7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 00:18

 

 

Par Hugo Maldiz Mercado.

Une mutinerie policière, motivée par des revendications salariales, a donné le pas à un scénario de coup d’état qui cependant fut démonté et  mis en échec grâce à l’articulation victorieuse d’une réaction présidentielle qui ne tomba pas dans le piège de la provocation et grâce à la vigoureuse et croissante mobilisation sociale – principalement paysanne – pour défendre la révolution. 

Une ample mobilisation sociale en défense de la démocratie et du processus de changement, conjuguée avec l’attitude intelligente du gouvernement qui ne tomba pas dans le piège de la provocation, furent les composantes clés de la stratégie politico-militaire par laquelle fut défait un scénario de coup d’état contre le président Evo Morales.

La transition du scénario de coup d’état et de la rupture de l’ordre constitutionnel comme tel se joua en seulement quelques heures. C’est-à-dire que le scénario de coup d’état – compris comme la configuration et l’articulation des acteurs développant des méthodes conspiratives et violentes, des objectifs communs, l’apparition d’une direction et l’appui social – n’atteint pas une maturité suffisante pour se concrétiser.

Seules, une prise de position obtuse contre le gouvernement ou une complicité avec ce qui était en gestation, en plus d’une ignorance des questions militaires, pourraient conduire à nier qu’un scénario de coup d’état « doux » était mis en œuvre, le second auquel Morales est confronté depuis qu’il assume la conduite du pays.

Le déroulement du “coup d’état doux”, une nouvelle forme de déstabilisation fabriquée dans les laboratoires de l’Agence Centrale de Renseignement (CIA) a été expérimenté en Europe de l’Est et au Venezuela, et couve dans les secteurs radicalisés de l’extrême-droite bolivienne qui sont effrayés  par l’appui social massif dont bénéficie Morales après plus de 6 ans d’exercice de son mandat (quatre ans comme président de l’état uni-civilisation et deux comme président de l’état plurinational)

Cette réactivation du coup d’état, comme méthode pour interrompre un processus de large participation populaire, conçue par des intellectuels comme le politologue étasunien Gene Sharp, passe part la mise en œuvre de différentes phases, dont certaines se déroulent parfois simultanément, qui vont de l’affaiblissement, la déligitimisation, l’échauffement de la rue, jusqu’à la fracture institutionnelle.

Cette stratégie de coup d’état fut utilisée avec succès, en Géorgie, en novembre 2003, dans le renversement du président géorgien Eduard Chevernadze et dans l’ascension au pouvoir de Vicktor Yuschenko, en Ukraine, en décembre 2004.

Depuis que l’Amérique Latine et les Caraïbe sont devenus le terrain d’une confrontation entre émancipation et domination, la stratégie du « coup d’état doux » a été enregistrée à travers 5 actualisations. Il a triomphé au Honduras (2009) et au Paraguay (2012), mais il a échoué au Venezuela (2002), Bolivie (2008 et 2012) et Equateur (2010).

Changement de stratégies pour la mise en déroute

Si nous concevons que la stratégie n’est pas quelque chose d’immuable dans le temps, le « coup d’état doux » comme pari fondamental de la droite bolivienne, pendant ces six ans, a expérimenté un changement de matrice. Elle est passée de la stratégie du renversement d’Evo Morales à travers des méthodes violentes (2006 -2009) à la stratégie de l’usure progressive pour la mise en déroute du premier président indigène d’Amérique Latine et des Caraïbe (janvier 2010 et après)

Mais la différence entre les deux stratégies réside dans le scénario de leur réalisation. La première se mit en œuvre avec la participation de groupes paramilitaires et dans les départements appelés « Media Luna » (Demi-Lune) et la seconde s’est déroulée principalement à l’Ouest. Il n’y a aucun doute, le défi était de créer la rupture là où le processus de changement et l’influence de Morales sont les plus forts.

Dans ces deux stratégies de "coups d’état doux", le pari avait,  et certainement se serait poursuivi, comme objectif fondamental  de provoquer la démission du président Evo Morales et d’aboutir au renversement de la révolution la plus profonde qu’ait connu ce petit pays situé au cœur de l’Amérique du Sud et  provoquer, toute évidence, la convocation d’élections anticipées.

Le « coup d’état doux » dans sa seconde modalité

Quand Evo Morales fut élu avec 64 % des suffrages en décembre 2009 – les premières élections depuis la promulgation de la nouvelle Constitution Politique de l’Etat – il était prévisible que la droite allait changer de tactiques et de scénarios dans la matérialisation de ces stratégies contre-révolutionnaires et subversives.

Les  méthodes tactiques, basées sur l’appropriation du discours du changement (apparaissant de la manière la plus cohérente comme  militantes de la CPE (= constitution plurinationale) ont cherché depuis janvier 2010, à se greffer sur les conflits sociaux, dont les protagonistes sont les organisations et mouvements sociaux, avec des perspectives surdimensionnées et à l’occasion d'un retour aux particularismes.

L’axe central de la conspiration a été, et sera, l’apparition et la croissance de la conflictivité sociale et la genèse d’une “sensation thermique” d’ingouvernabilité de telle manière qu’elle mette le pays dans une impasse, sans autre issue que de mettre sur la table la question de la continuité du processus de changement. La conflictivité sociale est présentée comme un divorce entre le gouvernement et les secteurs sociaux indigènes, paysans et populaires, quand, à la rigueur, ce qui se passe en réalité est une relation de disharmonie qui n’implique en aucun cas une rupture.

Cela ne veut pas dire que chaque conflit social soit le résultat d’une capacité organisationnelle de la droite, puisque cela serait lui donner beaucoup plus de pouvoir qu’elle n’en détient réellement, mais il serait néanmoins ingénu d’ignorer qu’il n’y a pas de mobilisation sociale qu’elle néglige d’instrumentaliser – avec des ressources, infiltrés et d'autres formes - pour ajouter de l’eau à son moulin.

C‘est dans ce contexte, après qu’ait ’échoué la tentative de la droite d’impliquer les forces armées dans son plan de déstabilisation (2006-2009), que la police a été convertie par l’ambassade des Etats-Unis en un autre de ses acteurs principaux de la construction permanente de la subversion. L’effort à fournir n’est pas bien grand, vu que cette force de l’appareil d’état – toujours pas transformée radicalement malgré ce «  la Patrie ou la Mort » qui ponctue ses principales actions – ont entretenu depuis des années une relation charnelle avec la légation étasunienne et ses services secrets de renseignement, comme la CIA ou le FBI.

Ces derniers temps, depuis février passé, cette stratégie dirigée vers les forces armées chargées de garantir l’ordre public interne se déroula avec une intensité accrue , ainsi le haut commandement policier de l’époque découvrit une opération clandestine des Etats-Unis de transport d’armes,  de munitions et d’équipement de communication du département de Beni vers celui de Santa-Cruz. Deux officiers boliviens - dont un était le chef de sécurité de l’ambassade des États-Unis - furent arrêtés en plein déroulement de l’opération.

L’ambassade n’allait pas rester les bras croisés et elle profita d’une opportunité pour couper la tête du général Jorge Santeiesteban qui fut un acteur clé pour démonter en avril 2009 les plans de déstabilisation et de magnicide d’un  groupe militaire infiltré par des étrangers à l’initiative de l’extrême-droite. Une plainte a été déposée au sujet de l’incorporation irrégulière de 54 jeunes, - dont les origines ne sont toujours pas élucidées aujourd’hui - dans l’Académie Nationale de Police, ils furent l’instrument fonctionnel du développement croissant de la conspiration enracinée dans la police. La nomination du colonel Maldonado - qui n’était pas diplômé de l’Académie- comme remplaçant,  n’a pas mis un terme au plan mais plutôt incorporé un autre facteur de mal-être parmi les policiers.

Alors, s’appuyant sur des revendications éminemment compréhensibles des policiers de base pour l’amélioration de leurs salaires et de leurs conditions de travail, se lança une mutinerie, qui se voyait venir de loin et passa en accéléré de la mobilisation  pour des revendications légitimes vers la construction d’un scénario de coup d’Etat - ce concept étant entendu comme l’impulsion de mesures actives interne et promues de l’extérieur pour générer une crise politique, apparente ou réelle, dans la perspective d’une articulation qui conduise à la rupture de l’ordre constitutionnel.

Le scénario de coup d’état se caractérisa par : la prise violente de la UTOP (pour rééditer symboliquement les faits de février 2003) les actions délibérées, l’usage de cagoules et l’exhibition d’armes, la destruction par le feu  de documents (relatifs aux enquêtes sur des policiers corrompus NdT), la participation d’anciens policiers et son auto-nomination à un grade plus élevé par l’un d’entre eux, la désignation non institutionnelle de l’épouse d’un policier comme défenderesse de la police, l’intégration d’armes de gros calibres dans les unités de La Paz, de Cochabamba et de Tarija, les harangues politiques contre le président Morales, la recherches d’alliés parmi l’opposition au gouvernement et les attentats à la dynamite contre l’Assemblée Législative Plurinationale, le Palais du Gouvernement et la Radio Patria Nueva .

Les aspirations putschistes se nourrissaient de l’espoir de voir, en comptant sur un facteur temporel, converger trois autres éléments : que la marche indigène arrive avant le moment prévu, que le gouvernement fasse sortir les militaires des casernes et que d’autres syndicats radicalisés se joignent à la protestation. L’objectif, était de déchaîner une « sensation thermique d’ingouvernabilité » et provoquer la mort de quelques civils, policiers et militaires pour mettre le pays en convulsion et donner le coup de griffe final.

Le scénario de coup d’état, au contraire, fut désactivé pour les raisons suivantes : une majorité des indigènes de la marche approuva la ligne qui consistait à retarder son arrivée au siège du gouvernement de 24 heures, le président Evo Morales ordonna aux forces armées de ne sortir sous aucun prétextes, les militaires passifs n’arrivèrent pas à créer des remous parmi les militaires actifs, les professeurs et travailleurs de la santé ne répondirent pas à la convocation de leurs dirigeants et l’absence de direction fut notable.

Mais si quelque chose a été déterminant pour désactiver le scénario de coup d’état ce fut la combinaison de ces deux facteurs : premièrement la résistance du gouvernement qui ne tomba pas dans la provocation mais aussi la mobilisation sociale  croissante dans différents départements du pays et particulièrement dans la ville siège du gouvernement. Les paysans et travailleurs abandonnèrent leurs intérêts particuliers et furent les protagonistes d’une puissante mobilisation sociale croissante. Comme pour toutes les victoires conquises depuis 2006, la mise en déroute des ardeurs putschistes ne fut possible que par la combinaison du pouvoir de l’état et de celui du peuple descendu dans les rues.

L’usage des moyens de communication

Cette nouvelle modalité putschiste aurait peu de chance de succès sans l’apport direct ou non des moyens de communication privés qui se chargent de reproduire et amplifier en détail les cris de l’opposition et de taire les mesures et les proclamations officielles

C’est une folie de désigner du doigt certaine direction, mais l’expérience de l’Ukraine,  de la Géorgie, du Venezuela, de l’Equateur et de la Bolivie qui expérimentèrent chacune le « coup d’état doux », confirme que les fils conducteurs de la déstabilisation passent par des climats élaborés par certains critères d’information tout aussi innocents que paraissent certains d’entre eux.  

Aussi, coïncidence ou non, il est certain que la coordination médiatique s’est produite à partir du moment ou Morales a pris la conduite du pays, déjà pour rendre compte d’une position par rapport à la nationalisation du pétrole et à l’assemblée constituante - ainsi que le mis en évidence l’observatoire des médias de la Fondation UNIR - ou autour des consultations pour les statuts autonomes, l’élection du Préfet à Chuquisaca et le référendum révocatoire de mandat. Tout cela se passait dans une période allant de 2006 à 2009.

A partir de janvier 2010, l’offensive médiatique s’amplifie et change d’orientation. Après avoir légitimé la violence paramilitaire, elle passe à la construction, pour le moins, des matrices d’opinions suivantes : Evo, ennemi des indigènes ; Evo « développementiste »  et ennemi de la Terre Mère ;  Evo permissif vis-à-vis du narcotrafic ; Evo autoritaire (violentant les droits humains et la libre expression) et Evo allié des pays qui encouragent le terrorisme.

L’attention est attirée par le fait que d’importants médias ont contribué – de manière préméditée ou non - au scénario de coup d’Etat, se faisant emphatiquement écho des conditions précaires des policiers (qui n’ont jamais été niées par le gouvernement) plutôt que d’alerter sur les méthodes et formes violentes dans lesquelles se déployait la  mutinerie de la police.

Un passage en revue des éditoriaux,  des titres et des sources consultées permet d’apprécier, sans trop d’efforts, les éléments communs dans différents moyens de communications privés, dans leur position face au gouvernement, qui ont été utilisées par tous les cercles de l’opposition.

Les étapes d’un « coup d’état doux »

En accord avec le politologue étasuniens Gene Sharp, la stratégie du “coup doux” peut se développer par étapes hiérarchisées ou simultanément. Dans le cas de la Bolivie cela s’est passé plus ou moins de la manière suivante.

1ère étape: affaiblissement  (usage de la guerre de 4ème génération)

Déploiement de matrices d’opinions centrées sur des déficits réels ou potentiels.

Faire mousser les conflits et le mécontentement

Mise en relief des facteurs de mal-être, parmi ceux qui ont été soulignés : la misère, la criminalité, manipulation du dollar( ? NdT), les grèves patronales et autres.

Dénonciation de corruption, promotion d’intrigues sectaires et fractures de l’unité.

2ème étape: délégitimations

Manipulation des préjugés anticommunistes

Impulsions de campagnes publicitaires en défense de la liberté de la presse, des droits humains et des libertés publiques.

Accusation de totalitarisme et de pensée unique

Fracture éthico-politique.

3ème étape; échauffement de la rue

Créations d’une cabale à partir des conflits existant et attisement de la mobilisation de la rue

Elaboration d’une plateforme de lutte qui globalise les demandes politiques et sociales

Généralisations de toutes sortes de protestations, en exagérant leur importance  et les erreurs et manquements du gouvernement

Organisation de manifestations, débordements et prise des institutions publiques que radicalise la confrontation.

4ème étape : combinaison de diverses formes de luttes

Organisation de marches et prise des institutions emblématique avec comme objectif de retourner et de les convertir en plateformes publicitaires.

Déroulement des opérations de guerre psychologique et actions armées pour justifier les mesures répressives et créer un climat d’ingouvernabilité

Impulsion d’une campagne de rumeurs vers les forces militaires et tentative de démoralisation des organismes de sécurité

5ème étape : fracture institutionnelle

Sur la base des actions de la rue, prise des institutions et instauration du pouvoir militaire, obligeant le président à renoncer à ces fonctions.

En cas d’échec, maintenir la pression de la rue et se diriger vers la résistance armée

Préparation du terrain pour une intervention militaire de l’empire et pour le déroulement d’une guerre prolongée

Promotion de l’isolation internationale et du blocus économique


 Source en espagnol http://www.rebelion.org/

Traduction Anne Wolff

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Clovis Simard 14/07/2012 23:51


Blog(fermaton.over-blog.com),No-21. -THÉORÈME HISTORIA. - La chute des empires.

Présentation

  • : Le blog de Anne Wolff
  • Le blog de Anne Wolff
  • : Comprendre la globalisation, apprendre à y résister
  • Contact

Profil

  • Anne Wolff
  • Amoureuse de la vie, d'une fleur, d'un papillon, d'un arbre, du sourire d'un enfant, je m'oppose à tout ce qui conduit à la destruction systématique de ce que la nature a créé, de la vie, de la beauté du monde, de la tendresse et de la dignité
  • Amoureuse de la vie, d'une fleur, d'un papillon, d'un arbre, du sourire d'un enfant, je m'oppose à tout ce qui conduit à la destruction systématique de ce que la nature a créé, de la vie, de la beauté du monde, de la tendresse et de la dignité

No Pub

Malgré les publicités imposées dans sa nouvelles versions qui apparaissent sur ce blog,celui-ci reste un acte gratuit.

Recherche

Nouvelles formes du fascisme

"Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […].

Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma."

 

Gilles Deleuze, février 1977.

Archives