20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 13:03

 

Avant de repartir pour de nouvelles aventures, à la recherche d’un boulot, d’un lieu où poser ma caravane et de quelques bons voisins (et des bois - por fa ! - des grands bois où me perdre)… un bilan s’impose, d’autant que j’ai joué mes dernières cartes « associatives » et que je ne sais plus trop par quel bout prendre les choses.

Et comme ce bilan est essentiellement lié à mes expériences de terrain et « institutionnelles » des neufs dernières années, j’ai décidé de vous le faire partager en tant qu’il constitue un témoignage, celui d’une lutte aussi pour que ma joyeuse pauvreté, confortable et « parlante » ne se voit pas réduite à la misère austère des sans-voix.

Cet hiver, le blog a encore une fois été ma réponse de l’entre-deux : «En tout cas, ils ne feront pas taire, moins que jamais », et comme ce qu’ont à dire les latinos est bien plus constructif que mes expériences collectives désastreuses des dernières années, qu’ils sont sous-relayés ici, je me suis lancée à fond dans cette entreprise de traduction et de relais qui a pris toujours plus de place à chaque impasse de boulot pour cause de profonde divergence, idéologique, politique, philosophique comme il vous plaira.

Il y a 9 ans en mars 2005, une chute de mille mètres m’amenait des montagnes de Catalogne à Bruxelles.  La vallée que j’habitais et ses voisines, étaient tombées sous l’emprise d’une « Fondation sans but lucratif » d’une banque qui en avait racheté en sous- main tout l’espace disponible, et pendant deux ans avait travaillé avec les pouvoirs politiques communaux et régionaux, à l’insu des habitants, à l’édification d’un projet de « tourisme idéologique » qui comprenait par exemple la création de pistes pour les 4X4, et l’implantation de clones de chèvres sauvages… no comment. Nous avons été mis au courant alors qu’avait été produit un dossier de quelques centaines de pages qui faisait un inventaire complet des ressources (humaines comprises) de la vallée et décrivait le projet en question. A part un voisin plus éveillé, pas trop de réaction. Quand il demande au missionnaire de la banque venu nous mettre au courant « Que ce passerait-il si nous n’étions pas d’accord ? », « Mon devoir est de vous convaincre », répond le mercenaire…

Il y alors un bon moment que je vis sans électricité, sans infos et je ne m’en porte que mieux. Un des deux bars de ce village de 40 habitants fait aussi magasin, et la télé y est allumée presqu’en permanence. La date ? Toujours est-il qu’à un moment, deux fois, à six semaines d’intervalle, je vais y faire quelques emplettes. Pendant que le J. emballe mes colis, je me bois une bière avec les voisins. Et je regarde la télé… Horreur, les deux fois, des images de torture en Irak défilent sur l’écran, mes voisins sirotent leur bière sans même avoir l’air de s’en apercevoir. La première fois, je suis rentrée chez moi en état de choc… au 21ème siècle, l’armée étasunienne torture et personne ne réagit ? C’est ma première prise de contact avec le 21ème siècle.  Une incompréhension horrifiée. Non seulement du fait même de la torture, mais encore plus du manque de réaction… Manque de dynamisme des habitants, disait le dossier de la banque, qui n’avait pas tout à fait tort… Soit… ce n’est plus la même vallée, et je constaterai bientôt à mes dépends… ce n’est plus la même Bruxelles.

A mon retour je suis bien décidée à renouer avec le monde associatif local, et c’est ce que je fais d’emblée. Je vais aller de déconvenue en déconvenue. Je me suis déjà exprimée sur cette expérience bruxelloise et la tristesse de voir – impuissante - un petit groupe de ceux qui sont devenus des amis dont je connais les immenses qualités de cœur, les talents jetés dans ces processus d’autodestructions induites qui sont le lot de ceux qui autrefois marginaux ont été – une fois la marge effacée - requalifiés de rebuts et sont traités comme tels.

Alcool, médicaments, méthadones et drogues fortes font des désastres, alors que quand il n’y a plus d’issues et que le contrôle social devient trop oppressant médicalisation et anesthésie de la conscience deviennent une manière d’être au quotidien avec ces parenthèse dans lesquelles coke et autres speed donne à certains l’illusion fugace d’exister vraiment. Comme je ne m‘adonne à rien de tout cela, et que la dépression ne fait pas partie de mon vocabulaire intime, je prends mes distances, l’autodestruction induite, non merci, même si j dois reconnaître qu’au cours de ces dernière années je n’ai pas veillé sur ma santé aussi bien que je l’avais toujours fait… trop de café, trop de tabac, pas assez d’exercice, et une bouffe minimaliste sans soucis de satisfaire mes besoins essentiels… mais bon, faut croire que les bonnes pratiques du passé continue à produire leurs effets… pas même un rhume.

Effacement de la marge… un processus en trois phases : nous étions des marginaux autonomes trouvant dans les failles (marge) du système nos lieux de vie, de convivialité et nos circuits de travail. Dans une première phase quand l’exclusion a été le concept qui s’est substitué à la marginalité, nous avons ri pendant un temps… exclus de quoi ? du consumérisme ? du métro-boulot-dodo… mais on en veut pas, non merci… comme disait Rimbaud (Le forgeron) « C’est trop petit pour nous, nous serions à genou ». Mais peu à peu, comme ma vallée investie par la banque, la montée spéculative des prix du terrain, la nourriture-poison,  les bois où nous courrions autrefois librement à présent cernés de clôtures, et la disparition des structures alternatives vont faire prendre peu à peu tout son sens à ce terme d’exclusion. Leur monde on en veut toujours pas, mais l’espace se fait rare où poser nos pénates.

Pendant quelques décennies, les agents d’insertion ont fait leur boulot de crible, séparant l’ivraie – intégrables employables, adaptés à la société – du bon grain – mauvaises herbes sauvages, comestibles, médicinales, adaptées à la vie. Pendant que les spéculateurs annexaient jusqu’au dernier brin d’herbe oisif sommé de devenir rentable, de participer à la genèse du Profit devenue une fin en soi.

Non-intégrable est devenu synonyme de condamné, faute d’alternative. Les associations se sont fait progressivement récupérer par les critères définit pour avoir droit aux subsides. Il existe un vaste monde alternatif qui principalement tourne en rond entre soi, c’est tellement vrai que le mécanisme de la Circulaire pourrait le caractériser. Des « lobbys » d’associations sont consultés par les « pouvoirs politiques » pour produire des rapports sur divers sujets, des milliers de pages sont produites, que personne ou presque ne lit… un projet de loi est formulé, renvoyé aux associations sous forme de circulaire à critiquer… à la suite de quoi il repart vers des législateurs qui – après plusieurs cycles - tiendront compte d’ornements mineurs mais sont déjà décidés quant au fond. J’ai ainsi participé à je ne sais combien de réunions concernant la « Charte de l’eau », qui vise à interdire les coupures d’eau à des particuliers. Quelques années plus tard, les coupures se multiplient à Anvers, et j’ai un ami qui a fini par craquer complétement après quelques mois de coupure.

Ce n’est pas un secret, c’est exprimé très clairement dans le document « Cpas (Centres Publics - ex d’Assistance actuellement – d’Activation Sociale) aux pieds du mur ». Pendant des mois on lui a demandé des justificatifs et autres instruments de torture mentale, tout en l’envoyant faire soigner son problème d’eau par une médicalisation adéquate – de celle qui aide à se tenir « tranquille ». C’est la méthode classique, qui devient aussi celle utilisée par ceux qui sont résolument non-intégrables mais qui sont harcelés de manière à ce qu’ils s’enfoncent toujours davantage dans le mur de l’impasse, jusqu’’à ce qu’ils se décident à se faire déclarer inaptes avec « traitement médical » à la clé.

Je vais vous prendre un exemple de fraudeur caractéristique du genre. Le gars loin, loin, très loin, mais mécanicien de génie, il répare tout : vélo, motos, bagnoles, camions des copains et des copains de copains… gratuitement, parfois en échange d’un service. Expulsé de son atelier gratuit, il envisage d’en louer un, 300 euros… Sans la mécanique, il cesse d’exister.  Son raisonnement : « Je pourrais peut-être demander un petit quelque chose à chacun, 300 euros cela devrait aller »… un fraudeur je vous dis… une autre mentalité… une autre manière de fonctionner. Et j’en connais beaucoup comme cela... jamais ils ne pourront exercer un emploi, ils sont barges, caractériels, irréguliers, mais ils sont géniaux, et dans un contexte de convivialité affective avec des buts communs et solidaires, ils donneront le meilleur d’eux-mêmes… pas l’ombre d’un doute. Et peut-être qu’à d’autres moments, ils seront morts bourrés, pétés, inabordables pour quelques jours, qu’il faudra les porter jusqu’à leur pieu et leur apporter quelques petites tisanes et de quoi se remplir l’estomac… et alors, on est pas des gens normaux et n’avons aucune envie de le devenir, et même si on voulait, impossible. Pourtant nous sommes actifs, créatifs, travailleurs quand le but est noble. Oui, je mets un nous, même si je n’entre pas dans ce cycle destructeur d’alcool, drogues légales et autres… et que cela fait de moi une survivante, je ne sens bien plus de ce monde là, avec tous ces petits cœurs plein de tendresse qui ne trouve plus toujours à s’exprimer que de celui des « normaux ». Comme disait l’autre : « Nous sommes tous fous, mais les normaux c’et bien les pires »

Et donc j’ai laissé Bruxelles, la petite bande, les journées à se noyer la conscience pour oublier la douleur de rencontrer sans cesse ce mur au fond de l’impasse, toujours plus loin de soi-même, en renonçant à l’espoir en acceptant le statut de « malade »… et oui, cela me fend le cœur.

Je me suis remise affectivement au milieu  d’une bande de toutous et biquets, avec lesquels le boulot de nettoyage était un solide défi… jusqu’à ce que j’ai des problèmes avec leur propriétaire, ma patronne qui jouait les copines et ne voulait pas que je raconte aux autres que j’étais sa femme de ménage, parce que selon elle cela me plaçait 10 crans en dessous d’elle, ce qui a donné lieu à une solide discussion – mais pour qui tu te prends ? - qui ne fut pas sans conséquences, mais aussi je crois que je commençais à m’entendre trop bien – mieux qu’elle avec certains -, avec chacun de ses chiens, devenus des amis personnels tous autant qu’ils étaient… et ma copine Biquette, Blanche et sa petite famille, ils me manquent.

Le moment était venu pour moi aussi de reprendre le chemin d’un investissement collectif plus humain. Pendant les années de lutte citadine pour ce fameux droit au logement, j’avais eu l’occasion plusieurs fois de défendre ce qui est mon idéal, le logement alternatif, assez vite j’ai eu une caravane comme échappatoire à la ville, j’y vis à présent et je n’ai jamais eu aucun logement que j’ai autant apprécié. J’ai vécu en tipis, en cabane improbables et autres tentes…et j’aime ma caravane, cela peut sembler idiot, mais c’est comme cela, je ne peux comparer notre relation qu’à celle qui doit unir un escargot à sa coquille, sans elle il aurait tout d’une limace…

Donc me voilà repartie en quête de ces associations dont au cours des années précédentes plusieurs personnes m’avaient vanté les mérites. « Tu devrais aller voir (), ils pensent tout à fait comme toi ». La première du lot, hé… après des déboires dont je vous passe les détails… correspondait aux critères il y a encore quelques années, elle a mené des luttes mémorables pour défendre le droit au logement alternatif. C’est fini, à présent j’ai eu beaucoup de chance qu’une nouvelle arrivée pas au courant m’aide à trouver un endroit où poser ma maison sur roues, parce qu’à présent leur boulot c’est d’inciter les gens à trouver un logement « normal », les suivre pour qu’ils apprennent à payer leurs loyers, charge, et aillent voir des médecins et autres correcteurs de comportements au cas où ils ne s’adapteraient pas à leur nouvel situation. 5OOO euros pour brûler ta caravane et les coups de pieds ay cul pour que tu en sortes, c’est leur créneau actuel. Cette association là travaille avec un regroupement d’autres mouvements associatifs, et s’autoproclament représentatifs des pauvres de Belgique et d’Europe. Mais quand je leur parle de la petite bande laissée derrière moi, j’ai droit à un méprisant « Pourquoi tu traînes avec ses gens »… Yahh ! Dans le genre claque dans la gueule, je l’ai senti passé… s’il y a bien une chose que je déteste, c’est qu’on s’en prenne à mes amis, surtout sans prendre la peine de les connaître et encore plus uand on est payé pour contribuer à résoudre les problèmes de pauvreté. Soit et le reste à l’avenant, sans parler de mes conceptions anti systémiques fort peu recevables par des gens que le système subsidie et qui n’ont pas trop intérêt à porter leur critique au-delà des cadres admis pour que soient conservée une fiction de démocratie… après un long tirage et étirage en longueur, le boulot annoncé tombe à l’eau… Me v’là avec ma caravane au bout de nulle part. Qu’à cela ne tienne, je prends une autre piste croisée en chemin, et je reconnais, là c’est moi qui ait pris la fuite. Un peu long à expliquer en détails… mais les gens qui dirigent l’histoire, dont des parlementaires, ou des élus communaux, ils ont pour modèle Attali. Trop c’est trop, je me suis retrouvée dans le monde qui met en place les structures d’une sorte d’éco-fascisme à venir, avec des crétins, qui ne sont même pas fichus d’aller voir ce qu’est le modèle dans son ensemble et aux yeux desquels je suis devenue une terroriste sur le mode communiste couteau entre les dents quand je leur ai avoué – sans me faire prier – que oui ma lutte était anticapitaliste et fondée sur un autre modèle que l’économie de marché. Et je me suis enfuie, parce que j’ai senti que certains devenaient vraiment mauvais, et que le « Cela sent le souffre, hier le diable était ici » de Chavez à l’ONU tout d’un coup n’avait plus rien d’une petite blague – le diable et quoi encore ? Un grand comique Chavez – tout d’un coup je ressentais concrètement ce que cela voulait dire. Des gens dangereux qui se croient tout permis,  et se sentent des droits absolus sur la vie des autres. Ce même jour, j’ai compris que nous vivions bien réellement dans une dictature. Au secours ! J’ai fait pas mal de stop et rencontré quelques situations périlleuses, dont souvent je me suis sortie grâce à un instinct fiable, mais jamais je n’avais éprouvé cette impression de glaçage intérieur que j’ai ressenti là. Il faudra que j’approfondisse un jour parce que je sais que cela fait partie intrinsèque du pouvoir auquel nous sommes confrontés. L’image qui le vient est celle de ces gamins abominables au Venezuela, qui empêche le passage d’une ambulance dans laquelle une vieille dame a besoin de soins d’urgence, arrivée trop tard, elle décédera après son arrivée à l’hôpital. La vie d’autrui n’a d’importance qu’en tant qu’elle sert leurs projets, les opposants doivent être éliminés. J’ai rencontré la Reine des Neige et ses glaçons dans le cœur.

On était en plein hiver, ma caravane posée dans un lieu où les transports n’abondent pas. Je me suis donc plongée dans les traductions histoire de faire quelque chose qui soit – même petitement – collectivement utile, en attendant le retour du printemps, pour aller voir ailleurs, si par hasard, j’y étais… il gèle encore la nuit, mais bientôt le moment sera venu….

 

 Anne

 

 

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Published by Anne Wolff - dans anne humeur du jour
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