux des armées colombiennes et mexicaines. De plus, la DEA finance tout le domaine de la sécurité publique et, jointe aux conseillers de la CIA (Agence Centrale de Renseignements) participe à chaque opération. « Nous sommes au bord d’une escalade de la militarisation et de la violence, prêts à ouvrir les portes pour que se déchaîne une guerre régionale » alerte l’expert costaricain.

Dans le triangle Nord – Guatemala, Honduras et Salvador – la DEA a pris le contrôle des opérations antinarcotiques. « Ils se font accompagner par des effectifs nationaux pour donner une apparence de légitimité aux opérations sous couverture. Personne ne sait en vérité ce qui se passe dans ces zones éloignées du pays », affirme le sociologue guatémaltèque Gustavo Porras Castéjon.

 

 

 

Gustavo Porras Castejón. Fotografía de Giorgio Trucchi. 

Selon lui, le repositionnement militaire des EU dans la région correspond aussi à d’autres intérêts, comme, par exemple, la préoccupation devant le processus de renforcement et d’unité des pays Latino-Américains Le projet de création du CDS (Conseil de Défense Sud-Américain) un mécanisme de coopération et d’intégration militaire impulsé par le président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, et assumé en 2008 par la UNASUR ‘Union des Nations Sud-Américaines) serait, par exemple un des élément fondamentaux de la décision des EU d’installer 7 bases militaires en Colombie, ainsi que de renforcer les opérations navales à Panama et de lancer une escalade militaire en Amérique Centrale..

 

En définitive, le combat contre le narcotrafic et le crime organisé relève de l’hypocrisie des EU. Avec leur politique de sécurité ils facilitent de nouveaux processus de militarisation, déplaçant les cartels jusque dans nos pays et éloignant le problème de leur territoire. « Là-bas, personne ne fait rien pour combattre la consommation et la narco activité » exprime Maria Silvia Guillen, ex commissaire de la CIDH (Commission Interaméricaine de Droits Humains) et directrice exécutive de la FESPAD (Fondation d’Etude et d’Application du Droit).

Dans le cas du Salvador, Guillen nous alerte au sujet de la militarisation des institutions salvadoriennes. « Les militaires ont pris les postes clé de la sécurité publique. Déjà, nous avons deux généraux à la retraite qui contrôlent le Ministère de la Justice et de la Sécurité et la Police Nationale Civile (PCN). Ceci est un viol flagrant de la Constitution et des Accords de Paix » affirme-t-elle.  La directrice de la FESPAD dénonce également la reprise des exécutions extra judiciaires dans le pays, avec l’implication directe des Forces Armées « Nous revenons dans le Passé », dit-elle.

 

 

 

María Silvia Guillén, directora del FESPAD. Fotografía de Giorgio Trucchi.

A Panama, l’armée fut abolie depuis l’invasion de 1989 et les bases américaines sont fermées depuis la remise du Canal aux Autorités panaméennes en 2000. Cependant, la présence militaire n’a pas disparu. Peut-être même qu’elle prend un nouveau départ encore jamais vu.

 

En effet, durant les dernières années, ont été enregistrés une augmentation démesurée des patrouilles aériennes et navales, des manœuvres militaires conjointes (Panamax) et la participation Nord-Américaine à des arrestations dans tout le pays. Cela va jusqu’à donner juridiction aux garde-côtes étasuniens sur les bateaux battants pavillons panaméen.

“Dans les dernières années, 1 500 millions de dollars ont été dépensées en achat d’armement et les budgets de la Police ont augmenté de 550 millions. En plus, 14 bases aéronavales ont été créées qui sont orientées en faveur de la politique de sécurité impulsée parles EU », dit Silvestre Diaz, directeur national de FRENADESO (Front National pour la Défense des Droits Economiques et Sociaux).

Pour beaucoup, la remilitarisation de la région centraméricaine est une partie du grand commerce de ventes d’armes. En 2011 les exportations d’armes des EU ont triplé, atteignant le chiffre record de 66,3 mille millions de dollars. Selon Andrew Shapiro, secrétaire adjoint d’Etat pour les Affaires Politico-Militaires, le complexe militaro-industriel étasunien a vendu 78% des armes du monde. En juin 2012, les EU ont dépassé les 50 mille millions de vente d’armes à l’étranger.

Le cas du Nicaragua

Bien que le Nicaragua ait montré, au cours des dernières années, une légère augmentation du budget de l’Armée et de la Police ; et ait annoncé la mise en opération d’un nouveau bataillon de troupes navales sur la Côte Pacifique et un déploiement antidrogue, « dans les eaux internes », de la Force Navale dans le rio San Juan, dans l’extrême sud-est du pays, sa participation à la lutte contre la narcoactivité et le crime organisé opère selon des matrices très particulières.

 

Il faut analyser les formes dans lesquelles chaque pays assume le combat contre la drogue. Le modèle nicaraguayen est très efficace et ne laisse pas de séquelles parce que notre armée et notre police sont nées avec la révolution sandiniste, des entrailles même du Peuple, et sont profondément enracinées dans la communauté et avec les gens », signale à Opera Mundi l’ex président du Parlement Centraméricain et actuel député sandiniste, Jacinto Suarez.

En effet, le modèle policier préventif, proactif, joint à l’efficience de l’armée nationale, a donné non seulement des résultats très concrets et représente un mur de contention contre la narco activité, mais en plus il est étudié dans toute l’Amérique Latine.

Depuis que le leader sandiniste, Daniel Ortega assume la présidence du Nicaragua, le nouveau gouvernement à une position très claire sur ce que doit être le rôle des EU dans le pays, en ce qui concerne le combat contre le narcotrafic. « Lutter contre le narcotrafic ne signifie pas que la DEA doivent débarquer cherchant à établir ici ses bases, ses hélicoptères, ses troupes. Sous aucun prétexte ! Nous avons pour cela notre armée nationale et notre police qui mettent en pratique les opérations contre le narcotrafic » dit le président Ortega quelques mois après le début de son mandat en 2007.

“Nous aurons un travail de coopération avec la DEA, mais en gardant une grande prudence. Nous ne pouvons être aveugles avec la DEA, parce qu’eux détiennent des intérêts qui dépassent de loin la lutte contre la narcotrafic. En principe, nous ne permettrons pas qu’ils viennent avec leurs troupes sur notre territoire, parce que des choses terribles ont été mises en évidence concernant les opérations de la DEA », a déclaré Ortega.

Le procès qui se mène actuellement au Nicaragua, contre l’entrepreneur nicaraguayen Henry Fariñas, l’ex magistrat électoral,  contre Julio Cesar Osuna et 22 autres personnes, ainsi que l’arrestation de 18 faux journalistes de la chaîne mexicaine Televisa, arrêtés en possession de plus de 9 millions de dollars à un poste frontière avec le Honduras, sont des exemples clairs de l’efficacité du modèle Nicaraguayen.

Fariñas est accusé d’avoir blanchi plus de 9 millions de dollars, d’avoir des liens avec les cartels mexicains et avec le costaricain Alejandro Jimenez, alias « El Palejido », principal suspect d’être l’auteur de l’attentat contre Fariñas, dans lequel perdit la vie le chanteur et compositeur argentin, Facundo Cabral.


 

Ce reportage a été publié originellement en quatre parties dans le périodique brésilien Opera Mundi. La traduction espagnole a été réalisée par son auteur et publiée sur le blog Nicaragua y más.

Giorgio Trucchi est le correspondant pour l’Amérique centrale du Système d’Information de la Rel-UITA(SIREL). Il collabore également avec le périodique digital Opera Mundi et ALBA SUD, où il gère son blog  Pueblos en Resistencia

Traduction française Anne Wolff

 

De la remilitarisation de l'Amérique Centrale 1

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