La danse comme une échappée belle
à l'opacité du quotidien,
pour partager son chant intérieur,
un engagement de l'entièreté
de sa personne
vers le monde et vers l'autre.

Je quittai le chant linéaire du
rail.
Je sortis de la gare et gagnai la passerelle.
Il était huit heures du
matin.
Le soleil, sous la brume grise, dardait ses pâles
rayons;
le froid tenait encore la place.
Le va et vient journalier commençait juste.
Comme d'habitude, Lucas avec son djembé
s'isolait
dans sa cellule rythmique.
Au-delà de ses rastas, de sa dégaine un peu
crade,
sa peau à la blancheur
diaphane
vibrait des secousses d'ombre et de lumière,
son combat avant de passer la grille du
lycée
Satie.
Assis sur le bord du grand
bassin,
Taff buvait son petit caff
ordinaire
en attendant ses familiers dont je faisais partie
et considérant que le bistrot du
coin
était aussi une prison où il ne fallait pas moisir.
Un peu plus loin, Doudou
mastiquait
son premier sandwich tout en interpellant
les passants sur l'évènement du
jour,
le litron l'accompagnait toujours
sans jamais prendre le dessus.
Taff et Doudou, les clodos inséparables
avec leur chienne
Kettie,
portrait de famille de l'endroit.
Je ne m'attardais guère près
d'eux
plus de dix minutes mais ce
jour-là,
il y avait un plein
silence
qui m'invitait à danser et le souffle
frisquet
d'un vent léger à peine perceptible
qui vous tendait la
main.
J'ai posé mes affaires vers la
fontaine
et je suis entrée sur la
place.
Je construisais mes mouvements avec
prudence
comme un funanbule puis peu à
peu,
je me laissais guider
par ma pulsation
intérieure
de plus en plus forte et sûre.
Je me déployais comme "un navire marchant
qui apporte de loin sa
subsistance".
Et le chant du
silence,
accordé à ma
respiration,
remplissait tout l'espace.
Les gens étonnés
s'arrêtaient
maintenant,
ça et là, sur la place,
recueillis.
Ils contemplaient une
scène
qui se jouait bien plus loin que moi-même.
Lucas, abandonnant son
djembé,
avait rejoint Taff et Doudou
et la chienne
Kettie.
Ils m'apparaissaient comme un
phare,
éclairant tous mes
gestes.
Ils y faisaient venir la
beauté
par leur attention
accrue,
des colonnes de ciel qui
soutenaient
toute cette place au quotidien
et qui m'avaient
engagée
dans ce don de moi-même.
Le temps et l'espace
communiaient
avec nous dans une douce présence:
les anges étaient-ils descendus ce jour-là!
Les gens s'éloignèrent dans leurs sourires francs.
Maintenant, il faisait
clair!
Lucas était sorti de son mutisme
sonore
et parlait
chaudement
avec Taff et
doudou.
La chienne Kettie me léchait les mains
tandis que je rassemblais mes
affaires.
Je partis très vite et loin sur les quais de Saône.
Je m'assis et pleurai
sur le bord de la
pierre.
Un souffle qu'il me semblait
reconnaître,
caressa mon visage avec une infinie tendresse.
Alors, je repris mon chemin de toujours.
.
.
Images: photos, place des Terreaux à Lyon et une danseuse contemporaine.
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