24 août 2009 1 24 /08 /août /2009 17:04


4 PAS DE STRATEGIE AUTOGESTIONNAIRE SANS PROJET ALTERNATIF

Dans les consciences collectives et particulièrement dans les nouvelles générations, le socialisme et plus encore le communisme sont synonymes d’échec à changer le monde, y compris aux yeux de celles et de ceux qui aspirent à un changement radical.

On peut faire le pari que celles et ceux qui continuent de s’en réclamer dans le mouvement altermondialiste, par exemple, y sont certainement très minoritaires.

Le bilan dramatique des révolutions anti-capitalistes du XX° siècle oblige non seulement à repenser radicalement la stratégie de la révolution, mais aussi le projet de société lui-même.

Ce bilan nous oblige à « donner à voir », à celles et ceux qui veulent un changement radical, comme à celles et ceux qui par prudence préfèrent encore subir le capitalisme « tempéré par la démocratie » plutôt que l’enfermement bureaucratique ou la répression sanglante.

Nous devons donc montrer -au moins partiellement- le contenu de ce projet de société et donner toutes les garanties démocratiques, y compris sur le terrain de son élaboration.

Celle-ci ne pourra s’effectuer que dans une combinaison d’expériences politiques et sociales, beaucoup plus larges encore que celles que nous connaissons, et de débats et théorisations non pas à l’échelle d’un pays mais à l’échelle du continent et du monde.

C’est bien ce qui justifie sur le fond le refus de s’enfermer dans l’entre-soi ou dans le sectarisme, et ce qui oblige à l’action commune et au débat unitaire, au-delà de la nécessité de construire de meilleurs rapports de force : aucune force politique n’a à elle-seule les clés de cette élaboration indispensable, celle d’un projet alternatif.

Cette élaboration doit porter sur l’ensemble des champs sociaux, et s’appuyer en particulier sur les pratiques coopératives et les expériences autogestionnaires sur le terrain de la production et sur celui de la cité : la matière existe, notamment au travers des expériences en cours en Amérique Latine, de l’Argentine au Venezuela (sans en faire pour autant des modèles).

Nous devons être en mesure de préciser ce que nous entendons par changement radical dans l’entreprise comme dans la commune, proposer et expérimenter, soumettre à la réflexion et à la critique de l’ensemble des forces politiques qui prétendent au changement de société, aux forces syndicales et associatives, dans les Forums sociaux à toutes les échelles.

La stratégie autogestionnaire et l’élaboration d’un projet alternatif sont liées dans une dialectique ; l’autogestion est aussi une culture, cette culture est une condition de la révolution et elle exige tout à la fois une démocratisation de la production et d’autres rapports de propriété, de même qu’elle nous impose l’invention de nouvelles institutions politiques à toutes les échelles, du local au mondial.

Le projet alternatif sera autogestionnaire, mais pas seulement : ce projet sera aussi celui de l’émancipation sociale et de l’égalité des droits, reprenant et prolongeant les aspirations qui se sont exprimées au travers des références socialistes et communistes ; il sera aussi et tout autant celui du féminisme et de l’écologie.

Toutes ces dimensions du projet alternatif sont liées les unes aux autres, sans hiérarchie, ce qui différencie ce projet, à la fois :

  • du « vieux paradigme rouge » cher à la tradition communiste et à l’extrême-gauche qui prétend tout au long du XX° siècle réduire tous les problèmes de société à la contradiction capital-travail puis les résoudre par la révolution socialiste ;
  • du « nouveau paradigme vert » cher aux partis écologistes de la fin du XX° siècle qui prétend les expliquer et les résoudre, lui, par la seule référence à l’écologie.

C’est le défi d’une nouvelle synthèse qui caractérise le projet alternatif, comme nous le dit le mouvement altermondialiste qui se refuse avec raison à hiérarchiser ces dimensions du projet et ces terrains de lutte au quotidien.

5 D’AUTRES INSTITUTIONS, D’AUTRES PRATIQUES ET D’AUTRES STRUCTURES ; LE PARTI-MOUVEMENT

Crise de la démocratie représentative et institutionnelle, aspirations autogestionnaires, nécessité d’un projet alternatif : une autre démocratie, embryonnaire, émerge au travers du monde coopératif et des expériences autogestionnaires, mais aussi dans la cité.

La démocratie directe ou active, édulcorée en « démocratie participative », peut-elle, doit-elle, prendre la place de la démocratie représentative et institutionnelle ? C’est une autre voie qui se dégage, nourrie par l’expérience et le bilan de l’échec des révolutions anti-capitalistes du XX° siècle : ni la « table-rase » qui prétendrait effacer la « vieille démocratie » représentative, ni la soumission qui voudrait utiliser -comme on l’entend parfois au PS et même à droite- la « démocratie participative » comme rustine de la démocratie représentative, mais l’invention d’une complémentarité entre démocratie directe ou active et démocratie représentative elle-même profondément renouvelée.

Cette complémentarité peut et sera probablement conflictuelle : d’un point de vue alternatif et dans cette optique conflictuelle, c’est l’élargissement de la démocratie active qu’il convient de viser de manière générale, y compris au détriment des prérogatives de la démocratie représentative, « en appuyant en bas sans briser le haut ».

Ce point de vue, une fois encore, ne peut dispenser de réfléchir à un renouvellement profond et radical de la démocratie représentative elle-même : du quartier et de la commune à l’échelle du monde, c’est l’ensemble des institutions qu’il convient de repenser à la fois en terme de contenu et d’articulation entre les différentes échelles.

Si l’autogestion est aussi une culture, celle-ci est déjà présente dans le mouvement altermondialiste, et l’organisation et la tenue des Forums sociaux -qu’il ne s’agit nullement d’idéaliser, car elle a sa part de limites et de contradictions que nous connaissons bien- « donne à voir » de manière significative : le fonctionnement en réseau, la pratique du consensus, le refus des hiérarchies et des chefs d’orchestre, la coopération horizontale des organisations qu’elles soient associatives, syndicales ou politiques.

C’est une nouveauté majeure, faite ici de pratiques plus que de théorisations, par rapport à l’histoire du mouvement ouvrier organisé qui est restée marquée par le primat du « parti » sur les syndicats (eux-mêmes primant sur les larges masses), avec toutes les pratiques de domination, de soumission et de manipulation qui en ont résulté (et qui contribuent elles-aussi à la crise de la politique et de sa représentation).

Le mouvement altermondialiste innove donc de manière décisive sur ce plan, comme sur d’autres par ailleurs : la nouvelle culture politique autogestionnaire, en gestation dans l’altermondialisme, commence par de nouvelles pratiques qui sont celles-là même que nous devons faire vivre dans les structures politiques.

La réduction et le contrôle de la délégation de pouvoir, la fin des hiérarchies et la priorité au travail en équipe et au projet, la déprofessionnalisation et le non-cumul strict des mandats -de même que leur limitation drastique- sont des exigences absolues pour un nouveau fonctionnement des structures politiques, et plus généralement des structures organisées, syndicales comme associatives.

Ayons à l’esprit que ces exigences sont également nécessaires d’un point de vue féministe pour rendre possible une participation paritaire aux affaires de la cité, comme elles le sont d’un point de vue social pour la participation des milieux populaires : ce qui est en jeu ici, c’est la socialisation de la politique, celle-ci doit devenir l’affaire de toutes et de tous.

Ce sont toutes ces données qui condamnent toute prétention au « parti-guide », et conduisent à un bilan sans complaisance d’une conception de l’organisation politique qui a dominé toute l’histoire du mouvement ouvrier organisé : pyramidale, verticale et autoritaire, confisquant la politique à sa façon, machine électorale et tremplin de carrière pour les élu-e-s et les dirigeants.

La remarque vaut aussi, dans une moindre mesure car le phénomène est beaucoup plus récent dans l’histoire, pour les partis écologistes dont on n’a pas oublié la prétention dans les années 1990 à domestiquer et manipuler les mobilisations écologistes et les activités du mouvement associatif défenseur de l’environnement.

Dans le contexte du capitalisme, s’organiser pour résister, construire un rapport de forces et lutter, mais aussi pour débattre, élaborer et proposer, demeure évidemment indispensable et fondamental.

Mais sur le plan politique il faut le faire différemment et on ne peut se contenter de professions de foi et d’engagements démocratiques -par ailleurs indispensables- : dans ce domaine aussi, nous devons « donner à voir », d’autant plus que le bilan des « partis », en pleine crise, est lui-aussi accablant, y compris à gauche, et pas seulement en France ou en Europe.

D’où la proposition réaffirmée au congrès des Alternatifs de novembre 2008 : la perspective non pas d’un « parti » mais d’un « parti-mouvement » spécifique par rapport aux autres structures organisées comme les syndicats et les associations : une structure politique est « généraliste », peut et doit jouer le rôle de synthèse (ce que ne peuvent faire ni les syndicats ni les associations dont l’existence est indispensable mais dont l’objet est auto-limité).

Un « parti-mouvement », c’est-à-dire une organisation politique d’un type nouveau :

  • son fonctionnement serait celui d’un mouvement et d’un « intellectuel collectif », au fonctionnement autogestionnaire, avec la démocratie interne, la souplesse, le pluralisme assumé, le droit à l’expérimentation et l’initiative des structures de base absents des « partis » à l’ancienne ;
  • son rôle serait celui de l’impulsion et de l’animation, jamais de la « direction » des mobilisations ou de la société ;
  • sa fonction reprendrait le flambeau de ce qu’il convient de conserver dans le « parti » d’autrefois : la mémoire, la socialisation et l’ancrage populaire qui font défaut aujourd’hui aux forces dispersées de la gauche dite antilibérale

Deux interrogations qui pourraient être des pistes fécondes en guise de conclusion :

  • la crise de la démocratie représentative et institutionnelle n’est-elle pas plus profonde encore que nous le disons ? Alain Badiou -dont on ne partage pas nécessairement l’ensemble du propos et sa conclusion- ne pointe-t-il pas un vrai problème quand il évoque les limites historiques et géographiques de la démocratie représentative ?
  • l’autogestion, moyen et but, pratique et stratégie, ne répond-elle pas également à ce qui s’exprime au travers de l’individuation ? L’autogestion ne permet-elle pas de réconcilier l’engagement collectif et l’épanouissement personnel, l’expression du meilleur de soi-même ? Le titre de l’interview récente de Rachel Lafontaine à « Politis » dit que « L’autogestion permet l’émancipation » : n’est-ce pas aussi ce que nous disent les actrices et les acteurs des expériences autogestionnaires de Lip ou de Tower Colliery dans les films et les reportages consacrés à ces expériences ?
SOURCE Une stratégie autogestionnaire - Les Alternatifs

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Gilles Deleuze, février 1977.

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