18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 17:58

 

 

Ces paysans creusent les sillons de la paix

samedi 30 novembre 2013, par Joël Depommier

La Communauté de paix de San José de Apartado revendique la neutralité face au conflit armé, en défendant un mode pacifique de résolution des conflits et le droit des paysans à travailler collectivement la terre. Rencontre avec deux de ses représentants.

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Jesus Emilio Tuberquia et Arley Tuberquia étaient de passage en Suisse pour expliquer le fonctionnement de leur communauté et récolter des fonds. (photo Carlos Serra)

« Notre communauté de paix est née comme réponse civique, pacifique et paysanne à la vague de violence – due à l’armée régulière, aux paramilitaires ou aux guérillas – qu’a connue la Colombie dans la décade des années 90 », explique Arley Tuberquia, porte-parole de la Communauté de paix de San José de Apartado, dans la région bananière d’Uraba, près du Panama, et qui était de passage en Suisse la semaine dernière. Née en 1997, à l’initiative de 300 paysans et avec l’aide d’un père jésuite, la communauté revendique le droit des paysans de rester sur ses terres sans être déplacés et celui de ne pas être victimes de la guerre en Colombie, en ne prenant pas part au conflit. A l’entrée du conglomérat de villages de la zone, on peut ainsi lire cette pancarte : « Ici Communauté de paix. Elle ne participe pas à la guerre ni directement ni indirectement. Ne porte pas d’armes. Ne manipule ni ne livre des infirmations à aucune partie.  » Cela ne suffit pourtant pas à éviter les exactions. « En 17 ans d’existence, nous avons subi près de 2’400 agressions aux droits humains et 270 de nos membres ont été assassinés, dans l’impunité totale des coupables », souligne Arley Tuberquia. La communauté, qui regroupe aujourd’hui près de 1’200 personnes, est essentiellement agraire. « Notre vie quotidienne est rythmée par le travail de la terre. Sur nos onze implantations, qui représentent près de 230 hectares, la plupart des parcelles sont cultivées collectivement. Dès le début, nous avons voulu créer une économie solidaire, en cherchant à être autonomes dans notre production alimentaire, en consommant ce que nous produisons », précise le porte-parole. Dans le même temps, la communauté a élargi ses cultures en produisant aussi du cacao organique qu’elle vend à l’extérieur. « Notre but n’est pas de vendre pour vendre. Notre objectif est que les acheteurs fassent de la publicité pour notre communauté », explique le porte-parole.

 

 


Une « Université de la Vie et de la Résistance »

Avec 18 autres communautés afros, indigènes ou paysannes de Colombie, la communauté de paix a aussi mis en place une « Université de la Vie et de la Résistance ». Celle-ci promeut l’autosuffisance alimentaire « en syntonie avec la nature », un programme de santé alternative basé sur l’utilisation de plantes médicinales, mais aussi les droits propres des communautés à choisir pour elles-mêmes à travers des instruments comme le Conseil interne, plus haute autorité des lieux et chargée de coordonner les activités et de résoudre les conflits à travers le dialogue. « Du fait des attaques contre la culture, la langue ou les coutumes des communautés, nous défendons aussi une éducation alternative, différente de l’officielle qui ne propose aux paysans que de se former pour aller travailler à la ville », souligne encore Arley Tuberquia.

Le porte-parole ne se fait guère d’illusions sur l’issue des élections présidentielles colombiennes de 2014. « L’Etat est dirigé par une petite élite qui domine le pays depuis plusieurs décades. Cette ligne capitaliste a comme objectif de vendre nos richesses et nos ressources aux multinationales. Ce qui préoccupe les mouvements social et paysan, c’est qu’il n’a pas d’espace de participation », soutient Arley Tuberquia, qui rappelle que les traités de libre-échange signés récemment avec les USA, le Canada ou l’UE ne sont pas en faveur de la population. Aux mois de juillet et d’août, les paysans colombiens sont descendus dans la rue, menant une « grève agraire », suivis par la fonction publique, les étudiants et les transporteurs. « Tous ces secteurs ont montré leur mécontentement, du fait qu’ils se sentent discriminés. Les accords de libre-échange interdisent, par exemple aux paysans de cultiver leurs propres semences », ajoute Arley Tuberquia. La communauté se sent aussi menacée par les futurs projets ede développement d’infrastructures dans la région et qui pourraient porter atteinte aux ressources naturelles et à la biodiversité.

Les paramilitaires toujours en embuscade

Cette crainte est d’autant plus prégnante que la présence des paramilitaires reste forte dans la région. « Nous avons vu passer quatre présidents, mais la politique d’horreur et de persécution reste la même. Nous sommes conscients que le défi pour nous est de continuer à exister  », assure Arley Tuberquia. En août, 35 familles ont disparu, victimes des paramilitaires. Récemment, six personnes ont subi le même sort, ce qui a fait l’objet d’un appel national et international de solidarité. « Depuis 2004, les forces paramilitaires comme les AUC (Autodéfenses unies de Colombie) sont censées êtres démobilisées par le gouvernement, mais leur base d’Antoquia reste toujours en place. L’Etat cherche simplement aujourd’hui à occulter leur présence au côté de l’armée. Seul le discours de ces forces a changé. Avant ils voulaient détruire nos villages et terres. Aujourd’hui, ils veulent les racheter. Mais, dans tous les cas, si l’on refuse, on est mort », assène le porte-parole.

Quid des négociations de paix qui se déroulent actuellement à La Havane entre le gouvernement et la guérilla des Farc-ep ? L’avis de la communauté sur ces discussions est tout aussi clair. Selon son point de vue, le gouvernement de Santos veut favoriser les investissements étrangers en Colombie et il y a besoin de la paix et de tranquillité pour y parvenir. « Au niveau international, le gouvernement veut montrer que les Farc-ep sont le problème, tout en fermant les yeux sur les violations des droits humains par les paramilitaires dans des régions comme la nôtre. Nous ne sommes pas optimistes sur l’issue de ces négociations. Même si elles permettent de faire un petit pas vers la paix, il y a encore de grands problèmes à régler comme celui des inégalités », estime Arley Tuberquia.


Informations sur www.cdpsanjose.org

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« La stratégie du grain de sable », expo de photos de Paxti Beltzaiz sur San José de Apartado, est à voir jusqu’au 6 décembre au Collège Sismondi, 3 ch Eugène Rigot, Genève

Besoin de 50’000 francs pour acheter 80 hectares de terrain

« La terre est un thème essentiel pour notre communauté de paix. Avec la campagne de recherche de fonds qui vient d’être lancée à Genève, nous voulons continuer un projet productif alternatif, vivrier, biologique et respectueux de la nature. Il s’agit aussi d’un travail de mémoire, car nous avons connu à Mulatos (centre de la communauté) un massacre de quatre paysans démembrés par des paramilitaires le 21 février 2005 », explique Jesus Emilio Tuberquia, membre de la Communauté de paix de San José de Apartado. L’objectif du projet Tagua Tierra y agua, soutenu par plusieurs associations en Suisse et par Gauchebdo, est de récolter 50’000 francs pour racheter 80 hectares de terre à côté du village historique et les cultiver en propriété collective. Composé de zones cultivées et de forêt primaire, le terrain abrite d’importantes sources d’eau qui doivent permettre la subsistance des agriculteurs de toute une région. Mais cet endroit suscite la convoitise. « Des grandes compagnies veulent exploiter les richesses minières ou pétrolières. De plus, des projets hydroélectriques sont en cours qui pourraient mettre aussi en péril la nature », souligne encore Jesus Emilio Tuberquia. « Nous refusons aussi la culture de coca, alors même que nous subissons les effets néfastes des fumigations conduites par l’Etat, qui ne font pas de distinction entre ces cultures et celles de subsistance, contaminant les sources d’eau et détruisant la faune et la flore de la région », précise le leader paysan. La communauté ne veut pas non plus entendre parler d’huile de palme. « La Colombie du fait des traités de libre commerce, veut se lancer dans cette production. Mais éradiquer des millions d’hectares pour faire du biocarburant pour les automobiles bafoue le droit à l’alimentation. C’est un crime de lèse-humanité », ajoute Jesus Emilio Tuberquia. Comment va se faire la campagne de recherche de fonds ? « Nous espérons réunir la somme en six mois. Outre Genève, New York et la Colombie, nous allons activer les réseaux de soutien de la communauté en Italie, Espagne, Belgique France ou Allemagne », souligne Ramon Munoz Castro, directeur du Réseau international des droits humains qui soutient le projet d’achat.


Les dons peuvent être versés en ligne sur www.tagua-campaign. org ou auprès de Lectures partagées - Tagua, 1200 Genève, IBAN CH68 0900 0000 1217 7592 3

Source ;
Ces paysans creusent les sillons de la paix - Gauchebdo

 


Mulatos - juin 2010

 

soutenir la campagne TAGUA – Tierra y Agua | LA STRATÉGIE DU GRAIN DE SABLE

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Des dizaines de membres de la communauté de paix de San José de Apartadó ont été victimes d'homicides ou de disparition forcée ; la communauté est la cible de menaces et d'actes d'intimidation.

Des dizaines de membres de la communauté de paix de San José de Apartadó ont été victimes d'homicides ou de disparition forcée ; la communauté est la cible de menaces et d'actes d'intimidation.

Les militants s'apprêtent à saturer des fax pour soutenir une communauté de paix colombienne | Amnesty International

 


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